Nouvelle Ère – Submersion – Chapitre 39

New York, États-Unis d’Amérique, Juillet 2006

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était à demi-allongée sur le canapé, le dos appuyé contre un amoncellement de coussins, Aioros assis de biais près d’elle. Aiguillonnée par la panique, elle replia précipitamment ses jambes contre elle, se rencognant le plus loin possible du Grec qui l’observait, penaud et inquiet à la fois :

« Je ne voulais pas t’effrayer.

— Qu’est-ce que tu m’as fait ? Gronda-t-elle entre ses dents serrées.

— Rien du tout. Tu as perdu conscience quelques instants, et je t’ai empêchée de tomber. »

Le doute ne désertait pas le regard de la jeune femme cependant ; resserrant ses bras autour de ses genoux, elle détourna la tête un instant, puis :

« C’est impossible. La lumière tout à l’heure et… »

Son regard glissa le long des lames du parquet jusqu’au centre de la pièce où un cône de poussières de quelques centimètres de haut jetait des reflets argentés dans la lumière du jour – le vrai jour ne put-elle s’empêcher de songer avec effarement – qui traversait les voilages.

« Le cosmos, dit simplement Aioros. Ce n’est rien d’autre que de l’énergie matérialisée sous une forme particulière, une énergie que tu connais d’ailleurs très bien puisque tu l’utilises tous les jours.

— Qu’est-ce que tu racontes, encore… »

Son désemparement était si visible que le cœur du Sagittaire se serra sans qu’il s’en voulût pour autant. Il n’existait pas de bonne manière d’annoncer, ou d’expliquer ce qu’il était et ce dont il était capable et il avait procédé du mieux qu’il pouvait. Ce n’était a priori pas une réussite mais comment aurait-il pu en être autrement ?

« Tu “barres” le feu », expliqua-t-il en mimant les crochets de rigueur. Il avait toujours considéré l’expression avec une certaine indulgence à défaut d’un équivalent sonnant un peu moins “New Age” de son point de vue. Que Myriam l’utilisât au quotidien n’avait en revanche rien de surprenant.

Il marqua une pause suffisamment longue pour l’obliger à focaliser son attention sur ses mots et non sur la brutalité des émotions qui, pour l’heure, la submergeaient à son corps défendant. Assuré de capter enfin son regard, il poursuivit :

« Très peu de gens disposent de cette capacité particulière, que la science n’explique pas mais dont elle reconnaît l’existence. Grâce à elle, tu aides des gens comme mon frère, tu soulages leurs souffrances et tu contribues à leur guérison. Comment, d’après toi ? Qu’est-ce qui fait que tu en sois capable et pas d’autres ?

— C’est… »

Son impulsion se figea en même temps que sa bouche entrouverte. Elle ne s’est jamais posé la question ? réalisa Aioros avec étonnement.

« C’est une question de sensibilité, reprit-elle, le front plissé et le regard toujours méfiant. Tout le monde est différent et certains sont plus sensibles que d’autres à ce genre de choses.

— Quelles choses ?

— Eh bien… la douleur, la réaction qu’on peut avoir face à elle, la façon dont le corps se comporte, ça se sent !

— Ce que tu “sens” comme tu dis, ce sont des désordres, infimes, dans la séquence énergétique qui est propre à chacun. C’est vrai, nous sommes tous différents mais nous avons tous le cosmos en commun. Celui-ci s’exprime cependant de façon spécifique pour chaque personne, il n’existe pas deux cosmos “identiques”. La très grande majorité des êtres humains n’en sont pas conscients mais certains, comme toi, peuvent utiliser cette perception pour rééquilibrer ces désordres. Myriam… je vois ton cosmos. »

Elle eut un haut-le-corps et bien que la peur ne l’eût toujours pas désertée, Aioros voyait que la colère commençait à gagner du terrain :

« Toi, tu barres le feu, reprit-il en s’efforçant de diffuser des ondes apaisantes. Moi, j’ai la capacité de détecter, d’identifier et de reconnaître les cosmos des gens et j’ai également, comme toi, des affinités particulières avec la chaleur. Je n’ai pas été le seul à m’en rendre compte : Aiolia a été le premier à m’en parler. »

Il espérait que mentionner son frère, avec qui Myriam avait noué une forte complicité depuis qu’elle s’occupait de lui, l’aiderait à reprendre pied dans l’instant présent. Ce qu’elle fit, mais pas de la manière escomptée :

« Vous m’avez utilisée, c’est ça ?

— Non ! – il lui jeta un regard incrédule – t’utiliser ? Mais enfin… Qu’est-ce qui peut te faire penser une chose pareille ?

— Je ne sais pas, peut-être le fait que lui et toi m’avez menti, comme vous mentez probablement à tout le monde d’ailleurs ? Vous êtes des… Vous… »

De nouveau la terreur reprenait le dessus et elle chuchota, la voix égarée :

« Est-ce que tu as déjà tué quelqu’un ?

— … Pardon ?

— Tout à l’heure, tu as dit que tu étais un “combattant”, que ce… ce Sanctuaire dont tu parles, avait été construit par des guerriers. Et cette pierre que tu as… détruite – elle avait serré les poings sur ses genoux – Réponds-moi : est-ce que tu as déjà tué quelqu’un ?

— Oui. »

L’inspiration de la jeune femme s’acheva dans un étranglement et ses épaules tressautèrent. Une fois. Avant que :

« Va-t-en.

— Myriam…

— Va-t-en, je te dis ! Sors de chez moi ! »

Le désespoir de Myriam le gifla si fort qu’il ne put que se redresser et reculer sous son regard ardent et furieux.

« Je ne veux plus te voir, je ne veux plus rien avoir à faire avec toi, lança-t-elle encore alors qu’il raflait sa veste et se dirigeait vers la porte. Plus rien. Jamais ! »

* * *

La cage d’escalier était sombre et silencieuse quand il s’y retrouva. Le cœur battant, il s’adossa au battant derrière lui et ferma les yeux un instant. Il n’aurait jamais imaginé une telle réaction. Il n’avait pas pensé que cela aurait pu se dérouler aussi mal. Il la savait entière, passionnée, peu encline au compromis. Mais elle était aussi curieuse et ouverte à la discussion sur des multiples sujets, capable d’écoute et d’empathie ; il avait cru qu’elle saurait l’entendre. Il s’était trompé.

D’un pas lourd, il commença à descendre, accompagné par les pulsations désaccordées et douloureuses de l’aura de Myriam. Elle ne l’avait pas senti, bien sûr, mais il s’était calé sur son cosmos dès le début de leur discussion : les émotions de la jeune femme avaient défilé dans son esprit tandis qu’il s’efforçait d’adapter ses mots et son comportement. Il ne pouvait cependant pas les contrôler ni les orienter et quand bien même il l’aurait pu, qu’il n’en aurait rien fait. Il la respectait trop pour cela.

Rendu sur le seuil de l’immeuble, il prit une profonde inspiration, debout sous le soleil estival. Il ne lui restait plus que quelques marches à franchir et cette relation qu’il avait cru pouvoir consolider en faisant preuve d’honnêteté et de confiance ne serait plus qu’un souvenir. Peut-être que ce n’était pas possible après tout et que malgré les encouragements de son frère et de Jane, Saga et Rachel avaient raison, eux qui lui avaient fait part avec délicatesse de leurs réserves quant à la réussite d’une relation amoureuse avec une personne qui ne fût pas dotée d’un cosmos actif comme ceux des chevaliers du Sanctuaire. Ce genre de succès n’était pas exclu et il y avait des précédents. Mais… ce n’était pas tout à fait pareil, n’est-ce pas ?

Non, évidemment. Aioros ne se décidait cependant pas à quitter le perron de l’immeuble, regardant sans les voir les passants qui circulaient sur le trottoir en contrebas. Pour une raison qu’il ignorait, il ne parvenait pas à s’arracher de cet endroit.

Il se dévissa le cou pour contempler les étages au-dessus de lui, la fenêtre dont il savait qu’elle donnait sur le salon qu’il venait de quitter et éclairait le visage de Myriam. Il ne l’avait jamais vu pleurer, réalisa-t-il soudain, même lorsque confrontée à qu’il avait décelé comme étant la pire blessure de son existence, elle lui avait raconté ce qu’elle n’avait confié à personne d’autre. Et encore aujourd’hui, elle avait su refouler son chagrin derrière la rage avec laquelle elle avait chassé Aioros.

Elle était si forte !

S’il n’arrivait pas à partir, c’était parce qu’il se devait d’être digne d’elle. Frappé par cette révélation soudaine, il pivota sur lui-même pour de nouveau faire face à l’entrée de l’immeuble, dont la porte était restée ouverte. S’en retourner maintenant, c’était nier à cette femme la possibilité que quiconque pût se hisser sa hauteur. C’était la laisser croire en un monde où en fin de compte, tous les êtres humains se valaient dans leur médiocrité et leurs petits arrangements et où ses convictions et ses aspirations ne trouveraient jamais leur juste place. Le plus important n’était pas qu’elle l’aimât – même si cela l’était, pour lui – mais qu’elle sût, qu’elle comprît que ce à quoi elle aspirait n’était pas illusoire et qu’elle pouvait espérer en son prochain. Malgré tout.

La porte de l’appartement de la jeune femme était de celles qui se verrouillent automatiquement depuis l’extérieur. Une contrariété qui n’en fut pas une pour le Sagittaire à qui la clenche ne résista que le temps d’un battement de cil ; depuis le sofa d’où elle n’avait pas bougé, Myriam le contempla, hébétée, alors qu’il se rapprochait à grandes enjambées pour finalement se mettre à genoux devant elle.

« S’il-te-plaît. Je te demande de m’écouter, c’est tout. Et après je partirai, je te le promets. »

Il avait dressé une main avant de l’abaisser aussitôt en signe de paix. Bouché bée, elle le détaillait ; il remarqua un liseré rouge au bord de ses paupières.

« J’ai conscience que tout ce que je t’ai raconté – et montré – doit te sembler surréaliste, voire complètement dingue. N’importe qui un tant soit peu censé n’y croirait pas une seule seconde et pour moi, tu es quelqu’un de très censé. Je me rends compte aussi que c’est effrayant et… Je suis désolé – il secoua la tête, ses boucles brunes un peu trop longues dansant sur son front – J’aurais dû m’y prendre autrement car te faire peur n’était pas dans mes intentions. Mais ce qui est fait est fait. »

Le silence se fit sans qu’elle témoignât de la moindre intention, soit de le fuir, soit de le repousser. Choisissant de considérer cette immobilité comme un sursis encourageant, il poursuivit :

« La vocation du Sanctuaire est de venir en aide à l’humanité, indépendamment de tout gouvernement ou autorité quelconque. Le Sanctuaire est son seul maître, depuis toujours. Il choisit ses causes et ses combats. Dans certaines occasions, oui, j’ai tué. Pour empêcher que des gens qui ne pouvaient pas se défendre le soient. Je n’aime pas la violence pour autant et je ne la cautionne pas non plus ; je considère qu’il existe d’autres solutions et je fais en sorte de les mettre en œuvre autant que possible. Mais parfois, il n’existe malheureusement pas d’alternative. Certaines décisions s’avèrent alors nécessaires pour permettre au Sanctuaire de remplir la mission qu’il s’est fixé. Tu as le droit de me considérer comme un tueur mais ce n’est pas ce que je suis, ni ce que sont mes compagnons. »

Pour la plupart du moins, objecta la bonne vieille petite voix qu’il bâillonna aussi sec.

« Les gens comme moi sont dépositaires d’un grand pouvoir, reprit-il les sourcils froncés par sa volonté de convaincre. Tu en as eu un petit aperçu tout à l’heure. Cette force que nous avons, que nous apprenons à maîtriser et à contrôler pendant de très nombreuses années avant d’être autorisés à nous en servir, peut être très dangereuse si elle est utilisée à mauvais escient. C’est la raison principale pour laquelle l’existence du Sanctuaire est inconnue des populations ; dans le cas contraire, certains seraient tentés de vouloir employer une telle puissance à des fins personnelles ou pour des raisons qui iraient à l’encontre des valeurs du Sanctuaire. En nous protégeant nous-mêmes et en protégeant notre indépendance, nous protégeons l’humanité et sommes par conséquent dans notre rôle. »

Devant son silence persistant et son regard fixe, il soupira :

« Tout ce que je te raconte ne signifie sans doute par grand-chose pour toi ; protéger l’humanité, ça veut dire beaucoup de choses très différentes. Escorter des convois humanitaires en zone de guerre, aider et sécuriser l’organisation de camps de réfugiés, rechercher des survivants lors de catastrophes naturelles… et puis parfois, c’est plus compliqué, plus difficile. Et les risques que nous prenons sont plus élevés. »

Il se tut, partageant cette fois le silence entre eux. Elle l’écoutait, comprit-il. Elle l’écoutait vraiment. Bien qu’il sût sa défiance, toujours présente, il avait capté toute son attention. Malgré sa répugnance, elle essayait réellement de comprendre.

« Mais ça n’a pas d’importance. »

Il se racla la gorge : sans le vouloir sa voix avait chuté dans des graves qui ne lui étaient pas coutumiers, en anticipation de ce qu’il ne pouvait plus non plus lui taire :

« Notre responsabilité est immense quelle que soit notre action et chacun d’entre nous, lorsqu’il prête serment, s’engage à l’assumer jusqu’à sa mort, y compris s’il doit sacrifier sa vie pour cela. C’est la deuxième chose que je voulais t’expliquer : malgré cette puissance extra-ordinaire, malgré tout ce qui fait de nous des êtres à part à bien des égards, nous ne sommes toujours que des hommes et des femmes, faillibles et mortels. Je reste un homme, Myriam. Un homme normal à bien d’autres égards – il risqua un sourire – qui mène une existence qui n’est pas toujours très normale. J’aimerais bien qu’il en soit autrement mais ce serait mentir de dire que c’est possible.

— Ton frère. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? »

Il s’était attendu à tout – se faire chasser de nouveau, insulter, railler – mais pas à cette question.

« Ce n’était pas un accident de voiture, pas vrai…

— Non, en effet. Pour des raisons trop compliquées à t’expliquer aujourd’hui, il a volontairement enflammé son cosmos et en a perdu le contrôle. Si l’un d’entre nous n’était pas intervenu en stoppant la combustion, Aiolia serait mort.

— Volontairement ?

— Il n’avait pas d’autre choix. »

Elle avait ouvert de grands yeux l’espace d’une seconde :

« As-tu seulement idée, souffla-t-elle, de l’atrocité de la souffrance par le feu ?

— Pas à cette échelle-là. »

Il vit ses yeux se diriger vers la moitié gauche de son visage. Elle se mordit les lèvres :

« Et ça ?

— Ça ? Oh, c’est… »

Il avait réussi. Il le sentait au fin fond de ses tripes. D’une façon ou d’une autre, elle lui donnait une chance et aussi ténue fût-elle, il devait la saisir. S’il devait lui expliquer, maintenant, d’où il tenait son moignon d’oreille et les cicatrices sur sa joue et sa mâchoire, ladite chance disparaîtrait en moins de temps qu’il ne lui en fallait pour temporiser, ce qu’il fit aussitôt :

« … c’est une erreur d’appréciation de ma part. Disons que je me suis montré un peu trop confiant au mauvais moment, au mauvais endroit et avec la mauvaise personne. Ça m’a servi de leçon. Mais rien de bien grave au demeurant. Après tout : je ne suis pas mort. »

Il sourit de nouveau et cette fois, elle l’imita. Sans enthousiasme ni joie mais enfin, c’était un début. Un nouveau début.

Imperceptiblement, elle se détendait et bientôt, ses bras obstinément arrimés à ses genoux se dénouèrent. Elle se garda néanmoins de réduire la distance physique entre eux.

« Lui et toi n’êtes donc pas les gérants d’un dojo, objecta-t-elle.

— Lui, si. Quant à moi, disons que je lui donne un coup de main de temps en temps depuis… Enfin, voilà.

— Donc tu ne travailles pas.

— … Non.

— Mais tu vis de quoi ? »

Il soutint son attention dubitative encore quelques secondes mais sa résistance avait atteint ses limites : il s’esclaffa nerveusement afin de succomber à un fou rire qui le vit tomber sur les fesses et se cogner le dos contre l’arête aiguë de la table basse :

« C’est une excellente question !

— Tu ne vas quand même pas me dire que tu n’en sais rien !

— Non, c’est juste que… Tu vois, quand je te disais que ma vie n’était pas tout à fait normale ? Eh bien, ceci en est un parfait exemple. »

Du bout de l’index, il essuya une larme au coin extérieur de ses yeux puis, reprenant peu ou prou son sérieux :

« Le Sanctuaire pourvoit à nos besoins. Je ne sais pas si on peut vraiment parler de salaire mais disons qu’il nous verse à chacun des indemnités assez généreuses pour nous permettre de vivre confortablement.

— On appelle ça un job bien payé, répliqua-t-elle sans aménité.

— Je suppose que c’en est un, même si je suis bien incapable de te dire si le montant que nous percevons est en rapport avec notre engagement.

— Tu as parlé de sacrifier ta vie, il me semble ? Oh mon dieu, je n’arrive pas à croire ce que je suis en train de dire…, marmonna-t-elle en levant les yeux au ciel – disons que de ce point de vue, aucune rémunération ne saurait être à la hauteur si tu veux mon avis.

— Alors soit. »

Il inclina la tête avec un petit sourire et Myriam soupira :

« Tu ne m’enlèveras pas de l’idée tout de suite que je suis en train de parler avec un déséquilibré. Un “gentil” déséquilibré, mais un déséquilibré quand même.

— J’imagine que nous le sommes tous plus ou moins, admit Aioros, les avant-bras posés sur ses genoux qu’il avait relevés. Une personne raisonnable s’enfuirait probablement en courant.

— Je suis une personne raisonnable, prévint Myriam.

— Mais tu es toujours là.

— Parce que c’est chez moi.

— … Bien vu. »

Un rire échappa à la jeune femme. Bref et aussitôt ravalé mais cela suffisait à Aioros qui savait apprécier les grandes comme les petites victoires.

« Tu as dit “tous”. Vous êtes combien, exactement, dans ce… Sanctuaire ?

— De chevaliers ? Au plus, quatre-vingt-huit. Mais si nous avons un jour été au complet, c’était il y a très longtemps.

— Quatre-vingt-huit… Comme le nombre de constellations ?

— C’est ça, approuva-t-il. A chaque charge de chevalier sont associés une constellation et le nom qui va avec.

— Pourquoi ? Enfin, je veux dire, pourquoi ces dénominations ?

— Parce qu’à l’origine… – il hésita – bon, ça vaut ce que ça vaut mais parmi les légendes attachées à la création du Sanctuaire, il y en a une qui raconte que la perception et la maîtrise du cosmos ont été données aux hommes par la déesse Athéna. Et que s’agissant de l’énergie primordiale, celle à l’origine de toute vie, ce don a été associé à la course apparente du soleil dans le ciel et dont la lumière nous est essentielle. Or, le parcours du soleil suit une route céleste qu’on appelle l’écliptique : douze constellations bien connues jalonnent ce tracé.

— Les signes du zodiaque.

— En effet. Les douze premiers hommes du Sanctuaire à avoir été autorisés par Athéna à utiliser le cosmos ont par conséquent été désignés selon le nom de ces douze constellations, en fonction de leur mois de naissance. Le concept est resté et au fur et à mesure que les effectifs du Sanctuaire grossissaient, ils héritaient du nom d’autres constellations considérées comme plus mineures. Bien sûr, les noms ont changé au fil des siècles, ainsi que le nombre de chevaliers, mais pas le principe général.

— Et cette légende, tu y crois ? »

Petit à petit elle s’était redressée et dans son regard, tantôt égaré, avait surgi une lueur de curiosité qui fit chaud au cœur du Grec : il se découvrait un plaisir certain à parler de ce qui, au fond, avait toujours été le centre de son monde et était heureux de savoir son intérêt partagé.

« Je ne sais pas trop, admit-il. C’est une question que je me posais très souvent quand j’étais enfant mais qui est restée sans réponse. Je suppose que comme toute légende, elle recèle une part de vérité mais laquelle ? – il ouvrit les mains en signe d’interrogation.

— “Le chevalier d’or du Sagittaire” : donc c’est toi. Et ton frère ?

— Le Lion.

— Ça veut dire qu’il en reste dix autres, si je compte bien ?

— Onze, en réalité. La charge des Gémeaux est assurée par des… jumeaux.

— Sans rire.

— Oui, deux pour le prix d’un. »

Est-ce que son sourire était différent ? Est-ce que quelque chose dans sa voix ou son visage s’était altéré ? Myriam avait haussé un sourcil interrogateur :

« Ça a l’air de te déranger ?

— Me déranger ? Non, pourquoi ? Au contraire, c’est plus simple pour le Sanctuaire car il est de coutume que son chef – que l’on désigne sous le nom de Pope – soit choisi parmi les douze chevaliers d’or. C’est un poste exigeant et assumer les deux rôles en même temps est plutôt compliqué. En l’occurrence, Saga peut se consacrer entièrement à ses responsabilités pendant que son frère assume la charge des Gémeaux pour leur compte à tous les deux.

— Saga… ?

— Antinaïkos. Il est grec, comme mon frère et moi. Nous avons grandi ensemble. Ceci étant, je te dis onze mais nous ne sommes plus que dix : nous avons enterré Dôkho Chen, qui était le chevalier d’or de la Balance.

— Le fameux “oncle” – elle esquissa une moue désolée – tu disais qu’il comptait beaucoup pour toi.

— Il comptait pour chacun d’entre nous et je ne te cache pas que sa disparition est difficile à encaisser même si nous savions qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Quelque chose en nous est mort en même temps que lui. »

C’était vrai. Il ne se l’était pas formulé ainsi jusqu’ici mais la justesse des paroles qu’il venait de prononcer le frappa. Ce qui avait ainsi disparu au creux de son être ne reviendrait pas et il allait devoir dorénavant vivre sans. Il se demanda si ses pairs éprouvaient la même chose ; aucun d’entre eux n’avait trouvé le courage de s’ouvrir de son chagrin aux autres, lui y compris, et à présent il le regrettait. Même s’il n’en doutait pas vraiment, il aurait aimé ne pas se savoir seul avec cette nouvelle réalité à porter à bout de bras.

« Vous êtes proches les uns des autres ? »

Elle avait respecté son recueillement et sa question était empreinte de compassion.

« Oui. Très proches. »

Plus que quiconque ne saurait l’imaginer. Ce qui les liait les uns aux autres était inexplicable, il en avait bien conscience et quand bien même il tenterait de l’exposer, il était tout sauf certain qu’elle réussirait à le comprendre. Et à la vérité, il n’avait pas envie d’en parler.

« Jane…

— Elle ne fait pas partie du Sanctuaire, répondit Aioros avec empressement, soulagé par le changement de sujet. Mais elle sait, oui, et savait même avant de partager la vie de mon frère car son père avait bénéficié de l’aide du Sanctuaire en son temps.

— Et cet homme, que j’ai souvent vu avec Aiolia : Camus, il me semble ?

— Camus Laniel, il est français et le chevalier d’or du Verseau. C’est lui qui a sauvé mon frère.

— Ah, je comprends mieux.

— C’est-à-dire ?

— Il a l’air toujours inquiet pour Aiolia et m’a déjà posé des tas de questions à son sujet, pour savoir ce que je pensais de son état et de son évolution, ce genre de choses. »

Un sourire attendri se dessina sur les lèvres du Grec : sacré Camus, qui s’était bien gardé de lui montrer ses propres préoccupations pour ne pas les ajouter aux siennes.

« Il a l’air de quelqu’un de très gentil.

— C’est le cas.

— Et j’en ai rencontré d’autres ?

— Attends, laisse-moi réfléchir… Non, il ne me semble pas. La plupart vivent au Sanctuaire pour l’essentiel, d’autres vont et viennent en fonction de leurs missions ou de leurs choix de vie.

— Donc personne ne travaille.

— Ce sujet a l’air de te tracasser, dis-moi ! » Rit-il et elle se renfrogna pour la forme :

« Je conçois mal de ne pas être autonome et de dépendre de quelqu’un d’autre que moi-même. Ce serait une atteinte à ma liberté parce qu’alors je serais redevable et ne pourrais pas faire mes propres choix.

— Je comprends. Dans notre cas… non, dans mon cas – je ne veux pas parler pour mes compagnons – ma vie actuelle découle d’une série de choix que j’ai faits. J’en assume donc les conséquences. »

Que tu as faits, que tu as faits… c’est vite dit ! L’ombre de Shion plana un instant sur ses pensées et il la chassa ainsi qu’il en avait pris l’habitude depuis deux ans. Il ne voulait plus s’attarder sur cette idée que l’ancien Pope avait manipulé son existence, aussi tangible fût cette vérité, et préférait considérer qu’il avait lui-même opté pour tel chemin plutôt que pour tel autre parmi ceux que le vieil Atlante avait sélectionnés pour lui.

« Mais ce n’est pas pour autant que nous nous vautrons dans l’oisiveté lorsque notre devoir ne nous appelle pas, enchaîna-t-il, amusé, sachant que les moments de répit sont, du reste, plutôt rares pour tout te dire. Par exemple, l’un d’entre nous est pigiste dans un grand quotidien espagnol et un autre fait actuellement du bénévolat quelque part au fin fond de l’Inde. Une autre encore a un doctorat en océanographie mais je suis bien incapable de t’en citer le sujet.

— Une ? Combien de femmes ?

— Parmi les douze ? Une seule pour notre génération. Mais il y en a plusieurs dans les rangs de bronze et d’argent. »

Cette information parut achever de détendre tout à fait Myriam qui opina, d’un air approbateur :

« A t’entendre, j’avais fini par croire qu’il n’y avait que des hommes dans ce Sanctuaire.

— Je te mentirais en te disant que ça n’a jamais été le cas, répliqua-t-il sur un ton d’excuse. L’histoire du Sanctuaire, aussi à part du monde soit-il, n’en est pas si distincte que ça non plus. Longtemps les femmes n’ont pas été considérées à l’égal des hommes, si bien que celles qui réussissaient malgré tout à obtenir une charge de chevalier avaient pour obligation de porter un masque pour faire oublier leur nature féminine à leurs homologues et à leurs adversaires potentiels.

— Tu es sérieux ? »

Elle avait ouvert de grands yeux indignés.

« Oui mais cette tradition a disparu depuis, je dirais deux cents ans environ ? Et c’est pour le mieux – Il haussa les épaules – Faire le procès du passé ne présente pas beaucoup d’intérêt de nos jours.

— Tu m’excuseras de ne pas être de cet avis. Le passé reste ancré dans nos cultures et dans nos façons de penser, même si on est persuadé du contraire. Ça ne doit pas être facile d’être une femme parmi vous », rajouta-t-elle d’un ton sentencieux.

Il choisit de ne pas relever. Il la connaissait suffisamment pour savoir qu’elle se laissait volontiers embarquer par ses propres convictions et sa soif de justice. Deux qualités importantes à ses yeux s’il en était, mais qui pour l’heure ne bénéficiaient pas de la connaissance suffisante du fonctionnement du Sanctuaire pour s’exprimer de façon pertinente. Et il n’avait pas du tout envie de se disputer avec elle.

Saga aurait approuvé, se dit-il encore, vaguement atterré à cette idée alors que se profilait contre son gré le jour où le Grand Pope du Sanctuaire rencontrerait Myriam. Parce que cela arriverait, il n’en doutait plus à présent que face à lui, se tenait une Myriam telle qu’il aimait la voir, avec sa curiosité, son envie de comprendre, et son intelligence. Il faudrait encore un peu de temps pour qu’elle digérât ce qu’elle venait de découvrir et qu’elle en vînt à poser d’inévitables questions sur les réponses desquelles elle achopperait forcément. Ce ne serait donc pas pour tout de suite. Mais ça viendrait.

S’efforçant d’ignorer le regard entendu d’un vert profond qui venait de s’imposer dans ses pensées, il se composa un sourire conciliant et assez convaincant pour qu’elle n’approfondît pas le sujet :

« Bien – elle hocha la tête – ça fait beaucoup de choses… » Et de lui jeter un coup d’œil par en-dessous : « … Merci.

— Pour ?

— Ta confiance. Tu viens de me confier le secret le plus explosif depuis l’assassinat de Kennedy, je ne sais pas si tu t’en rends compte ? Plaisanta-t-elle comme il poussait sur ses genoux pour se relever.

— Dans ce cas, je compte sur toi pour qu’il reste aussi bien gardé ! »

Ils restèrent quelques instants à s’entre-regarder, elle toujours assise dans le coin de son canapé, lui depuis ses deux mètres de haut. Il finit par se pencher vers elle, pour trouver ses lèvres souples et accueillantes sous les siennes.

« Je te l’ai dit : je ne conçois pas notre relation sans la confiance, murmura-t-il, tout en lui caressant la joue avec son pouce.

— Une relation dont tu as envie qu’elle dure, répondit-elle sur le même ton.

— Pas toi ?

— … Si. »

Ses paupières s’abaissèrent un bref instant, puis elle le regarda de nouveau avec au fond des yeux une lumière chaleureuse qui le fit fondre :

« J’en ai très envie, moi aussi.

— Alors tant mieux. Je ne t’aurais pas raconté toutes mes élucubrations pour rien.

— Et on ne se sera pas disputé pour rien.

— Aussi.

— Aioros ?

— Oui ? »

Elle prit sa main entre les siennes, pour la porter à ses lèvres et déposer un baiser dans sa paume :

« Je vais avoir besoin d’un peu de temps. Pour intégrer tout ce que tu m’as dit, pour… l’accepter, aussi. Je te crois mais… voilà. Il faut que je trouve une place pour tout ça dans ma propre réalité. Tu comprends ? »

Il opina.

« Prends tout le temps qu’il te faudra. Tu sais où me trouver, je t’attendrai.

— Merci, encore une fois. »

* * *

Cette fois, lorsqu’il la quitta, il emportait non seulement sa veste mais aussi le goût de son baiser et l’odeur de son parfum avec lui. Et ce fut d’un pas guilleret qu’il rejoignit le flot des passants tandis que sur le trottoir d’en-face, un homme quittait le banc sur lequel il était assis depuis plus d’une heure.

6 réflexions sur “Nouvelle Ère – Submersion – Chapitre 39

  1. Très poignant ce face-à-face. Aioros a eu bien raison de jouer franc-jeu et de ne pas lâcher l’affaire.

    J’ai bien aimé les remarques de Myriam sur l’aspect financier de sa charge. C’est vrai que c’est une question qui peut se poser, vu par quelqu’un d’extérieur. Pareil sur les questions qui fâchent sur la mort d’autrui ou le féminisme au Sanctuaire. C’est légitime de remettre en question ces points-là.

    Sinon, la miss est une manipulatrice « soft » de cosmos? Intéressant. C’est bien de montrer le côté assez universel de la chose, c’est ce qui manque au manga d’origine.

    La fin est intrigante. On se doute que le gars qui file Aioros est un espion, mais à la solde de qui? Avec sa perception innée du cosmos, la Sagittaire aurait du le griller direct, si c’était un sbire des renégats. Donc qui?

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    • Hello !

      Merci de ta lecture attentive et ton retour positif sur ce chapitre ! 🙂 J’ai trouvé intéressant, et plutôt rigolo, de confronter les deux univers de Myriam et d’Aioros parce que cela permet de mettre en relief certains points qui nous semblent normaux, à nous lecteurs, mais qui en réalité ne font pas partie de l’univers du Sanctuaire ou en sont très très éloignés XD

      Pour le cosmos, j’ai bien écouté la leçon de Marine XD Le cosmos est présent en toute chose donc partant de là je me suis dit qu’il est donc présent partout, même s’il ne s’exprime pas forcément. Il reste passif pour la très grande majorité des gens mais certains l’utilisent sans même en avoir conscience. Par exemple des gens exceptionnellement doués pour quelque chose sans que cela s’explique par le travail ou un entraînement particulier, ou encore des gens capables de certaines choses inexplicables par la science, comme dans le cas de Myriam qui coupe le feu. Je connais des gens comme ça, c’est un truc de dingue à voir. Et ça ouvre des perspectives énormes !

      Ah ah, je ne te répondrais pas pour la fin, tu t’en doute bien ! XD

      Encore merci et par avance de très bonnes fêtes de fin d’année !

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  2. Hello !

    Avant toute chose (et même si je prendrai le temps de revenir en d’autre lieu à ce sujet), tous mes vœux de bonheur et de santé pour cette nouvelle année !

    J’ai beaucoup aimé cette longue discussion entre Aioros et Myriam, même si au début, j’ai vraiment cru qu’elle allait s’arrêter prématurément. Je suis heureuse et soulagée que Myriam ait finalement accepté d’écouter le Sagittaire, qui a su une nouvelle fois trouver les mots pour expliquer l’inexplicable. Bon, certes, il a passé certains détails sous silence pour l’instant, mais il a tout de même fait preuve d’une grande sincérité et cette démonstration de confiance m’a beaucoup touchée.

    Et puis j’ai souri à plusieurs reprises à la lecture des réponses perspicaces de Myriam. Je ne doute pas une seconde que sa rencontre avec Saga, lorsque celle-ci viendra, sera intéressante…

    Ah et lorsqu’elle a mentionné l’assassinat de Kennedy, j’ai cru une seconde que Aioros allait l’achever avec un petit « alors pour ce coup-là, on n’y était vraiment pour rien » 🤣.

    Et bien entendu, je me demande qui est cette personne assise sur le banc juste en face… La réponse viendra probablement bientôt 😉

    Merci pour ce nouveau chapitre et je file lire le suivant.

    Bises !

    Phed’

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    • Coucou !
      Une très bonne année à toi aussi ! ♥
      Cette discussion entre Aioros et Myriam avait un double objectif (voire triple) : d’abord, permettre à Aioros d’entrer dans la vie, la vraie parce qu’il était temps quand même XD, ensuite confronter deux mondes qui se côtoient depuis toujours, qui s’entrecroisent souvent mais qui n’obéissent pas aux mêmes règles (et ça, c’est quelque chose que j’adore faire) et enfin enrichir l’UDC!verse avec toujours ma propre interprétation du canon, en répondant à des questions somme toutes légitimes qu’on n’a jamais trop creusées comme le pourquoi du comment des constellations (et pourquoi pas des noms de plantes ? ou de cailloux ? hein, d’abord ?).

      Aioros reste ce bonhomme honnête, bienveillant, solaire, bref l’homme parfait : s’il y en avait un capable de faire passer une histoire pareille, c’était bien lui XD Quant à Myriam, elle a une réaction très lucide en fait, très… terre à terre XD Elle pose des questions que nous aussi on est en droit de se poser : sérieux les gars, mais vous vivez de quoi, en fait ?!

      Muhahaha, le coup de Kennedy ! C’est vrai que ça aurait pu être très drôle XD (d’ailleurs… le Sanctuaire sait-il ou ne sait-il pas ? Mystère !)

      Merci beaucoup pour ta lecture, contente que la partie Aioros/Myriam ait su te convaincre !

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