Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 40

Quelque part en Suisse, Juillet 2006

Dominique avait refait du café. Entre temps, Wiggins s’était résolu à lui demander le chemin des toilettes et le jour avait baissé jusqu’au crépuscule.

« Vous avez faim, signala l’Américaine avec un index discret en direction des gargouillis qui émanait depuis plusieurs minutes des entrailles de son interlocuteur.

— Vous comptez m’inviter à dîner ?

— Vous comptez aller quelque part ? – elle tapota sa ceinture avec un petit sourire – vous m’avez trouvée, bravo mais je n’ai jamais dit que j’allais vous laisser repartir.

— Vous plaisantez ?

— Ça dépend de vous. »

Sous l’air ahuri de Wiggins, elle quitta sa chaise :

« J’espère que vous aimez les pâtes. Ça fait un bail que j’ai terminé le stock du congélateur. Par contre, il me reste tout un éventail de sauces : barbecue, ketchup, pesto verde, pesto rosso, mexicaine…

— Vous avez du beurre ?

— Pâtes au beurre. D’accord, soupira-t-elle. Votre vie a l’air d’être vraiment palpitante, dites donc.

— Il ne fallait pas me demander. Et vous pouvez aussi garder votre avis pour vous.

— D’accord, d’accord !… Oserais-je tout de même vous proposer une bière ? Promis, elle est très légère. »

Il ne prit pas la peine de répondre, juste de tendre la main dans laquelle Dominique lui fourra une bouteille glacée. Il prit le temps de considérer le goulot de sa propre bière qu’elle lui tendait :

« On fait la paix ? Le temps de manger, s’entend ? Ça fait plus de deux mois que je suis coincée ici et pour une fois que j’ai de la compagnie, j’aimerais bien ne pas avoir en face de moi un convive qui fait la gueule. »

Il soupira, avant de choquer sa bouteille avec la sienne.

* * *

« Vous comptiez rester cachée ici pendant combien de temps ?

— Trois mois – Dominique se resservit à même la casserole posée au centre de la table sous l’œil circonspect de Wiggins qui se surprit à se demander elle comptait stocker cette troisième plâtrée – assez pour me faire un peu oublier mais pas trop pour ne pas risquer d’éveiller les soupçons.

— C’est un peu raté on dirait.

— Je n’avais pas imaginé que le directeur adjoint de la NSA lui-même allait s’occuper spécialement de mon cas. Vous pouvez vraiment pister tout le monde ? »

La fourchette de l’Américaine s’était dressée en guise de point d’interrogation et Stanley, qui avait eu son compte, repoussa son assiette pour croiser les bras sur le rebord de la table. Ce faisant, sa tête s’enfonça légèrement entre ses épaules.

— Vous n’avez pas les habilitations suffisantes pour que je réponde à votre question.

— Oh allez…

— S’il vous plaît : n’essayez pas de me faire croire que vous le découvrez, vos services font assez souvent appel au mien pour mener leurs enquêtes.

— Je me suis mal exprimée : ce n’est pas tant votre capacité qui m’interpelle que les limites dans lesquelles vous l’exercez. Alors ? »

Il ne répondit rien, la contemplant en train d’ingurgiter ses pâtes avec enthousiasme. Qu’est-ce qu’elle espérait qu’il lui répondît, franchement ? Qui ne dit mot consent clamait le vieil adage et il avait bien compris que la femme qui lui faisait face était bien trop intelligente pour qu’il lui fît l’affront d’une justification foireuse dans laquelle il se serait empêtré en beauté.

« Je vois. »

Engoncé dans son marasme soudain, il n’avait pas prêté attention à Dominique tandis qu’elle desservait et lorsque ses yeux accommodèrent de nouveau sur elle, ce fut pour découvrir deux petits verres sur la table et, posée entre eux, une bouteille sans étiquette contenant un liquide de couleur suspecte.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

— La récompense que je m’étais réservée pour le dernier jour de ma réclusion ! Claironna la jeune femme. Et vu que celui-ci est arrivé plus vite que prévu… Il s’agit d’une eau de vie de myrte que Rachel Dothrakis m’a offerte il y a un peu plus de deux ans pour “services rendus”.

— De la… myrte ?

— Une plante méditerranéenne.

— Et c’est quel genre de réputation qui vous a valu un tel cadeau ?

— Ma foi… – elle désigna les deux verres avec un de ces larges sourires auquel il était en train de s’habituer – le premier qui tombe de sa chaise a perdu ?

— Sans façon, merci. Je ne bois pas d’alcool fort.

— Vous êtes affreusement ennuyeux comme bonhomme, décréta-t-elle. Puisque c’est comme ça, je vais boire toute seule.

— Si vous espérez que je vous ramasse, vous pouvez toujours courir.

— Qui vous a dit que je comptais perdre ? »

Attirant la bouteille jusqu’à elle, elle la déboucha, huma avec délice l’odeur qui s’en dégagea – et qui réveilla immédiatement les ulcères de Wiggins – avant de se servir une rasade. La première d’une longue série supputa-t-il à moins qu’il s’agît d’une diversion et qu’elle espérât en profiter pour s’éclipser d’une façon ou d’une autre. En affectant d’être saoule ou malade par exemple. Il plissa les yeux alors qu’elle reposait une première fois son verre, déjà vidé à moitié ; ses joues ne rosirent que le temps pour elle d’exhaler un profond soupir de satisfaction :

« Une per-fec-tion. Vous ne savez pas ce que vous ratez.

— Mon estomac ne sera pas de cet avis.

— Ah ? Parce qu’en plus vous êtes hypocondriaque ? »

Pour la sensibilité à l’alcool, visiblement, elle repasserait. Malgré ses piques et son air amusé, l’intensité de son regard azur ne se démentait pas, non plus que sa vigilance. Elle avait bien compris que Wiggins ne l’avait pas recherchée uniquement pour se soulager de l’outrage qu’elle lui avait infligé en récupérant Orwell ; à présent, elle attendait de découvrir ses vraies raisons et avait visiblement décidé de patienter dans les conditions les plus agréables possibles.

« Trois mois vous avez dit ? Enfermée sans aucun moyen de communication hormis ce vieux téléphone qu’en théorie vous n’auriez jamais dû utiliser pour un appel international ?

— Presque trois mois. Et ne remuez pas le couteau dans la plaie. Pourquoi ?

— Dans ce cas, vous n’êtes pas au courant de ça. »

Dominique se crispa le temps d’une respiration quand elle le vit plonger sa main dans sa veste. Elle ne l’avait pas fouillé comptant sur sa mine de déterré – le genre de gars qui n’allait probablement jamais sur le terrain et passait ses journées assis derrière un bureau – et sa bonne foi. Elle l’avait cru quand il lui avait dit détester les armes. Sa main était déjà refermée sur la crosse de son trente-huit quand il brandit un téléphone dernier cri sous son nez :

« Regardez. »

A dire vrai, la première chose qui la frappa fut la taille de l’écran[1]. Un smartphone. Ce type d’appareil commençait à être de plus en plus répandu et permettait de surfer sur le net plus facilement qu’avec les téléphones de la génération précédente. Elle ne put s’empêcher de songer que le ministère de la défense disposait de moyens autrement plus conséquents que…

« Oh. Merde.

— Comme vous dites. »

Dominique releva les yeux :

« Qu’est-ce que c’est ? Je veux dire, oui, je vois bien de quoi il retourne mais… ?

— Un site internet ou plus précisément un blog, créé sur une plate-forme gratuite et dédiée à cet usage comme il en existe des centaines. Celui-ci n’est que l’un des dizaines de répliques…

— Quoi ?!

— … que nous recensons à ce jour.

— Et vous ne les avez pas fait fermer ? Supprimer ? Vous avez le pouvoir de faire ça !

— Si nous en faisons disparaître un, il y en a deux autres qui surgissent. Comme ça – Wiggins claqua des doigts et savoura le petit plaisir mesquin de voir Dominique Nelson sursauter de l’autre côté de la table – Par ailleurs, ce qui nous intéresse pour le moment est plutôt de les tracer pour remonter à la source.

— Nous ? Vous voulez dire que tout le monde est au courant ?

— Vous entendez qui par tout le monde ? Non. C’est Saga Antinaïkos lui-même qui m’a alerté en me demandant de bien vouloir garder cette information pour moi aussi longtemps que possible. Pour le moment, je verrouille le sujet avec une équipe resserrée de collaborateurs.

— Autant dire que c’est foutu, donc. Si vous avez partagé…

— Je travaille avec ces gars depuis l’université, riposta-t-il sèchement. Avant d’être le directeur adjoint de la NSA, j’étais un être humain, figurez-vous. Et je leur fais confiance.

— Donc vous les surveillez.

— Vous êtes fatigante dans votre genre, on vous l’a déjà dit ? »

Elle lui jeta un regard assassin pour toute réponse, avant de scruter de nouveau l’écran du téléphone. Et de faire défiler la page.

« Le Sanctuaire est introuvable, affirma-t-elle. Vous ne le verrez sur aucune carte ni aucune photographie satellite. Cette image doit être un montage.

— Ce n’est pas le cas. Nous l’avons analysée. Elle est tout ce qu’il y a de plus réelle.

— C’est impossible.

— C’est exactement ce que Saga Antinaïkos a pensé avant d’admettre l’évidence et de prendre contact avec moi.

— Pourquoi vous ? »

Stanley haussa les épaules :

« Il faut croire que j’ai fait une bonne impression au caporal Orwell et réussi à gagner sa confiance.

— Vous l’aimez bien ce garçon, non ?

— …

— Ce n’était pas contre vous.

— Non. C’était contre votre pays. Qui se trouve être aussi le mien.

— Certaines choses sont plus importantes que des frontières tracées sur une carte. »

Elle avait raison. Seulement, il ne la connaissait pas encore assez pour l’admettre.

« Bref. Le … Pope du Sanctuaire espère que le ou les auteurs de ces sites vont commettre une erreur qui permettra de les identifier, voire de les localiser.

— Vous êtes de son avis ?

— J’aimerais l’être mais pour le moment, nous faisons chou blanc. Celui ou celle qui est à la manœuvre est doué : chaque site nous fait faire trois fois le tour de la planète sans qu’on réussisse à boucler. »

Dominique lui rendit son téléphone qu’il remisa dans sa poche. En réalité, il était hors connexion et la page qu’il venait de montrer à l’Américaine avait été enregistrée au préalable par ses soins. Personne ne savait qu’il était en Suisse et il escomptait bien que ça durât le plus longtemps possible.

« Il y a autre chose.

— Vous savez ménager vos effets, vous, soupira Dominique. De quoi s’agit-il ? »

A la base, il n’avait pas prévu de lui en parler. Ce n’était pas absolument nécessaire en regard de ses besoins les plus immédiats, d’autant qu’il était à peu près certain que la découverte de l’existence de ces blogs avait suffi à ébranler suffisamment la jeune femme pour que son attention lui fût tout acquise. Toutefois, entre le moment où il avait pris sa décision quelques semaines plus tôt, et ce moment, la situation avait pris une tournure qui l’empêchait de dormir : la femme assise en face de lui pourrait peut-être bien l’aider à retrouver le sommeil.

Au moins un peu.

« Ce que je m’apprête à vous dire est confidentiel. Un mot de votre part à la mauvaise personne et ma tête tombera. Au sens propre. Il ne tiendra qu’à vous de ne pas vous tromper d’interlocuteur. Me suis-je bien fait comprendre ? – Dominique hocha la tête, lentement – Parfait. La semaine dernière, le Général Grisham a été convoqué à la Maison Blanche à la suite d’un rapport rédigé par mes services au sujet d’une série de braquages de banques perpétrés sur la côte Est et de, disons, troubles à l’ordre public qui en découlent directement. Notre rapport met en évidence des “impossibilités techniques” concernant les conditions d’exécution de ces braquages ainsi que les “phénomènes étranges” au cours desquels plusieurs villes du pays ont été littéralement arrosées d’argent frais. »

Il pouvait s’en passer des choses en trois mois et Wiggins prit le temps de répondre à l’air interrogateur de son interlocutrice en lui détaillant le modus operandi de la bande de braqueurs qui sévissait depuis des semaines et contre lesquels les forces de l’ordre n’avaient d’autre choix que d’admettre leur impuissance. Au fur et à mesure de son récit, il la vit pâlir sans qu’il en fût surpris. Quiconque connaissait l’existence du Sanctuaire et ses spécificités ne pouvait manquer d’établir le lien or la Défense américaine savait non pas tout, mais beaucoup de choses et dans tous les cas bien assez au sujet dudit Sanctuaire pour aboutir aux mêmes conclusions.

« Au cours de cette réunion, poursuivit Wiggins, le Général Corman a désigné Saga Antinaïkos de la façon la plus explicite qui soit comme étant à l’origine de ces événements et l’accuse de vouloir dévoiler l’existence du Sanctuaire au monde entier. Son raisonnement s’appuie sur la mort suspecte du général Corman et le vol de son journal à son domicile le jour de son décès, deux actes dont il tient le Sanctuaire pour coupable depuis le début.

— C’est ridicule, objecta Dominique en se servant un second verre.

— C’est compréhensible, répliqua le directeur adjoint de la NSA. Le Général Grisham est un grand patriote et cette qualité l’a porté au poste qu’il occupe aujourd’hui. Les ordres qu’il a donnés deux ans plus tôt – je n’ai aucune raison de ne pas vous croire à ce sujet – sont certes choquants mais trouvent leur motivation dans ce patriotisme. La puissance de feu dont le Sanctuaire a fait la démonstration ce jour-là peut être considérée, selon le point de vue d’où on se place, comme une menace à côté de laquelle une guerre nucléaire ferait office d’un joli feu d’artifice pour le 4 juillet. Le commandant des forces armées des Etats-Unis a à cœur de protéger son pays envers et contre tout : le Sanctuaire a la capacité de le détruire or aujourd’hui tout concourt à le désigner comme l’ennemi numéro un aux yeux de Grisham.

— Mais pas aux vôtres. Toujours pas ? rajouta l’Américaine en désignant la bouteille de l’index.

— Sans façon, merci – Wiggins n’en saisit pas moins le verre vide toujours posé devant lui et le fit rouler distraitement sur la table – Parce que j’ai beau y réfléchir, je ne vois aucune raison logique pour laquelle le Sanctuaire aurait intérêt à se révéler au monde et manifester sa puissance. Pas alors qu’il existe depuis plus de deux mille cinq cents ans, que tous les pouvoirs en place à travers les âges ont su son existence et ont toujours cohabité en bonne intelligence avec lui. Notre époque contemporaine n’a rien changé à cette entente tacite et il ne s’est rien passé – hormis les Portes mais cet événement là aussi n’était pas le premier et a priori, ne sera pas le dernier du genre – qui pourrait mettre à mal cet équilibre.

— Je vois que vous avez potassé le sujet, commenta Dominique, circonspecte. Je ne vous demande pas comment vous en savez autant ?

— Non, d’autant que techniquement, même si nous n’appartenons pas au même service, je suis votre supérieur hiérarchique.

— Sans arme mais avec la mienne sous la table braquée sur vos biens les plus précieux.

— Parce que vous croyez que je peux céder à ce genre de chantage ?

— Le pire, c’est que je suis sûre que vous ne le ferez pas en effet, soupira-t-elle dépitée, en posant son pistolet sur la table bien en évidence. Vous êtes absolument rasoir.

— Vos compliments me vont droit au cœur décidément.

— Le Général Grisham ne semble pas être de votre avis. Concernant l’intérêt du Sanctuaire à conserver le secret de son existence, je veux dire. »

Il répondit au sourire faussement angélique de Dominique par une mimique blasée et reprit :

« Ce n’est pas pourtant pas dans son intérêt non plus. Car cela signifierait que notre grand pays n’est pas aussi puissant qu’il en a l’air et mettrait à mal des décennies de domination militaire et par voie de conséquence, économique.

— C’est moi où il me semble distinguer un soupçon de sarcasme dans vos propos ? Votre confiance dans les capacités des États-Unis d’Amérique – votre employeur donc – n’est-elle donc pas totale et absolue ?

— Elle l’est assez pour que je souhaite préserver les capacités en question dans l’intérêt commun. Et sur ce point, je ne peux que rejoindre le Général Grisham.

— Dans ce cas expliquez-moi ce que vous faites ici, dans ce coin perdu de la Suisse, tout seul et sans en avoir averti quiconque ?

— En enlevant le caporal Orwell…

— En le protégeant, corrigea Dominique. Je pense que le terme est un peu plus approprié quand on sait que votre patron avait prévu de le renvoyer au front, histoire de terminer le boulot.

— … le Sanctuaire a alimenté les soupçons du Général au point qu’il les transforme aujourd’hui en accusations. Pourquoi, bon sang ?

— Si du jour au lendemain vous appreniez sans plus de précision que des informations relatives à votre vie passionnante étaient susceptibles se promenaient dans la nature, vous ne voudriez pas savoir de quelles informations il s’agit ?

— Je vous le concède, admit Wiggins après un bref instant de réflexion.

— Trop aimable. »

Le silence retomba et le directeur adjoint de la NSA plissa les yeux : la nuit était définitivement installée et il faisait de plus en plus sombre dans le chalet. Dominique Nelson dut se faire la même réflexion : achevant son verre d’une gorgée, elle se leva pour allumer quelques lampes supplémentaires avant de se diriger vers un sac informe posé au sol dans lequel elle fouilla quelques minutes pour en extirper un CD.

« Vous n’avez rien contre un peu de musique j’espère ?

— Si c’était le cas, je suppose que ça ne changerait rien ? »

Elle ne prit pas la peine de répondre et l’air satisfait revint s’asseoir, tandis que Wiggins haussait un sourcil surpris, voire reconnaissant devant lequel l’Américaine s’esclaffa de bon cœur :

« Mais c’est que vous n’êtes pas complètement ennuyeux en fin de compte !

— Vixen[2] ? Il reste donc encore des êtres humains sur cette planète qui écoutent ce groupe ?

— En plus de vous ? La preuve. »

En lançant ce disque, la jeune femme venait de lui servir une pleine assiette de madeleines de Proust et l’espace de quelques instants qui lui réchauffèrent les tripes, il se revit à quinze ans dans sa chambre d’adolescent boutonneux en train de fantasmer sur la chanteuse. Tout ce qui ressemblait à une fille lui étant à l’époque parfaitement inaccessible, quitte à se faire des films, autant choisir la plus belle, non ?

« Ce que vous m’expliquez, c’est que le Général Grisham crève de trouille jusqu’à en perdre son sang-froid. »

Les paupières de Wiggins papillonnèrent comme il accommodait sur son interlocutrice dont l’opulente chevelure se superposa une seconde sur la crinière de Janet Gardner[3] : horrifié il chassa cette image pour se reconcentrer et répondre :

« C’est l’idée.

— Et vous là-dedans ?

— Avez-vous déjà entendu parler de Reddit ? » Lui demanda-t-il brusquement. La bouteille que Dominique avait saisie pour se resservir se figea à mi-chemin puis elle haussa les épaules tout en achevant son geste :

« Plus ou moins. Il me semble qu’il s’agit d’une communauté scientifique sur le net ?

— Il y a de ça à la base, en effet, mais le nombre de sujets qui y sont partagés est en progression constante et compte tenu de sa popularité croissante disons que la NSA surveille ce site. Par précaution. Or, il se trouve que des gens ont commencé à y partager le blog que je vous ai montré, ainsi que ses répliques. Et si pour le moment, cela n’intéresse pas grand-monde… »

Ce qui avait permis à Stanley Wiggins de s’élever au-dessus de la masse de geeks dans laquelle il baignait depuis son adolescence, c’était sa créativité et sa capacité d’anticipation. Une qualité qu’il avait probablement développée au contact de ses lectures favorites qui traitaient exclusivement de science-fiction et autres dystopies toutes plus flippantes les unes que les autres mais enfin, il présentait la faculté d’imaginer le pire et le meilleur du pire de l’humanité. C’était là la raison principale pour laquelle sa candidature à la NSA avait été retenue, en sus de ses capacités intellectuelles hors du commun. L’ironie ne lui en avait pas échappé mais même un gars décalé dans son genre ne refusait pas ce genre de poste : imaginez, travailler chaque jour avec des technologies qui ne verraient pas le jour pour le grand public avant des mois voire des années !

Ok. On ne parle plus qu’en mois ces derniers temps.

Il ne continua pas : pas la peine. Dominique avait pris une inspiration qui s’était bloquée quelque part et le contemplait sans mot dire, tout en agitant tout doucement la tête de haut en bas d’un air entendu.

« Parmi ceux qui vont se pencher un peu plus sérieusement sur le sujet, la grande majorité ne seront que des curieux ou, à terme, des adeptes de complots en tout genre, reprit-il, en jouant de nouveau avec son verre toujours vide. Mais dans le lot, si réellement il y a une volonté de répandre des informations concernant le Sanctuaire, il se pourrait que certains actionnent volontairement la mise en avant de ces sites. Or, je peux tracer les utilisateurs de Reddit.

— … Mais ?

— Mais j’ai besoin de quelqu’un sur le terrain.

— La NSA dispose d’une tripotée d’agents dont c’est le boulot quotidien.

— …

— … Le directeur Guerrero n’est pas au courant – Dominique se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les bras croisés et les sourcils froncés – ni de votre présence ici, ni de ce qui a tout l’air d’être une enquête disons… personnelle. Je me trompe ?

— Tout à l’heure, vous avez dit que je ne faisais pas confiance au Général Grisham. En réalité, ce n’est pas sa loyauté à l’égard de notre pays qui m’interroge, mais sa lucidité à l’égard du Sanctuaire.

— Vous ne croyez pas à l’implication de ce dernier dans la disparition du journal de Corman, pas vrai ?

— Je ne suis pas payé pour croire ou ne pas croire, riposta Wiggins plus sèchement qu’il ne l’aurait souhaité. Je me base sur des faits et en l’occurrence, ceux que le Général Grisham a exposés devant la Maison Blanche ne sont, au mieux, que des hypothèses. Il n’existe, à ce stade, aucune preuve de l’implication du Sanctuaire…

— Heureuse de vous l’entendre dire.

— … ou de sa non-implication », précisa le directeur adjoint de la NSA sans tenir compte de l’interruption.

— Si vous comptez sur moi pour…

— Ceci étant, si ce n’est pas le Sanctuaire, c’est quelqu’un d’autre – un coude sur le rebord de la table, Wiggins se pencha par-dessus le plateau en bois pour river son regard à celui, furieux, de l’Américaine et baissa d’un ton – Or il y avait trois civils avec le général Corman sur le site des Portes. Trois hommes qui n’avaient rien à faire là et qui n’appartenaient pas au Sanctuaire.

— Comment le savez-vous ?

— Le caporal Orwell. »

Dominique soutint l’attention dont elle était l’objet encore quelques instants avant de se rejeter en arrière et de laisser échapper un sifflement entendu.

« Alors c’est ça, votre piste.

— Un bien grand mot pour qualifier une intuition, admit sombrement Wiggins. Les portraits robots n’ont rien donné et j’ai fait élargir le rayon de recherche autour du site des Portes, toujours sans succès à l’heure où je vous parle.

— Si je comprends bien, vous voulez éviter à Grisham de faire une grosse bêtise en se trompant de coupable et trouver le bon avant que la situation ne dégénère.

— Quelque chose dans ce goût-là.

— Sans pour autant le vexer.

— Vous lisez dans mes pensées.

— Et comme votre vrai patron, au fond, c’est lui… »

Wiggins était pieds et poings liés. Si ses démarches venaient à prendre un caractère officiel, Grisham non seulement serait au courant mais aussi et surtout, la signature en bas de la page ne pouvait être que la sienne. Or, eu égard à ses affirmations devant le Président lui-même ainsi qu’à “l’estime” qu’il portait au beaucoup trop jeune directeur adjoint de la NSA, ce dernier ne pouvait guère compter sur sa bienveillance, mais plutôt son absolu contraire. En s’avançant comme il l’avait fait, le vieux Général n’avait pas d’autre choix que d’écarter toute alternative à ses conclusions, sous peine de passer pour un imbécile et se retrouver à la retraite anticipée.

« Et comment je vais justifier auprès de mes chefs ce genre d’heures supplémentaires ?

— N’êtes-vous l’agent de liaison attitré de votre service avec la NSA ?

— Ce n’est pas pour autant que je peux travailler pour vous.

— Ce n’est pas pour moi ou pour la NSA que vous allez travailler. »

Elle eut un reniflement amusé quand il rajouta :

« Disons que pour guérir de votre amnésie, les médecins ont chaudement recommandé que vous passiez du temps sur le lieu où vous avez été kidnappée, cela pourrait vous aider à retrouver vos souvenirs.

— C’est pour me proposer tout ça que vous m’avez retrouvée ?

— Je n’avais pas l’intention de rester sur un échec.

— C’est bien ce que je disais : vous avez été vexé.

— Donc, vous m’en devez une. Et par la même occasion, vous aiderez vos amis du Sanctuaire une fois de plus.

— Comme vous. »

Il dodelina, sans répondre. D’un geste vif, elle lui chipa son verre qu’elle redressa sur la table et le remplit sans tenir compte de ses protestations.

« Qu’est-ce que vous faites ? Je vous ai dit que je ne buvais pas de…

— Vous êtes un drôle d’énergumène, vous savez ? Dit-elle en l’ignorant. Je ne comprends même pas comment ils ont pu vous confier une arme… Enfin, bref. Vous voulez qu’on bosse ensemble ? Ok très bien. Je veux bien essayer d’entrer dans votre monde pour tenter de comprendre comment vous réfléchissez mais vous, vous allez devoir aussi entrer dans le mien. Histoire que je sache à qui j’ai affaire, compris ?

— Et faire rouler des gens sous la table, c’est votre moyen de les évaluer ?

— Celui-là ou un autre… Alors ? Marché conclu ?

— Le dernier qui tombe, hein ? »

Elle opina. Alors Wiggins se leva, repoussa posément sa chaise et s’installa au sol en tailleur, le dos carré contre le pied de la table.

« Je suis prêt : on peut commencer à jouer. »


[1] Pour rappel, nous sommes en 2006.

[2] « Rev it up » – Vixen – 1990

[3] La chanteuse de Vixen dans le line-up de l’époque.

6 réflexions sur “Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 40

  1. Reddit en 2006!? Eh ben je n’aurais jamais imaginer ça aussi « vieux »!

    Intéressante confrontation entre ces deux agents que visiblement tout oppose, sauf l’envie de bien faire (un concours de picole, rien de mieux pour souder une équipe!).

    Ce qui est marrant, c’est d’imaginer la même situation globale à notre époque, sous le règne de Trump premier. Avec sa subtilité habituelle, ça aurait donné de bonnes interactions avec Saga!

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    • L’écriture de cette histoire m’oblige à vérifier pas mal d’informations histoire de ne pas raconter trop de bêtises et donc, je te confirme que la création de Reddit date de 2005 😀 Visiblement à l’origine créé par des nerds pour des nerds avant de se démocratiser. Ceci étant, Reddit est très américain et pour ma part, je m’en suis toujours tenue éloignée, d’autant que le fonctionnement de cette plate-forme est très abscons pour moi XD

      Je trouve la dynamique entre Dominique et Wiggins plutôt intéressante, en mode partenaire. De toute façon, j’ai un gros faible pour les films et séries des années 80/90 avec des duos de flics (l’Arme Fatale, Starsky et Hutch, Bad Boys, et tout un tas d’autres) alors je cède à ma faiblesse XD

      Oh my god, Saga vs Trump, ça aurait eu de la gueule XDDD La patience de notre Pope préféré aurait été mise à très rude épreuve XD Dans la chrono d’UDC en l’occurrence, c’est James qui est désormais à la manoeuvre au Sanctuaire et au fond Saga se dit très justement « Vaut mieux lui que moi, hein » avant de s’installer confortablement pour compter les points XD

      Merci pour ta lecture assidue, je te souhaite de très bonnes fêtes et à bientôt !

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      • Ah mais même un James vs Trump serait délectable, surtout avec un Saga dans le fond qui suggérait deux trois options à son successeur!

        Au passage bonne et heureuse année 2026 (déjà…)!!!

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      • Surtout que James n’est vraiment, mais alors vraiment pas du genre à se laisser impressionner (en ce sens, c’est le digne successeur de Saga) XD Très bonne année à toi et à ta famille également !

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  2. Re !

    Pas mal du tout ce petit tête à tête entre agents ! Ce n’était pas forcément gagné d’avance pour Wiggins, mais finalement, les deux futurs ex rivaux semblent être tombés d’accord pour collaborer. Et une collaboration scellée par un concours de picole, ça ne peut qu’être prometteur ? Enfin au moins pour l’ulcère de Wiggins ! 🤣 Le pauvre, je le plains… Car de l’alcool de myrte made in Sanctuaire, ça doit être bigrement corsé. D’ailleurs, je me demande qui l’a distillé ?

    J’ai souri à la mention de reddit et du smartphone. Finalement, toutes ces choses que l’on croit si « modernes » ne le sont pas tant que ça… Et bien vu le coup de la page téléchargée pour pallier le manque de 4G de l’époque ! (Surtout au fin fond de la Suisse — sans vouloir vexer personne, hein ! Mais les bourgades paumées dans les montagnes isolées, je vois très bien ce que ça pouvait donner en 2006 😅). Je reconnais bien dans toutes ces petites précisions ton grand souci du détail ! 😊

    Sinon pour revenir à des choses plus sérieuses, je vois que Wiggins semble plus clairvoyant que Grisham concernant l’identité des personnes qui se cachent derrière le fameux blog (et ses répliques) et les braquages aux caractéristiques « inhabituelles ». Je suis plutôt confiante dans la capacité de Dominique à aider le plus capé des geeks à trouver des réponses à ses nombreuses questions. Enfin tant que la jeune femme ne rencontrera pas un certain genre d’individus sur sa route…

    Merci pour cette histoire dont l’intrigue devient de plus en plus intéressante. J’ai hâte de découvrir la suite !

    Encore belle et heureuse année à toi et à bientôt !

    Bises,

    Phed’

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    • Re !

      Etant friande des films et autres séries de duos de flics, j’avoue que je me suis bien régalée à écrire cette confrontation et leurs joutes verbales XD Je pense qu’on tient un duo prometteur XD Oh, cette eau de vie de myrte, faut croire que c’est un gars du cru qui fait ses distillations dans sa cave et le seul « producteur » de l’île dont on se doute qu’en plus, les produits sont 100 % bio XD on peut imaginer qu’Aphrodite en son temps s’est penché sur le sujet et a peut-être même développé une myrte très spéciale qui a envahi le Sanctuaire XD

      Pas facile d’écrire sur une époque pas si lointaine et dans le même temps différente de notre quotidien. 2006, on n’était pas encore sous le joug des réseaux sociaux, encore balbutiants à l’époque, et on avait nos tout premiers smartphones (si on avait su… bref). Et comme tu le dis j’ai le souci du détail, plus encore avec l’âge venant d’ailleurs, sûrement parce que je suis une lectrice chiante 🤣 (et je me dis que si moi, je me pose certaines questions alors d’autres aussi sont susceptibles de se les poser). Et puis aussi, à l’époque d’UDC, surtout au début, j’ai écrit pas mal de bêtises et avec le recul je ne souhaite pas faire la même erreur.

      Wiggins n’est pas « aveuglé » comme Grisham par ses propres croyances ou certitudes. Ca ne l’enchante pas plus que ça de savoir qu’il existe des gens comme Saga Antinaïkos capables de détruire le monde d’un battement de cils mais il est capable de faire la part des choses même si parfois il n’est pas capable d’expliquer ses ressentis. Pour une raison que lui-même ignore, il a confiance en Saga et a envie de le croire quand ce dernier affirme qu’il n’est pour rien dans la mort de Corman et le vol de son journal.

      Comme on a un nerd de la plus belle espèce, plus à l’aise derrière un écran que sur le terrain, Dominique sera son complément idéal ! 😉

      Merci encore une fois pour ta lecture et ton intérêt pour cette histoire, j’espère que ta patience sera encore au RDV dans 10 ans XD

      Des bises, bon dimanche et à bientôt !

      Al’

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