Sanctuaire, Grèce, juillet 2006
L’odeur âcre de la fumée saturait l’atmosphère depuis trois jours mais les habitants n’avaient pas le choix : s’ils ne profitaient pas des premières heures de l’aube pour rafraîchir leurs demeures, la chaleur les rendait invivables.
Réprimant une toux inutile, Thomas Orwell reporta son attention sur Ilona qu’il aidait à préparer le repas du jour alors même que le soleil n’était pas encore tout à fait levé. Très vite, l’Américain avait calqué son rythme sur les habitants de l’île car il avait compris que dans le cas contraire, le manque de sommeil et l’épuisement qui en découlait finiraient par le rendre fou.
Deux mois qu’il était au Sanctuaire et à présent que l’effet de la nouveauté achevait à s’estomper, il commençait à tourner en rond. En bon soldat au sommet de sa forme physique, il s’était astreint à une activité quotidienne et soutenue qui avait occupé une bonne partie de ses journées, le reste du temps l’ayant vu observer, questionner et consigner ses découvertes dans son journal avec un enthousiasme qui lui avait très rapidement valu la considération puis l’amitié de ceux et celles dont il croisait la route. Ilona, notamment, l’avait pris sous son aile au point qu’il avait fini par emménager chez elle, avec l’aval de Saga Antinaïkos.
Depuis, la canicule s’était abattue sur la Grèce et Sanctuaire ou pas Sanctuaire, l’île toute entière était soumise au joug d’une chaleur infernale qui plombait les corps comme les âmes. Le jeune caporal, guère habitué à de telles conditions climatiques, suivait à la lettre les conseils d’Ilona pour y résister au mieux mais les Grecs eux-mêmes semblaient souffrir plus que de raison.
« Entre la fumée et la chaleur, je ne sais pas ce qui est le pire, soupira l’Ukrainienne comme elle raflait les légumes qu’Orwell venait de couper pour les lancer dans l’huile d’olive chaude. On a déjà eu des canicules de ce genre mais j’ai l’impression que c’est de pire en pire chaque année et maintenant, voilà qu’on a des incendies à répétition ! »
Le Péloponnèse brûlait depuis une semaine, les feux attisés par les phénomènes convectifs violents générés par leur propre chaleur. La fumée avait envahi le ciel grec et dérivait désormais jusqu’au Sanctuaire, dégradant la qualité de l’air sur toute la mer Egée. Les plus jeunes et les plus vieux étaient censés s’en protéger ; mais comment réussir, dans le même temps, à survivre en restant cloîtré par une telle chaleur ?
« Passe-moi le basilic s’il te plaît, lui demanda Ilona avec un sourire compatissant. Tu as vraiment mal choisi ton moment pour venir ici ! »
Orwell entrouvrit la bouche, sur le point d’objecter, avant de la refermer et de hocher la tête sans conviction. “Choisi” n’était pas le terme le plus approprié, considérant qu’il était arrivé au Sanctuaire contre son gré, bien que “dans son intérêt” d’après les termes employés par le Grand Pope. Le jeune homme s’était attendu à revoir Saga Antinaïkos bien plus tôt à l’issue de leur premier entretien ; le décès du chevalier d’or de la Balance semblait cependant avoir détourné l’attention du Pope de sa personne et il commençait à se demander si d’une façon ou d’une autre, celui-ci ne l’avait pas… oublié ? Il n’y croyait pas vraiment cela dit, ce n’était pas le genre du personnage aussi son soulagement le disputait-il à une vague anxiété en prévision du moment où l’immense Grec déciderait de reprendre leur conversation là où ils l’avaient laissée. D’autant qu’il ne pourrait pas arguer du fait qu’il n’avait pas eu le temps de réfléchir à sa proposition ; au contraire, il avait eu tout le temps nécessaire. Et il n’était toujours pas certain d’avoir pris la bonne décision.
Un concert de rires et de gloussements leur parvint depuis la ruelle en contrebas et se penchant à la fenêtre, Ilona planta ses poings sur ses hanches en secouant la tête, l’air affligé :
« Regarde-moi ces petites dindes qui se mettent à piailler dès qu’elles aperçoivent un bellâtre du Sanctuaire… »
Orwell se raidit, comme un pas décidé résonnait dans l’escalier et ne put s’empêcher de sursauter quand la porte de la cuisine s’ouvrit :
« Algol, tu es vraiment incorrigible ! Le gronda Ilona.
— Mais je n’ai absolument rien fait ! Protesta le chevalier de Persée non sans un petit sourire un coin qui lui valut un coup de torchon parfaitement ajusté.
— Justement ! Tu te moques bien de ces filles alors arrête de leur faire miroiter l’impossible.
— Mais l’espoir n’est-il pas le plus noble des sentiments ? »
L’Ukrainienne leva les yeux au ciel et Algol pivota vers Orwell, pétrifié au milieu de la pièce :
« Comme on se retrouve », commenta le chevalier d’Argent en penchant la tête sur le côté sans se départir de son air narquois. D’un coup d’œil appuyé, il jaugea l’Américain de bas en haut puis de haut en bas avant de rajouter : « Eh bien, encore quelques semaines de ce régime et de ce soleil, et on finira par oublier que tu n’es qu’un étranger ici. »
Un autre coup de torchon désapprobateur claqua dans le vide comme l’Algérien l’évitait d’un mouvement de hanche aussi fluide que rapide. Orwell, en se rasant le matin même, ne s’était pas fait une réflexion très différente : il n’avait jamais été aussi bronzé de sa vie et loin de l’armée, avait adopté le code vestimentaire local à savoir des vêtements amples en lin de couleur claire. De là cependant à se fondre dans le paysage… il n’en fit pas montre mais se surprit à apprécier la réflexion de l’homme qui hocha la tête dans sa direction :
« On papote, on papote mais le Grand Pope nous attend. Aussi, si tu veux bien te donner la peine… » Et Persée de se décaler pour ouvrir le passage au caporal sous le regard inquiet d’Ilona.
« Je te le ramènerai, fit Algol, désinvolte, à son intention. Enfin… si tel est le bon vouloir de Saga Antinaïkos, bien entendu. »
* * *
« Je vous dois des excuses. »
La voix grave et profonde du Grand Pope du Sanctuaire parut remplir la pièce toute entière qui lui servait de bureau. Le fait de connaître déjà les lieux rassurait Orwell et, assis dans le même siège que lors de leur première entrevue, il osa lever un regard interrogatif en direction de l’homme immense qui se tenait debout en face de lui, derrière sa table de travail :
« Je vous ai laissé dans l’attente et l’incertitude beaucoup trop longtemps. La disparition de l’un des nôtres n’est pas une raison suffisante pour ce manquement aux règles les plus élémentaires de la bienséance. J’espère que vous voudrez bien me pardonner. »
Les cils d’Orwell papillonnèrent alors que le Grec se rasseyait dans son fauteuil. Avait-il bien entendu ? Bien compris ? Sous le regard d’un vert intense sous lequel l’autre homme le tenait toujours, il déglutit et choisit de hocher la tête en signe d’acceptation des excuses ainsi formulées. Sans être vraiment certain que son interlocuteur attendît réellement une réponse de sa part.
« Bien. »
Saga croisa ses longs doigts devant lui sur le plateau en olivier, débarrassé de son ordinateur portable et où seuls subsistaient un paquet de Marlboro light, un cendrier en cristal à moitié plein et un coûteux stylo-plume parfaitement aligné avec le sous-main en cuir usé par les ans.
« La dernière fois que nous nous sommes entretenus, vous avez affirmé de ne pas connaître le contenu du journal du Général Corman. Vous avez menti et je ne vous ai pas cru. Je vous propose donc de repartir sur de nouvelles bases. »
En l’absence d’accoudoirs, Orwell se serait probablement écroulé sur le vieux kilim, sous l’effet de la liquéfaction soudaine qui lui donna l’impression de sombrer en lui-même en cet instant très précis. A peine perçut-il, sous les battements puissants de son cœur en panique, la porte se rouvrir derrière lui ; du coin de l’œil, il aperçut les silhouettes de Rachel Dothrakis et du jumeau du Pope pénétrer dans le bureau et prendre place sur sa droite, l’un dans le petit sofa sous la fenêtre, l’autre dans un fauteuil repoussé dans un coin de la pièce, derrière Saga Antinaïkos.
« Et pour vous aider à choisir la meilleure option pour la suite de notre échange, vous voudrez bien consulter ces quelques documents. »
Le dossier se matérialisa si vite devant lui qu’il fut persuadé qu’il avait surgi du néant. Et peut-être était-ce le cas. L’échine glacée, il contempla d’abord la couverture anonyme de couleur bleu sans réagir avant que mécaniquement, ses mains s’emparassent de la chemise en carton souple et l’ouvrit.
D’abord il ne comprit pas ce qu’il voyait. Des impressions à partir de sites internet, comprenant du texte et des photos. Des dizaines et des dizaines de captures d’écran. Des courriels. Son cerveau, encore englué dans sa panique première, peinait à raccrocher les mots qu’il déchiffrait sans difficulté – de l’anglais – pour en reconstituer les phrases. Petit à petit cependant, l’information creusa son chemin dans son esprit et la signification de ce qu’il avait d’abord vu, et lisait à présent, s’imposa à lui avec la délicatesse d’un uppercut.
Effaré, il releva les yeux vers son interlocuteur, puis vers les deux autres Grecs qui l’observaient en silence.
« Je… – il se racla la gorge – tout ça, c’est… c’est sur internet ?
— “Tout ça” comme vous dites est apparu en quelques semaines et depuis plusieurs jours, la fréquence, la quantité et surtout la précision de ces informations s’accélèrent singulièrement. Comme vous pouvez le constater, il ne manque plus grand-chose pour que les identités complètes de chacun d’entre nous soient dévoilées au grand public. »
Et en effet. Les mains tremblantes, Orwell passait et repassait les feuillets, n’en croyant pas ses yeux. Shura Guttierez-Tejero, le chevalier du Capricorne, était le destinataire de plusieurs courriels au contenu implicite que certes un quidam lambda n’était pas en mesure de décrypter mais dont la menace sous-jacente s’avérait de facto parfaitement explicite. Le jeune Américain reconnut également dans les descriptions de plus en plus précises du Sanctuaire présentées dans plusieurs blogs l’exact reflet de ce que lui-même avait découvert en mettant le pied sur l’île. Il lui sembla même identifier des lieux pourtant reculés qu’il avait eu l’occasion de croiser au détour de ses pérégrinations. Enfin, et sans doute ce qu’il pouvait considérer comme “le pire” à ce stade, les copies d’écran d’extraits de forums de discussion traduisaient la propagation du sujet à travers la planète s’il en croyait la diversité des langues employées dans les échanges tous plus stupéfiants les uns que les autres, eu égard aux hypothèses et autres supputations débattues, dument alimentées par des intervenants des mieux informés.
« D’après vous, Thomas, que va-t-il se passer lorsque le monde comprendra que tout cela est vrai ?
— …
— Je n’ai pas entendu.
— … C’est trop tard. »
Lorsqu’il reporta de nouveau son attention sur le Pope, il ne put que constater, impuissant, que celui-ci, l’air sombre, partageait son avis. Idem du côté de Rachel et de Kanon qui avaient laissé échapper un soupir remarquablement synchronisé. Devant leur silence, Orwell poursuivit avec hésitation :
« Ce n’est pas ma spécialité mais dans le génie, nous étudions les différents moyens de communication et leurs supports. J’ai eu une formation au sujet de la diffusion de l’information sur internet et de la façon dont nous devons nous adapter à son évolution rapide et irréversible. Je… Je suis désolé. »
Il avait bafouillé ces derniers mots sans vraiment savoir pourquoi il s’était senti obligé de les prononcer, d’autant qu’il les considéra aussitôt autant ridicules que déplacés. Cependant, contre toute attente, l’air sévère du Grand Pope s’atténua – légèrement :
« Vous mesurez la gravité de la situation – ce n’était pas une question aussi Orwell se tint-il coi – et comprenez que confrontés à l’inéluctable, il est particulièrement important pour nous de mesurer le niveau de précision des informations contenues dans le journal du Général Corman et qui vont, sans nulle doute, continuer à être diffusées. Ce qui pourra être contenu le sera ; néanmoins je ne suis pas naïf au point de croire que ce qui est, pour l’heure, un sujet de discussion au sein de cercles restreints, le restera. Et si je n’ai pas la moindre idée de la forme que cela prendra, à l’inverse je suis certain que les conséquences en seront… désastreuses. Et pas seulement pour le Sanctuaire : pour le monde tout entier. »
Orwell ne pouvait qu’acquiescer, ce qu’il fit en se mordant les lèvres.
« Alors je vous repose la question que je vous ai déjà soumise la dernière fois : allez-vous nous aider ? »
Le souvenir de la peur ressentie lors de son premier entretien avec Saga Antinaïkos restait prégnant mais les raisons qui l’avaient générée s’étaient depuis teintées de raison ; sa situation actuelle était plus enviable que celle que lui réservait le Général Grisham. Après un examen lucide des tenants et des aboutissants, il avait compris l’inquiétude larvée du sous-directeur Wiggins à son encontre et mesuré les risques qu’il avait pris en le soustrayant aux mesures coercitives de Grisham. Et si Saga Antinaïkos n’en avait eu qu’après les informations qu’il détenait, rien ne l’empêchait de les récupérer par tout moyen à sa convenance puis de le renvoyer à ses supérieurs. Ce qu’il n’avait pas fait. Le Général Corman respectait profondément le Maître du Sanctuaire, de cela Orwell n’avait jamais douté : à son tour à présent d’accorder sa confiance au Grand Pope.
Quand bien même ce dernier allait détester ce qu’il s’apprêtait à lui révéler.
* * *
Rachel et Kanon échangeaient des coups d’œil de plus en plus inquiets au fil du récit du caporal Orwell : face à lui, Saga aurait pu être sculpté dans un bloc de marbre que le résultat n’aurait pas été différent. Le Pope ne cillait pas. La cigarette qu’il avait allumé lorsqu’Orwell avait entamé ses explications s’était consumée toute seule et depuis demeurait là, rendue au stade de mégot, coincée entre l’index et le majeur de son propriétaire dont la main était restée posée à plat sur le bureau.
Eux-mêmes, sans en avoir véritablement conscience, s’étaient peu à peu raidis et leur niveau de vigilance était désormais tel qu’une tension s’était installée entre leurs omoplates, une tension probablement douloureuse pour le dos rafistolé de Kanon qui n’en laissait pourtant rien paraître. Quant à Rachel, ses ongles s’étaient plantés dans les accoudoirs de son fauteuil et elle s’efforçait d’ignorer la brûlure diffuse dans son bras gauche qui remontait jusqu’à son épaule et avait commencé à se diffuser sous sa clavicule. A croire que le stress était tout bonnement en train de réactiver ce qui s’était assourdi avec la mort de Dôkho. Peu importait, elle aurait tout le temps de se pencher sur ce sujet plus tard. Pour l’heure, elle se tendit encore un peu plus comme les mots d’Orwell étaient comme autant de pierres qui dégringolaient au fond de son crâne :
« Au début, je m’y rendais toutes les semaines mais le Général craignait que ma présence dans ce secteur du Pentagone finisse par éveiller la curiosité. Alors je n’y suis plus allé qu’une fois par mois. »
Pour récupérer cependant des liasses plus importantes de documents. L’enveloppe lui était remise soit dans un bar quelconque, soigneusement dissimulée dans un journal replié qui l’attendait sur la table où il prenait le temps de consommer une boisson, soit déposée dans une consigne, ou bien encore cachée sous un banc dans l’un des nombreux parcs d’Arlington.
Oui, les documents récupérés provenaient directement des archives classées secret-défense du Pentagone. Non, il n’avait jamais vu la ou les personnes qui les lui transmettaient. Les consignes étaient données par le Général Corman, il ne faisait que les appliquer. Savait-il ce que contenait ces enveloppes ? Non… Oui, avait-il admis presque aussitôt l’air penaud : il en avait ouverte quelques-unes, dévoré par la curiosité. Le remord cependant avait fini par l’emporter et il n’avait plus cédé à la tentation dans les dernières semaines avant le solstice d’été de cette année-là.
Des dossiers. Des photos. Des comptes-rendus. Un dossier pour chacun des membres de la garde zodiacale du Sanctuaire avait indiqué Orwell, contenant leurs identités complètes et le suivi de leurs activités. Toutes leurs activités, y compris personnelles. Se trouvaient également, parmi ces documents, des copies d’autres éléments plus anciens, dactylographiés, remontant à la seconde guerre mondiale et d’autres encore, manuscrits, qu’il n’avait pas réussi à déchiffrer. Il avait compris cependant que tout, absolument tout était consacré exclusivement au Sanctuaire.
Une fois en possession des enveloppes, le caporal les remettait à son supérieur qui les consignait dans son bureau, dans un tiroir fermé à clé. Souvent Orwell l’avait vu les y remiser et à chaque fois, le tiroir était de nouveau vide. A son avis, une fois que le Général Corman avait pris connaissance des documents, il les détruisait. Néanmoins…
« Néanmoins ? »
Kanon et Rachel haussèrent un sourcil : il s’agissait de la première réaction de Saga depuis presque une heure.
« Néanmoins, reprit Orwell, les épaules et la tête basse, il est plus que probable qu’il parlait de ses découvertes dans son journal.
— Vous ne l’avez jamais lu, objecta Saga.
— Non mais je sais ce qu’il pensait du Sanctuaire. Je sais qu’il considérait anormal qu’il ne soit pas reconnu à la hauteur de ses sacrifices pour l’humanité. Je sais aussi que sa perception de notre pays et de sa “puissance” avait changé ; sa convocation devant la cour martiale après les Portes n’a pas été une surprise pour lui. Le jour où il en a été informé, il m’a dit que… »
Orwell s’interrompit pour prendre une profonde inspiration :
« … Il m’a dit que s’il devait lui arriver malheur, il comptait sur moi pour poursuivre son œuvre.
— Ce que vous n’avez pas fait.
— On ne m’en a pas laissé l’occasion. »
Le silence retomba puis Kanon éleva la voix, pensif :
« Thomas – il l’interpellait comment l’aurait fait son jumeau et le jeune Américain se sentit tout à coup inexplicablement rasséréné – Vous n’avez jamais rencontré les gens qui vous fournissaient les documents. Néanmoins, ils avaient forcément accès aux archives du Pentagone : à ce titre, de qui pensez-vous qu’il puisse s’agir ?
— Probablement des membres du personnel en charge de la gestion des archives. Sans doute des militaires mais j’imagine mal le Général Corman s’adresser à de simples soldats pour cette tâche. Il est… il était dans l’armée depuis ses vingt-et-un ans et à ce titre connaissait beaucoup de monde au Pentagone. Il n’est pas impossible que l’un des officiers en charge du secteur de la documentation soit un de ses amis proches.
— Parce que dans le cas contraire, il n’aurait jamais pu faire sortir de tels documents, surtout dans de telles conditions, compléta Rachel. Vous seriez en mesure d’indiquer quelles pourraient être les personnes concernées ?
— Avec un organigramme détaillé, oui, je pourrais sans doute vous indiquer les membres du service en question. Mais ce document n’est pas accessible aux civils », rajouta le caporal, les sourcils froncés par la concentration.
La fumée d’une cigarette s’éleva dans le bureau, tandis que le fauteuil de Saga pivotait dans la direction de son frère et de sa compagne. Sous son air sombre, il semblait avoir dépassé la consternation qui l’avait cloué dans son siège pendant le récit d’Orwell et ses yeux brillaient d’une lueur qui vit naître un rictus amusé sur les lèvres de son jumeau. Rachel cependant poursuivait son idée :
« Ce ne sera pas un problème », assura-t-elle malgré la moue dubitative du jeune Américain qui, à présent qu’il en avait terminé, se détendait bien malgré lui contre le dossier de son siège. Regardant alternativement ses trois interlocuteurs et Saga plus particulièrement, il demanda :
« Et maintenant ? Je veux dire, reprit-il précipitamment, je suis toujours disposé à vous aider mais je ne vois pas ce que je peux faire de plus. Comme je vous l’ai dit, je n’ai jamais lu le journal. Si le Général avait d’autres sources d’informations, ou s’il y a consigné des éléments dont je n’ai pas connaissance, je suis dans l’incapacité de vous le dire.
— Ne vous sous-estimez pas, Thomas, fit Saga en tapotant le bout de sa cigarette sur le rebord du cendrier. Vous disposez de la connaissance d’un univers qui ne m’est pas familier et de toute évidence, vous avez choisi votre camp – d’un geste, le Pope engloba son bureau, sa compagne et son jumeau et de là, le Sanctuaire tout entier – Considérez donc que je compte bien solliciter de nouveau votre aide en fonction de l’évolution de la situation.
— Vous voulez dire que je dois rester ici, au Sanctuaire ?
— Vous aviez l’intention d’aller quelque part ?
— Je ne suis pas un déserteur ! protesta vivement Orwell. En demeurant plus longtemps loin de mon pays, c’est ce dont je serai accusé !
— Vous avez été enlevé, rappela Saga, sarcastique.
— Le Général Grisham doit déjà avoir compris où je me trouve. Or, si vous avez raison et qu’il souhaite réellement se débarrasser de moi…
— Parce que vous en doutez encore ?
— … il lui suffit de me déclarer officiellement déserteur et je ne pourrai plus jamais rentrer dans mon pays. »
Il n’aurait pas cru que prononcer de tels mots lui feraient si mal. Ni que l’homme qui lui faisait face y serait si sensible. Stupéfait, il sursauta quand, après s’être levé et avoir contourné son bureau, Saga Antinaïkos vint poser une main étonnamment chaude sur son épaule :
« Quoi qu’il arrive, je vous promets une chose : non seulement vous retrouverez votre pays et votre famille mais aussi et surtout, tous seront fiers de vous. »
Désert du Tahar, Juillet 2006
La porte – un simple battant de planches ajourées pour permettre à la brise nocturne de circuler au gré des courants d’air et de rafraîchir la bâtisse – s’ouvrit sans un bruit, exception faite du frottement de sa base sur le plancher à l’horizontalité toute relative.
Allongé sur son flanc droit et ramassé sur lui-même en chien de fusil, Mü ne bougea pas. Il ne tourna même pas la tête vers le nouvel arrivant qui s’accroupit au pied de son lit.
« Mü du Bélier fit la voix de Bashkar en grec mâtiné de son accent indien, ton cosmos ne va pas bien. »
Et moi, je vais bien, peut-être ? Hurla l’Atlante en silence. Son corps, lui, resta inerte, de même que ses yeux ouverts sur les persiennes lumineuses qu’il ne voyait pas.
« Ton assiette est restée intacte. Les fourmis l’ont trouvée. »
Comme elles avaient trouvé toutes les précédentes, qu’il n’avait pas plus, ou à peine, touchées. Elles se succédaient, trois fois par jour. Les premiers jours pourtant, il avait mangé. Certes du bout des lèvres et sans enthousiasme mais à défaut d’y trouver du plaisir, au moins avait-il pourvu à ses besoins biologiques. Puis, le peu d’appétit dont il disposait avait fini par s’étioler en même temps qu’il passait de plus en plus de temps enfermé dans la chambre qui lui avait été attribuée : Shaka, qui lui apportait ses repas, revenait les chercher l’air un peu plus désolé à chaque fois, avant que cette tristesse laissât progressivement place à l’inquiétude dont il s’était ouvert à son ami Bashkar. Ainsi depuis quelques jours, ce dernier s’était substitué au chevalier d’or de la Vierge, sans pour autant obtenir un résultat plus probant.
« Me parleras-tu aujourd’hui ? »
Pour quoi faire ?
Fut la question sans réponse que son esprit, au-delà de tout épuisement, réussit à formuler après son sursaut de révolte. Ce qui menaçait de l’ensevelir depuis la mort de Dôkho avait fini, quelques nuits plus tôt, par se matérialiser sous la forme d’une chape de plomb coulée en place sur son corps et son esprit. Il avait ouvert les yeux le matin venu et la simple idée de se lever l’avait alors épouvanté ; tant bien que mal, il avait ramené ses jambes sur le côté du lit, avait réussi à se mettre debout les dieux seuls savaient comment pour finalement constater qu’à l’extérieur, le soleil, le ciel et la terre se confondaient dorénavant en une seule et unique teinte jaunâtre et sans relief. La conclusion n’avait pas été très différente lorsqu’il avait trempé ses lèvres dans son thé ou grignoté quelques miettes de pain : le goût et la consistance de la nourriture n’étaient même plus des souvenirs. Ils n’avaient tout bonnement jamais existé.
Du fin fond des ultimes vestiges de sa lucidité, Mü avait réussi à identifier ce mal qui le frappait : la dépression. Il le savait parce qu’il avait beaucoup lu à ce sujet des années auparavant, inquiet d’en souffrir lorsqu’il avait commencé à éprouver des difficultés de concentration et vu certains de ses centres d’intérêt personnel perdre tout intérêt justement après la mort d’Anycia. Dôkho avait parlé de déprime passagère ; peut-être parce qu’il l’avait cru, l’Atlante avait su rebondir en forgeant ses propres armes de défense dont la coercition de son empathie n’était pas la moindre. D’une certaine façon, et sans oser se l’avouer, il avait espéré que la mort de son vieil ami et mentor ne serait qu’un autre de ces mauvais moments à passer et déjà expérimentés. Force était de constater qu’il s’était trompé.
Lourdement trompé.
Mais savoir était une chose ; agir en était une autre dont il avait conscience qu’elle n’était pour l’heure pas à sa portée.
D’accroupi, Bashkar était passé à la position du tailleur et ses deux poignets appuyés lâchement sur la pointe de ses genoux, il semblait attendre. Quoi, Mü n’en avait pas la moindre idée et s’en fichait éperdument.
Qu’il reste là si ça lui chante et s’il n’a rien de mieux à faire.
Shaka n’était pas loin, il en percevait la fréquence cosmique mais si cette présence était chose – la seule chose – familière dans son environnement, il n’éprouvait pas pour autant le désir qu’elle fût plus proche. Il devait lui en vouloir lui souffla sa culpabilité ; la Vierge l’avait emmené avec lui dans ce qui était devenu peu à peu son un univers bien à lui, avec l’intention de lui “changer les idées” ainsi qu’il le lui avait présenté ; la tentative se soldait manifestement par un échec parce que le Bélier n’y avait pas précisément mis du sien. De toute façon, il ne valait pas Shaka ; il ne lui était même jamais arrivé à la cheville et il ne s’agissait plus à ce stade de puissance comparée, non : l’Indien ne s’était pas contenté d’apprendre par cœur les enseignements du Bouddha, ou de les réciter, ou bien encore d’en faire la promotion. Il avait su les mettre en application, pour lui-même comme pour les autres, devenant le prolongement même de l’essence de cet apprentissage, quand Mü, lui, s’était efforcé de courir après pendant des années, avec un succès tout relatif parce qu’il n’avait pas eu la force d’esprit nécessaire pour comprendre ce qu’il avait appris. Il s’était contenté de faire illusion et s’il devait en retirer une satisfaction, c’était celle de s’être montré particulièrement performant dans cet exercice. A présent que le masque de son imposture était tombé, pas étonnant que Shaka se détournât de lui.
« Raconte. Moi. »
Le corps de Mü sursaute sur le lit, et sa colonne vertébrale s’étire démesurément en une courbe presque impossible, avant de reprendre sa forme initiale. A peine un centième de seconde, le début d’une respiration, la sienne, qui reprend son rythme atone sans conscience d’avoir été ainsi bousculée.
Les lèvres de l’Atlante s’entrouvrent. Un gémissement lui échappe. Long, aigu, une supplique qui vrille et s’enroule dans l’air en passe de devenir brûlant à mesure que les heures s’égrènent. Puis la plainte meurt et le silence retombe. Sa voix est grêle et étouffée à fois, comme si sa bouche était emplie de poussière, cette satanée poussière qui s’insinue partout, dans le linge, dans les vêtements, dans les yeux, dans le nez, dans les oreilles, dans la tête.
Il y a le corps d’un vieil homme qui lui ressemble, revêtu de robes d’apparat qu’il ne lui a jamais vues et qui alourdissent son corps rendu frêle par l’âge et les soucis, lourd et couvert de sang entre ses bras tandis qu’il le serre contre lui et refuse qu’on le lui arrache, que celui qui l’a tué le lui enlève une seconde fois.
Il y a une silhouette, mince et agile qui lui ressemble, qui flambe comme une torche au milieu des gravats et des poutres enchevêtrées de la maison de pierre qui vient de s’écrouler sur elle, et qu’il ne pourra plus jamais approcher. Les cendres sont encore chaudes quand il y plonge ses doigts, ses mains, ses bras puis s’en couvre le visage et les cheveux, sans que le hurlement qui le déchire de l’intérieur ne soit autre chose qu’un gigantesque cri muet dans sa bouche démesurément ouverte.
Il y a une âme, aussi vive et taquine qu’un feu follet à laquelle il aurait aimé ressembler, qui lui dit au revoir, qui lui sourit une dernière fois, qui pose sa main sur sa tête comme quand il était petit, qui lui parle, et le rassure, et lui donne de la force, une dernière fois, avant de disparaître.
Le laisse seul.
Tous le laissent seul, y compris celles qui chantent. La mélopée sonne et résonne, tourne et retourne, roule et déroule ses notes auxquelles il est seul – encore ! – à pouvoir leur conférer un sens. Celui de l’attente, celui du reproche, celui de la déception. Lui, le seul – pitié faites que ça s’arrête ! – qui puisse leur répondre mais qui ne sait pas. Qui n’a jamais su. Qui ne saura jamais.
Il est seul.
Il n’y a plus rien à chercher, ou à trouver. Son cosmos brûle dans une nuit sans fin, et n’éclaire plus que le néant de son être. S’il a été un jour autre chose qu’une coquille vide, il ne s’en rappelle pas. S’il a eu un jour une utilité, elle n’a plus lieu d’exister. Il se sert plus à rien, si tant est qu’il ait un jour servi, quelqu’un ou à quelque chose.
Il ploie. Il tombe.
« Aide-moi », coassa-t-il et la main de Bashkar fut sur lui, qui l’aida à se déplier, puis à se redresser, assis, sur le lit.
« Tu es bien malade, mon ami, fit l’Indien en posant sa paume sur le crâne de Mü qui étouffa un sanglot. Ton cosmos l’est tout autant bien sûr, à cause de ces noires pensées qui agitent ton esprit.
— Ou est Shaka ? »
Il se sentit veule de poser une question pareille, comme un petit enfant qui espère après son parent, mais le besoin de le voir était d’une violence inouïe tout à coup ; il n’en fut que plus déchiré quand Bashkar lui répondit, toujours sur le même ton doux et égal :
« Il est tout proche, et s’inquiète infiniment pour toi. A vrai dire, il éprouve une telle angoisse qu’il s’empêche de te prendre contact avec toi pour ne pas rajouter de peine à celle qui est déjà la tienne. »
Désespéré, Mü mobilisa son cosmos souffreteux pour tenter d’atteindre le chevalier de la Vierge ; le Surmonde lui était devenu inaccessible depuis que le premier niveau de ses pensées le clouait à la réalité, l’empêchant de s’en libérer. Tout ce qu’il gagna fut la certitude de la présence de Shaka, mais aussi de son silence.
« Mais il n’aspire qu’à une seule chose : que tu ailles mieux. »
Son corps et son cœur étaient comme englués dans une boue épaisse et il ne tourna la tête vers Bashka assis à côté de lui qu’avec difficulté. Sa bouche était pâteuse quand il souffla :
« Je veux le voir.
— Tu le verras, promit Bashkar. Ce sera pour lui dire ce que tu as décidé. »
Décidé ? Décidé quoi ? Comment pourrait-il décider de quoi que ce fût, d’ailleurs ? Un tremblement de panique secoua son corps, et ses yeux parme s’agrandirent :
« Je ne sais pas…
— Si. Tu sais. »
La voix de Bashkar s’était teintée de persuasion et un fil de couleur rouge – pourquoi le voyait-il rouge ? Mystère – s’insinua entre ses pensées chaotiques. Il se saisit de ce guide et pour la première fois depuis des jours eut l’impression d’avoir de nouveau pied à l’intérieur de lui-même. Raffermissant sa prise, il s’y accrocha de toutes ses forces :
« Contrairement à ce que tu crois, ton existence a encore de la valeur. Toute vie en a une, reprit Bashkar, simplement cette valeur varie au fil du temps. Elle se transforme. Elle s’adapte. Et surtout, elle n’appartient qu’à toi. N’as-tu pas jusqu’ici mis tout ce que tu es au service de ce qui n’est pas toi ?
— Je suis un chevalier d’or du Sanctuaire, balbutia Mü, mon destin m’a conduit sur cette voie.
— Et ton destin est accompli, tu as contribué à ce pourquoi le Sanctuaire et l’ordre auquel tu appartiens a été créé. Tu as réussi.
— … Je… Non ! »
C’était insupportable. Appuyant ses deux mains aux doigts crispés contre ses tempes il secoua la tête de gauche à droite, de plus en plus vite, de plus en plus fort mais rien à faire ! Tout ce qu’il entrevoyait était ce chemin que le fil rouge traçait pour lui à travers les ténèbres. Alors, il avança un pied, puis un autre, avec précaution, au travers de son propre esprit, s’exhortant à ne pas s’attarder sur la multitude de mains qui s’agitaient de toutes parts et s’efforçaient de l’agripper sur son passage.
« J’ai échoué… j’ai échoué à être ce que je suis. Un Atlante, je suis un Atlante… – il haletait à présent – je suis… »
Le dernier Atlante.
Il retomba et l’étreinte autour de son crâne s’accentua, au point où il crut que celui-ci allait éclater comme un fruit trop mûr.
« Cet état de fait ne changera pas. Seul changera la façon dont tu vas choisir désormais de le vivre. Tu as fait ce que tu devais : tu ne dois plus rien à personne et tu n’as pas de liberté à gagner. Tu as toujours été libre. »
La nuque de Mü, raidie par la tension et la résistance, céda d’un seul coup et sa tête retomba vers l’avant. Il était inconscient. Lentement, avec d’infinies précautions, Bashkar desserra sa main sur le crâne du chevalier d’or. Là, à la lisière des cheveux rose pâle qui se confondaient avec la peau diaphane de ses tempes, deux marques circulaires et violacées commençaient à apparaître. D’un souffle, Bashkar les fit disparaître puis aida le corps de Mü à s’allonger dans la position dans laquelle il l’avait trouvé tantôt. Enfin, il se redressa et sortit de l’habitation, un petit sourire aux lèvres.