Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 42

Asgard, Norvège, Juillet 2006

Au moins, ici, on le trouverait pas. Pas tout de suite en tout cas, considérant que ce n’était pas le premier endroit où quiconque penserait à venir le chercher.

Sigmund baissa les yeux sur le contenu de sa chope : la bière était sombre et épaisse, et pas des plus ragoûtantes, il devait bien l’admettre. Comme dans d’autres lieux du même genre, elle était probablement brassée dans la remise de ce qui s’auto-proclamait auberge s’il en croyait l’enseigne en fer forgé qu’un vent anormalement froid pour la saison balançait en façade ; la salle étroite, sombre et au plafond bas baignant dans une atmosphère empesée par la fumée, la vieille friture et le tabac froid démentait cette appellation pompeuse.

Installé à la table la plus éloignée de l’entrée qu’il avait pu trouver, il observait distraitement son environnement immédiat. A part lui, il y avait deux autres clients, des hommes âgés assis l’un en face de l’autre sans se parler ; l’un buvait verre sur verre d’une gnôle quelconque, et l’autre tirait sur de courtes cigarettes qu’il roulait les unes à la suite des autres. Ils se ressemblaient d’une certaine façon : même tignasse hirsute qui n’avait pas croisé la route d’une paire de ciseaux depuis des années, même barbe drue, longue et veinée de gris qui leur mangeait les trois quarts du visage, même vêture, résultat d’une superposition d’habits informes à la teinte indéfinissable, pour certains rapiécés voire usés jusqu’à la corde, mêmes épaules avachies, même désespoir. Des comme eux, il y en avait des centaines en Asgard que Sigmund croisait régulièrement, y compris sur les terres de sa propre famille. Si ce n’était ceux qu’ils connaissaient personnellement depuis l’enfance, il était incapable de les distinguer les uns et des autres, ces paysans désormais sans terre et qui ne survivaient, eux et leur famille, que grâce à la charité de leurs clans et du Palais. Quand ils avaient encore une famille, ce qui ne semblait pas être le cas de ces deux-là.

L’un des deux hommes leva la tête dans sa direction. A peine s’il le distinguait dans la lumière jaunâtre et fatiguée qui tombait de quelques ampoules accrochées de guingois aux poutres noircies ; Sigmund n’en détourna pas moins le regard, gêné de ce que la cicatrice en travers de son visage et sa mise proclamaient à son sujet. Son manteau, de bonne facture, arborait une teinte marron assez classique pour passer inaperçu ; il s’était toutefois résolu à le quitter, vaincu par la chaleur lourde dispensée par les deux cheminées mises à contribution pour lutter contre l’humidité ambiante et surtout le froid aussi soudain qu’inexplicable qui s’était abattu en plein cœur de l’été quelques jours plus tôt. Les vêtements qu’il arborait en dessous, malgré leur sobriété, le désignaient de fait comme le noble qu’il était. Quant à son visage… Sigmund le Balafré, guerrier de Thêta. A coup sûr, il avait été reconnu.

Il se savait déplacé dans cet endroit, nul besoin qu’un tiers le lui fît remarquer. Pourtant, il lui fallait patienter encore un peu, le temps que ses camarades s’éloignassent suffisamment avant de se rendre compte qu’il avait quitté le groupe ou qu’ils décidassent de se passer de sa compagnie.

Un éclat bref de lumière froide se superposa à l’éclairage falot des lieux, tandis qu’un souffle glacé venait s’enrouler jusqu’au fond de la salle, lui faisant lever les yeux. Un nouvel arrivant, mince et de haute taille, venait de faire son entrée et refermait déjà la porte derrière lui.

Oh, non, ce n’est pas vrai !

N’allait-il donc ne jamais le laisser tranquille ! Gémit-il intérieurement tout en se préparant à subir, une fois de plus, l’argumentaire de Syd de Mizar. Il était pourtant persuadé que le Guerrier Divin ne l’avait pas vu s’écarter de la petite troupe dont il fermait volontairement la marche pour mieux s’éclipser. Alors comment… ?

Passablement abattu, il le regarda s’approcher sans un mot, avec sa cape frôlant le sol derrière lui, son pas ample et son regard aigu dardé dans sa direction. Les iris orangé le considérèrent un instant comme il s’immobilisait devant la table.

« Syd, écoute, je parlerai à mon frère mais je ne peux plus… »

Un petit rire aigre l’interrompit et ouvrant grand les yeux, Sigmund se recula contre le dossier de sa chaise :

« Bud ? » Souffla-t-il, soudain désarçonné.

Le nouvel arrivant tira un siège sur lequel il s’installa, en face de Sigmund. Ce dernier se rendit alors compte que si ce n’était la cape, aussi chaude et protectrice que son propre manteau, Bud était habillé de la manière la plus anonyme qui fût, sans aucune ostentation. Seul le jade de sa chevelure attestait de son pedigree. Et de sa gémellité – parfaite – avec le chef du clan Mizar.

« Qu’est-ce que tu fiches comme ça au milieu de nulle part, Sigmund ? »

Sous les gants qu’il venait de quitter et de poser sur la table, les mains de Bud étaient calleuses. Le cadet des jumeaux Mizar occupait l’essentiel de son temps à s’occuper des élevages de chevaux de la famille et plus particulièrement de ceux destinés à l’agriculture, des bêtes imposantes tant en hauteur qu’en largeur, aux pattes puissantes et au poil épais, sélectionnées pour leur force et leur résistance au froid. Ce n’était pas le travail d’un noble mais ses pairs avaient fini par s’accoutumer à cette lubie de Bud – une parmi tant d’autres – et cessé de la commenter, tout du moins en sa présence depuis que le dernier qui s’y était risqué avait perdu l’usage d’un œil, transpercé par les griffes du tigre, avant d’avoir terminé sa phrase.

Sigmund aurait pu lui retourner la question mais il estima plus sage et plus prudent d’y répondre :

« J’étais en route pour la Maison des Mères avec ton frère et quelques autres.

— Et ?

— J’ai changé d’avis. »

Une chope se matérialisa comme par magie devant Bud, sans qu’il eût rien demandé. Le tenancier, un échalas sans épaisseur au long visage étroit et gris arborant sous ses yeux mornes deux poches alourdies par la fatigue et le temps, rafla les pièces que les deux hommes avaient disposées sur la table avant de disparaître aussi silencieusement qu’il était survenu.

Sigmund le suivit des yeux jusqu’à son comptoir puis reporta son attention sur son vis-à-vis lorsque celui-ci lui demanda :

« Pourquoi ?

— Parce que… »

Le regard de Sigmund glissa sur le côté, pour se perdre un instant dans le vide. Pourquoi : une question et tellement de réponses possibles !

« J’y suis déjà allé. »

Les yeux couleur d’ambre ne s’étaient pas détournés de lui et il les trouva attentifs quand il décida de s’y confronter de nouveau.

« Quelques fois, rajouta-t-il. C’est mon frère qui me l’a demandé. Enfin… Imposé. Il a sollicité le tien afin de “m’initier” et Syd met un point d’honneur à obéir particulièrement à ce genre d’ordres. »

Il n’avait pu réprimer une pointe d’ironie mais ne fut pas surpris de déceler l’ombre d’un sourire chez son interlocuteur. L’antagonisme entre les jumeaux était de notoriété publique et bien que Sigmund n’eût pas l’habitude de côtoyer celui qui avait choisi de se faire appeler Alcor – du nom de leur mère – il savait que Bud mettait un point d’honneur à prendre systématiquement le contrepied de son frère. D’une certaine façon il comprenait que de cette conversation, le cadet des jumeaux retirait la satisfaction très personnelle de voir les choix de son aîné remis en question. Ceci étant, Sigmund avait bien trop besoin de s’épancher dans le creux d’une oreille attentive pour en gâcher l’occasion.

« Siegfried… – son poing se serra sur la table – c’est lui l’aîné, c’est à lui d’assumer la responsabilité de la préservation de notre nom. Mais Hilda occupe à ce point le centre de son existence que l’idée de toucher une autre femme ne lui vient même pas à l’esprit ! Il a beau savoir que c’est sans espoir, qu’il ne l’aura jamais, tant pis : il préfère se défausser sur moi, conclut-il avec amertume.

— Et ça ne t’intéresse pas. Peut-être devrais-tu te rendre à la Maison des Pères dans ce cas.

— Ce n’est pas… »

Sigmund, rougissant malgré lui, se mordit les lèvres, ne sachant comme interpréter le regard perçant que Bud lui lança par-dessus la chope dans laquelle il avait trempé ses lèvres sans sourciller. Lui n’était décidément certain de s’y résoudre : sa bière ou ce qui en tenait lieu devait être tiède désormais ce qui en rendrait à coup sûr le goût encore plus infâme.

« T’y es-tu déjà rendu ? Le questionna-t-il en retour, histoire de meubler un silence qu’il n’avait pas absolument pas envie de voir s’éterniser.

— Oui, répondit l’autre Asgardien sur un ton neutre.

— … Et n’as-tu pas trouvé cette situation indigne ? Ces femmes qui ne sont là que pour avoir des relations sexuelles avec les nobles d’Asgard et, si le sort leur est favorable, leur donner des héritiers en contrepartie de la garantie, une fois leur “devoir” accompli, d’être mises à l’abri du besoin jusqu’à la fin de leurs jours ? Syd, et beaucoup d’autres, parlent d’un échange de bons procédés, ils disent que tout le monde y trouve son compte et que ces femmes sont là de leur plein gré ; moi, je n’y vois rien d’autre que de la prostitution. Non, pire que ça : de l’esclavage. »

Il marqua une pause, puis murmura comme pour lui-même :

« Je suis un Dubhe mais si je faisais ce qu’on attend de moi, je serais indigne de mon nom. Et de mon peuple.

— Pourtant, tu ne souhaites voir disparaître ni l’un ni l’autre. »

Bud avait reculé sa chaise et posé sur son genou une cheville autour de laquelle sa main était enroulée. Il considérait son vis-à-vis avec amusement :

« Alors comment faire ? »

De nouveau la porte de l’auberge s’ouvrit avant de se refermer aussitôt. Les deux hommes jetèrent un coup d’œil rapide en direction d’une silhouette de petite taille, enveloppée dans un long manteau de laine grossière. La capuche, profonde, en retomba pour laisser apparaître un bonnet épais quand le nouveau venu s’installa à la table derrière eux.

Revenant à leur discussion, Bud haussa un sourcil interrogateur, dans la continuité de sa question.

« Je ne sais pas, avoua Sigmund. Je vois bien qu’il y a de moins en moins d’enfants, que ceux qui sont tirés au sort sont de plus en plus épuisés et que les choses changent de plus en plus vite : des terres encore fertiles il n’y a pas si longtemps ne produisent plus grand-chose, nos paysans s’épuisent chaque jour à en tirer tout juste de quoi survivre ; nos pêcheurs doivent aller toujours plus loin pour ramener de quoi nous nourrir ; les saisons… Les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient. Il y a encore deux semaines, nos glaciers fondaient trop vite ; aujourd’hui, il faut aussi froid qu’en plein hiver ! – Sigmund dodelina doucement – C’est comme si…

— … les efforts consentis par chacun d’entre nous pour maintenir l’équilibre ne servaient plus à rien depuis longtemps ? » Proposa Bud.

Sigmund cligna des yeux une paire de fois, sous l’effet de la surprise et de la circonspection. Il lui était arrivé d’entendre tel ou tel se plaindre des mauvaises conditions climatiques qui entravaient les récoltes, se désoler d’un décès prématuré ou d’une fausse couche. Personne toutefois dans son entourage proche – au sein de son clan ou de l’ordre guerrier protégeant Asgard – n’avait jamais osé remettre en question de façon aussi directe sans aucune ambiguïté les fondements mêmes de leur devoir, comme Bud venait de le faire.

Du moins, jusqu’à quelques semaines plus tôt. De la bouche même d’Hilda de Polaris, leur souveraine.

Aussi se contenta-t-il d’opiner tout en gardant le silence.

« Nous allons tous mourir. »

Les deux hommes eurent un haut-le-corps : ils n’avaient pas prononcé un mot. Comme Sigmund se redressait sur sa chaise pour regarder par-dessus l’épaule de Bud, celui-ci pivota sur la sienne, dépliant sa jambe afin d’avoir les deux pieds au sol :

« Qu’est-ce que vous avez dit ? »

La voix étouffée, qui émergeait de l’épaisse écharpe dissimulant la bouche du dernier client arrivé, répéta :

« Que nous allons tous mourir. Non pas parce que c’est le lot de tous les êtres humains sur cette planète, mais parce que nous sacrifions volontairement nos vies et notre terre à un devoir qui n’a plus de raison d’être. »

L’inconnu au bonnet releva lentement la tête, enfouie dans les plis de l’étoffe. Les yeux apparurent les premiers, ourlés de longs cils pâles et aussi translucides et lumineux que la glace traversée par les rayons du soleil. Une mèche de cheveux, couleur de l’argent, profita du mouvement pour s’échapper de la laine qui les retenait. Elle retomba toute droite le long d’un visage à la peau diaphane et plus familier que jamais.

« Hil… ! » Et Sigmund de ravaler aussitôt sa stupéfaction avant d’attirer l’attention des deux hommes toujours attablés un peu plus loin. Bud, qui demeura bouche bée une seconde, se ramassa légèrement sur lui-même :

« Votre altesse, fit-il à mi-voix, les yeux plissés et vigilants. Je ne sais pas ce qui est le plus surprenant : votre présence dans un endroit comme celui-ci, l’espionnage de vos sujets ou les mots que vous venez de prononcer. »

Estomaqué par l’insolence du Guerrier Divin, Sigmund se tournait déjà vers son vis-à-vis pour le rappeler au respect dû à leur souveraine quand celle-ci rétorqua :

« Bud d’Alcor, épargne-moi cette comédie. »

Son ton restait volontairement indistinct, profitant de ce que sa voix naturellement grave pouvait, ainsi étouffée, passer pour celle d’un homme. L’autorité de ses propos, cependant, tira un sourire à l’Asgardien, qui ne se départait toutefois de sa méfiance.

« Je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce que vous avez déclaré.

— Je n’ai rien dit qui soit très différent de tes propres paroles, Bud. »

Il la considéra encore un moment avant d’éclater de rire, éveillant momentanément la curiosité des deux autres clients. Hilda renfonça aussitôt son visage dans son manteau et n’en ressortit le nez qu’une fois certaine de leur désintérêt.

« Cependant, vous n’êtes pas moi et je ne suis pas vous, répliqua-t-il sans aménité une fois son hilarité éteinte. Aussi, que la souveraine d’Asgard, entre les mains de laquelle repose l’accomplissement de notre devoir millénaire, et fraîchement réélue de surcroît dans ce but, tienne de tels propos me semble, disons… relever du blasphème.

— En tant que fils héritier de l’un des trois clans majeurs de notre peuple, tu n’es pas plus fondé que moi à les tenir.

— Un fils cadet, votre Altesse, qui n’a nul désir d’hériter de quoi que ce soit. »

L’ironie de Bud devenait si mordante que Sigmund n’avait d’autre choix que d’intervenir pour lui rappeler les règles élémentaires de l’honneur. Mais alors qu’il commençait à se lever, les poings serrés et prêt à en découdre, un geste fugace d’Hilda l’appela au calme et il suivit, docile, le mouvement de ses doigts fins qui l’invitaient à se rasseoir.

« Tu as raison de rappeler que c’est à moi que la responsabilité de notre peuple et de son devoir a été confiée, répliqua-t-elle, ses yeux clairs plantés dans ceux, perçants, de Bud, ce qui fait de moi la personne la plus qualifiée de tout Asgard pour juger de notre situation. La seule personne.

— Si mes dires ont porté atteinte à votre autorité, veuillez dans ce cas souffrir d’accepter mes excuses, votre Altesse.

— Si j’ai une seule chose à reprocher à tes dires, Bud, c’est qu’ils sont en-deçà de la vérité. »

Médusés, les deux Asgardiens la dévisageaient. Sigmund se rappelait encore chacun des mots prononcés par sa souveraine face aux pêcheurs puis à Fenrir le mois précédent, des paroles auxquelles il s’était surpris à souscrire avec une spontanéité qui l’avait effrayé a posteriori, lorsqu’il avait repensé à ce jour-là et mesuré alors la portée véritable des propos d’Hilda. De son désespoir. Il avait cependant conservé son trouble par devers lui, non pas tant à cause des implications de ce dont il avait été témoin mais plutôt de la certitude désormais inscrite en lettres de feu dans son âme. Quant à Bud, bien malin celui aurait pu deviner ce qui se tramait sous son crâne alors qu’il dévisageait Hilda en silence.

« Tu as raison, Sigmund : les Maisons des Mères et des Pères sont la honte d’Asgard. »

Elle avait porté son attention sur le Guerrier de Theta qui ravala sa salive.

« Depuis bientôt quarante ans, nos clans survivent grâce à ce système pervers et ce malgré les chagrins, les frustrations et les humiliations qui en découlent pour chacun d’entre nous et souillent ces gens que nous utilisons pour ne pas mourir. Nous tolérons ce “mal nécessaire”, nous encourageons nos jeunes nobles à en faire usage, mais nous voulons aussi oublier jusqu’à son existence lorsque l’heure est venue de transmettre nos traditions et notre patrimoine, à n’importe quel prix. »

Bud se raidit et Sigmund se rappela les moqueries et les brimades dont son frère et lui avaient été les victimes dans leur enfance de la part de leurs camarades issus des clans, parce qu’ils n’étaient pas de sang pur, parce que la stérilité de son épouse avait conduit leur père à user des services de la Maison des Mères afin de pourvoir le clan Mizar d’héritiers reconnus en tant que tels. Si Syd avait mis tout en œuvre auprès de ses pairs pour faire oublier cette tache infamante sur sa filiation, Bud au contraire l’avait érigée en étendard. Ce n’était d’ailleurs pas là le moindre des motifs de discorde entre les jumeaux.

« A dire vrai, nous avons déjà commencé à mourir, continua Hilda. Il n’y a d’autre vérité que celle-ci : nous ne sommes plus assez nombreux pour concentrer et alimenter le cosmos nécessaire au maintien de l’équilibre du climat et ceux qui le peuvent encore, ceux que nous tirons au sort pour plus d’équité – une ombre fugace ternit le regard de glace de la souveraine d’Asgard – n’ont d’autre choix que d’outrepasser leurs forces au-delà de ce qui est humainement acceptable. Ils deviennent stériles, ils s’épuisent plus vite et ils meurent plus vite. Si seulement ce sacrifice – car ce n’est rien d’autre que cela, un sacrifice – avait encore une utilité, nous pourrions nous maintenir encore un peu, peut-être deux générations. Malheureusement, les efforts que nous pouvons encore consentir sont vains parce que l’humanité, par ses activités et son mode de vie, a accéléré artificiellement des processus naturels qu’il n’est de fait plus possible endiguer. Mais tout cela, vous le savez déjà, n’est-ce pas ? »

Oui. Ils le savaient. Mais qui pour en parler ? Qui pour… agir ?

Ils s’entre-regardèrent, Sigmund le cœur battant la chamade comme pour résonner avec ses propres convictions, Bud écartelé entre la révolte et la méfiance.

« Qu’est-ce que tu nous veux, Hilda ? »

L’irruption du tutoiement, qui avait toujours été leur lot depuis l’enfance puisqu’ils avaient tous grandis ensemble à quelques années près, soulagea paradoxalement Sigmund. Tout à coup, il n’y avait plus ni souveraine, ni guerriers, seulement trois êtres humains aux prises avec un monde et des promesses censés être les leurs mais qui s’échappaient d’entre leurs doigts impuissants.

« Je veux nous sauver. Ce qui peut l’être encore, du moins. »

Baissant les yeux un bref instant, Bud aperçut les poings d’Hilda, serrés sur ses genoux et qui tremblaient. De peur ou de colère, il n’aurait su dire.

« Je ne veux plus que nous mourions, dit-elle encore d’une voix si rauque et étranglée qu’ils durent se pencher vers elle pour l’entendre. Et surtout, je ne veux plus qu’on nous y oblige. »

Le silence retomba. Les deux autres clients étaient partis, ils ne restaient plus qu’eux trois et le tenancier qui préparait son pain en prévision de la fournée du soir. Les rebonds de la pâte sur le plateau en bois qui lui servait de plan de travail résonnaient sourdement à intervalles réguliers dans la salle vide.

Sigmund repoussa sa chaise pour se lever et contourner la table puis Bud qui le suivit des yeux.

Maladroit, il posa un genou à terre, devant Hilda dont il prit les mains entre les siennes. Il fut surpris de les trouver glacées malgré la touffeur ambiante, et son cœur acheva de se serrer tout à fait quand il aperçut des larmes retenues au bord de ses cils.

« Je ne suis pas le plus fort de tes guerriers, fit-il après un raclement de gorge et mon frère ne se priverait pas de me montrer de toutes ses forces à quel point il désapprouverait ce que je m’apprête à te dire. Mais tu es la souveraine pour qui j’ai voté, celle que j’ai choisie parce que j’avais décidé que c’était à toi que je voulais confier ma vie et celles de tous les Asgardiens. Pour qu’elles soient entre de bonnes mains, rajouta-t-il avec un sourire et en resserrant les doigts gelés. Aujourd’hui je sais que je ne me suis pas trompé. »

Il vit les yeux embués s’illuminer et poursuivit :

« Tu as été élue pour nous protéger et c’est ce que tu vas faire. J’ai confiance en toi. Alors je te promets de me tenir à tes côtés lorsque le moment sera venu. »

Une main solide se posa sur son épaule et tournant la tête vers le haut, il aperçut l’étoile jumelle de Dzêta debout derrière lui. Bud souriait :

« Dubhe un jour, Dubhe toujours, n’est-ce pas… Hilda, je ne sais pas ce que tu as prévu de faire mais c’est de la folie. Ceci étant, je suis à peu près persuadé qu’il n’y a plus que la folie pour nous sauver, alors… »

Il prit la place de Sigmund qui s’était relevé et posa brièvement ses lèvres sur l’anneau à la main droite d’Hilda, dont la pierre scintillait paisiblement sous la chiche lumière :

« Je suis ton homme. Maintenant et à jamais. »

Paris, France, fin juillet 2006

« Je te dérange ?

— Camus ?! »

Figée à mi-chemin entre la table qu’elle venait de desservir et le bar en zinc qui occupait toute la longueur de la petite salle, Marine avait ouvert de grands yeux en avisant le Verseau derrière lequel la porte vitrée se refermait en douceur.

« Je ne voudrais pas t’interrompre, reprit-il en désignant du menton le plateau qu’elle tenait d’une main. Si tu veux, je peux repasser plus tard.

— Non ! Non, reste – elle s’était reprise et lui offrit un sourire chaleureux – Il n’y a pas grand-monde à cette heure-ci de toute façon. Installe-toi, j’arrive. »

« Nom de dieu, qui c’est celui-là, encore ? Marmonna Paula qui venait de rafler la monnaie sur le plateau pour l’encaisser tandis que Marine, debout à côté d’elle derrière le zinc se débarrassait prestement de son fardeau.

— Un ami.

— Tu en as encore beaucoup, des comme ça ?

— Une bonne dizaine. »

La jeune femme poussa un soupir ostensible, tirant un léger rire à Marine qui rajouta, espiègle :

« Je veux bien te le présenter, mais je crains que ça ne serve pas à grand-chose : il est gay.

— Quoi, lui aussi ? Oh, misère. Quitte à avoir des amis de ce genre, choisis-les hétéros, bon sang !

— Je ne les ai pas choisis, figure-toi. »

Et c’est bien ça le problème, d’ailleurs.

« Alors, tu décides quoi ? Fit Marine avec un clin d’œil. Ah, au fait : il est français.

— Comme si j’allais dire non ! »

Jetant un preste coup d’œil au miroir derrière elle histoire d’arranger quelques mèches de cheveux, Paula rajouta d’un ton sentencieux :

« A défaut de goûter, on peut toujours regarder, pas vrai ? »

Paula n’avait pas tort. Tandis qu’elles se rapprochaient du chevalier du Verseau qui s’était assis à une petite table près de la baie vitrée donnant sur la rue, ses longues jambes tendues sur le côté, et le coude appuyé sur la chaise libre à ses côtés, Marine se surprit à le détailler comme elle ne l’avait, en réalité, jamais fait auparavant. Étonnant d’ailleurs car cet homme-là avait l’habitude de drainer tous les regards dans sa direction. Elle se retint de hausser les épaules alors que son amie, déjà, se présentait à lui, une main tendue et tout sourire. Il fallait croire que Camus n’était pas son genre. Ou qu’elle avait toujours su sans le savoir que l’admirer serait une perte de temps.

Pourtant, il y avait de quoi et les années n’avaient rien, ou quasi, altéré de l’exceptionnelle beauté du Verseau.

Il offrit un visage avenant à Paula, tout comme à Marine qui s’installa en face de lui. Sans être éclatant, son sourire était élégant et surtout en accord avec son regard tout aussi accueillant. Et parce que la Grecque s’en faisait la remarque, elle réalisait dans le même temps que ce n’était pas si souvent qu’un tel accord était à noter.

« Je vous prépare quelque chose ? Marine, un thé ?

— Avec plaisir, oui. Camus ?

— La même chose, ça ira très bien. »

Paula avait beau se montrer parfois – souvent – quelque peu envahissante, elle savait néanmoins quand il convenait de s’éclipser. Marine lui en sut gré, tandis qu’elle demandait au nouvel arrivant :

« Alors, qu’est-ce qui t’amène à Paris ?

— L’envie de prendre l’air. »

Le Verseau avait répondu avec une simplicité si désarmante que Marine réprima un haut le corps avec un succès tout mitigé tandis qu’elle avisait le sourire qui peu à peu désertait le regard clair de son vis-à-vis, sans pour autant qu’il se départît de son attitude paisible.

« Et quitte à venir ici, je me suis demandé comment tu allais.

— Comment je… »

Un instant interloquée, Marine éclata de rire :

« Par tous les dieux, je devrais le savoir pourtant, que “loin” ne l’est jamais assez dès qu’il s’agit de vous autres !

— Il ne nous en a pas parlé, en tout cas pas à moi, si cela peut te rassurer au moins un peu. Mais – il haussa les épaules en signe d’excuse – ce n’est pas forcément nécessaire non plus.

— Tu n’as pas besoin de te justifier, je sais ce qu’il en est. Et… je vais bien. Vraiment, rajouta-t-elle devant son coup d’œil incisif. Aussi surprenant cela puisse-t-il paraître, même à moi. Ainsi tu pourras rassurer Aiolia. »

Ce fut au tour de Camus de marquer un temps d’arrêt avant de secouer la tête, amusé, les longues mèches de ce bleu si indéfinissable qui encadraient son visage, dansant sur ses épaules.

« Comme tu dis, rien ni personne n’est jamais très “loin”.

— Ce qui ne t’empêche pas d’essayer de croire le contraire, n’est-ce pas ? » La justesse de la réplique tira de nouveau un sourire au Verseau, plus pâle que le précédent.

« Parfois, on n’a pas le choix. » Se contenta-t-il de répondre sobrement.

Elle aurait pu ne pas accorder plus de considération que nécessaire à la remarque mais parce qu’elle savait à quel point elle était vraie, elle opina en silence alors que Paula revenait pour poser devant eux une théière fumante accompagnée de deux tasses en porcelaine.

« Vous restez longtemps ? Demanda sans détour la jeune Française.

— Je, heu… Je ne sais pas encore. Quelques jours, peut-être plus. »

Marine avait levé un sourcil, tant d’avertissement à l’attention de son amie que de surprise devant les propos du Chevalier d’or. Un instant, l’idée la titilla de s’enquérir de son programme avant de se rappeler in extremis des récits d’Angelo au sujet des “loisirs” du Verseau.

Mauvaise idée. Très mauvaise…

« Si vous n’avez rien de prévu et si ça vous dit, on a une soirée demain.

— Paula !

— Quoi ? – elle eut un reniflement devant les yeux agrandis de Marine – ça va être sympa !

— Et il s’agit de… ? S’enquit Camus avec un coup d’œil rassurant à l’égard de la Grecque qui précisa :

— Une sorte de “repas de quartier” en petit comité, avec chef cuisinier à demeure et préparation devant les invités, expliqua celle-ci. C’est très à la mode en ce moment et pour tout te dire, un peu surfait… du moins à mon avis s’esclaffa-t-elle devant l’air soudain indigné de Paula. Mais c’est aussi l’assurance d’un bon repas, d’un bon vin et d’une ambiance, disons, bonne enfant.

— Sans compter le cadre. Tu oublies le cadre, la tança Paula. On profite de l’été et on fait ça sur les toits de Paris.

— Franchement, ne te sens pas obligé de venir si tu n’en as pas…

— Et pourquoi pas ? »

Sirotant son thé brûlant, Camus rajouta d’une voix badine :

« Comme je l’ai dit, je ne m’interdis pas de rester quelques temps, d’autant que je n’ai pas remis les pieds à Paris depuis pas mal d’années et qu’avant d’arriver hier, j’ai pris tout mon temps pour traverser la France du Sud au Nord. Ça me donnera l’occasion de reprendre contact avec la ville, qui plus est en bonne compagnie. »

Devant le sourire victorieux de Paula, Marine ne put que s’incliner :

« Dans ce cas… inutile que je te donne mon adresse, je suppose que tu la connais déjà ?

— Tu supposes bien.

— Alors rendez-vous demain chez moi à dix-neuf heures, nous t’emmènerons. »

* * *

Les deux femmes ne lui avaient pas menti. L’endroit avait quelque chose de magique.

Rendu à l’autre bout du toit entouré d’une rambarde le long de laquelle avaient été enroulées des guirlandes lumineuses multicolores surmontant des claustras en rotin, Camus contemplait le bric-à-brac des toits parisiens qui s’étendait de toutes parts jusqu’à l’horizon. Le soleil était en passe de se coucher et à l’est, le ciel s’obscurcissait déjà pour laisser place aux premières étoiles. Au loin, parmi tant d’autres repères familiers, il discernait la Tour Eiffel dont la silhouette sombre se découpait en ombre chinoise sur le ciel orangé.

« Alors ? »

Marine s’était postée à ses côtés, observant le même panorama.

« Le cadre est assez exceptionnel, j’en conviens. Le reste aussi, d’ailleurs », rajouta-t-il en se retournant vers la longue table dressée sous une antique tonnelle en fer forgé. Celle-ci n’avait pas été ramenée là pour l’occasion leur avaient expliqué les propriétaires des lieux – que Marine connaissait depuis qu’ils lui avaient acheté un tableau – mais existait depuis plusieurs décennies, les occupants précédents ayant souhaité profiter le plus souvent possible de l’intimité conférée par cette terrasse improbable en pleine ville et qui surplombait ses rares semblables dans le quartier. Au fil des années, la surface bétonnée s’était vue recouverte d’une myriade de jardinières et autres pots de toutes tailles plantés d’arbres et d’arbustes dont une glycine qui avait depuis enroulé ses vrilles autour de la structure métallique au point de faire oublier jusqu’à son existence. L’odeur capiteuse des lourdes grappes violacées leur parvenait en dépit de la distance mais déjà Camus s’y accoutumait, avec un plaisir certain.

Les convives arrivaient, les uns après les autres, par la petite porte qui donnait à l’autre extrémité du toit. Leurs exclamations de surprise et de ravissement se succédaient et bientôt ils furent une petite dizaine à faire connaissance.

Les cheveux noués dans sa nuque, vêtu d’un pantalon de coton beige et d’un léger pull en lin de la même couleur que ses yeux, Camus serrait les mains qu’on lui tendait et souriait aux nouveaux venus comme s’il s’était comporté de la sorte toute sa vie. Il ne donnait pas l’impression de se rendre compte de l’effet qu’il produisait sur tous ces gens qui ne pouvaient s’empêcher de l’observer avec stupéfaction, tant les femmes que les hommes. La pureté de ses traits, ainsi dégagés de sa longue chevelure, frappait droit au cœur quiconque en capacité de s’émouvoir devant l’essence même de la beauté.

Paula trottinait derrière lui, se tenant toujours pile à la distance qui ne pouvait laisser place au doute : oui, elle, elle connaissait cet homme-là et escomptait bien que nul ne la privât de ce privilège. Marine, qui observait son manège avec indulgence, s’amusait quant à elle, à décrypter les sentiments que Camus essaimait dans son sillage. Par-delà la stupeur, les autres invités se retrouvaient aux prises avec des réactions ambivalentes qu’ils n’osaient pas examiner de près. Le trouble des hommes en remontait à celui des femmes mais contrairement à ces dernières, ils peinaient à le masquer comme l’auraient pourtant voulu les conventions sociales. Leurs regards s’attardaient sur le Chevalier d’or plus qu’ils ne l’auraient dû ; leurs mains, après les salutations d’usage, retombaient un dixième de seconde trop tard.

Bien à l’abri derrière son kir royal et à l’écart du groupe, l’Aigle usa encore quelques instants de ses aptitudes psychiques – un petit jeu innocent auquel elle s’adonnait de temps à autres et qui la rappelait à son identité – avant de se lasser. A se demander combien de temps Camus lui-même apprécierait d’être le centre de l’attention : bon sang, mais comment fait-il pour supporter ça ?

En l’occurrence, le Chevalier du Verseau ne s’en portait pas si mal. Cette première impression qu’il produisait sur autrui, pour saisissante qu’elle fût, finissait toujours par se dissiper – ou disons que chacun s’en accommodait – et dans le cas présent, le côté “normal” de cette soirée médusait et séduisait Camus tout à la fois.

Sa courtoisie naturelle s’exprimait sans qu’il eût à consentir le moindre effort, de même que son aptitude à la socialisation que trop de temps passé dans le vase clos du Sanctuaire tendait de plus en plus à mettre à mal. Plusieurs fois il lui était arrivé de s’interroger devant les regards méfiants ou fuyants croisés sur l’île : avait-il à ce point l’air froid et impénétrable ? Il savait au fond de lui ne pas être cet homme-là dont les uns s’inquiétaient de l’humeur du jour et dont les autres affirmaient au contraire qu’il n’éprouvait rien. Certains de ses pairs eux-mêmes, qui pourtant le connaissaient mieux que quiconque, parfois s’empêchaient de s’adresser à lui aussi ouvertement qu’ils l’auraient fait avec n’importe qui d’autre, de peur de… quoi ? Pas sûr qu’ils le sussent eux-mêmes quand le Verseau n’aspirait pour sa qu’à la paix et à la tranquillité de l’esprit. Une fois de temps en temps au moins.

Milo n’était pas le dernier dans cette catégorie, à son grand désarroi. Le Verseau savait que ce qui était fait ne pouvait être défait mais il aurait payé cher pour remonter un peu plus de deux ans plus tôt et avoir ainsi l’occasion d’empêcher que tout changeât entre eux. Que Milo changeât. Le garçon insouciant, ouvert et plein de vie qu’il avait rencontré à son arrivée au Sanctuaire et dont il était tombé amoureux, ce garçon-là désormais n’apparaissait plus que par intermittence au détour des ombres dans lesquelles Camus l’avait plongé à son corps défendant. Et il ne pouvait plus rien y changer.

Son verre de vin blanc – un Sauvignon à la fois sec et fruité comme il les appréciait – tiédissait dans sa main alors que perdu dans ses pensées soudain moroses, il en contemplait la surface dorée sans la voir. Relevant les yeux, il avisa les lumières chaleureuses des guirlandes, les voix et les rires feutrés, la douceur du soir qui avait envahi tout le ciel. Et se secoua.

Ne pas penser à tout ça. Pas ce soir. Pas maintenant.

Le claquement des hauts talons habituels de Marine qui s’approchait acheva de le ramener à l’instant présent :

« Camus ? Je te présente Daniel, un ami de longue date.

— Enchanté – le nouvel arrivant tendit une main au Verseau qui la serra avec fermeté – Daniel Lamberti. Suisse de sang mais français de cœur, galeriste, décorateur, sculpteur à ses heures, vaguement artiste et esthète du matin au soir et du soir au matin, acheva-t-il avec humour, tirant un sourire à Camus et un regard au ciel collégial de la part de Marine et de Paula.

— Camus Laniel. »

Un silence tomba, de ceux qui ne sont pas censés durer mais qui s’éternisent alors que ce qui est censé les combler n’arrive pas. Jamais. Les yeux grands ouverts – dont la couleur entre le bronze et l’or avait quelque chose d’hypnotique nota Camus – Daniel Lamberti le contemplait bouche bée, avant d’éclater un grand rire sonore qui fit se retourner les autres convives :

« Aussi bavard que Marine, à ce que je vois ! Aucun souci, je parle bien assez pour deux. Ou trois. Ou plus si affinité. En vacances ?

— En quelque sorte, répliqua le Chevalier d’or. Je vis à l’étranger mais je suis français.

— De retour chez vous, donc. Où à l’étranger, si ce n’est pas indiscret ?

— En Grèce.

— Je vois de mieux en mieux – Daniel se tourna vers Marine avec un clin d’œil – il doit tout connaître de tes tableaux dans ce cas.

— Non, il n’en connaît rien et ce n’est ni l’endroit ni le moment d’en parler, fit précipitamment la Grecque sous le regard intrigué de Camus. Et toi, ne me regarde pas comme ça, jeta-t-elle à ce dernier qui passa une main sous son bras. Misère… », se lamenta-t-elle sous les rires conjoints de Daniel et de Paula tandis que Camus demandait :

« Tu peins ?

— Parce qu’Angelo ne t’a rien dit ?

— C’est un bavard sélectif, tu devrais le savoir.

— Tu n’as pas idée. Oui, je… Enfin, bon.

— Attends : les toiles que j’ai vues dans le bar où tu travailles… ce sont les tiennes ?

— Tout à fait. Elles vous plaisent ? Intervint Paula. Je vous aurais bien proposé d’en acheter mais Marine a signé un contrat exclusif avec Daniel et depuis, je n’en ai plus le droit – elle eut un petit reniflement – ma commission était tout de même moins élevée.

— Tu n’as pas mon réseau très chère, répliqua Daniel avec un sourire enjôleur.

— C’est à se demander ce que tu lui fais, à ton réseau, grimaça Paula avec un petit hochement dédaigneux du menton, pour qu’il t’achète autant d’œuvres à chacun de tes vernissages.

— Du Ruinart. Rosé.

— Oh. Pardon Monseigneur.

— Tu es toute pardonnée. Et je ne manquerais pas de rappeler aux prochains clients de Marine que c’est toi qui as découvert son talent.

— Je te sais gré de ta mansuétude. » Paula esquissa un semblant de courbette auquel répondit Daniel avec élégance et ils se mirent à rire comme deux vieux complices.

Marine, le bras de Camus toujours passé sous le sien, se pencha vers lui en murmurant :

« Tout va bien ? Je t’ai senti ailleurs tout à l’heure.

— Je suis revenu. »

Elle ouvrit la bouche pour objecter avant de la refermer sur un sourire et un haussement d’épaules. Il lui enserra brièvement la taille avant de la lâcher :

« Et si on allait déguster ce repas que Paula et toi m’avez tant vanté ? »

* * *

La soirée se déroula aussi agréablement qu’elle avait commencé et s’achevait en douceur au rythme des notes de « Leave the light on » (1) diffusé en sourdine par les enceintes judicieusement disséminées sur la terrasse. Demain, Camus aurait probablement oublié les prénoms de tous ceux qu’il avait rencontrés et avec qui il avait pourtant devisé de tout et de rien. Tous, sauf un, songea-t-il alors que le temps des digestifs s’étirait au fil des dégustations diverses sous les étoiles. Un petit verre de vieil Armagnac chatoyait entre ses doigts, comme il était accoudé au milieu des guirlandes et identifiait les constellations au-dessus de lui. Pas même une habitude mais un réflexe si puissamment ancré qu’il n’y prêtait plus attention, se contentant de se laisser porter par la familiarité de l’exercice.

Cette distraction ne l’empêcha cependant pas de percevoir derrière lui la présence à laquelle tout semblait l’avoir ramené au cours des dernières heures. La curiosité d’abord, l’amusement ensuite, le trouble enfin, lequel s’était emparé de son corps et de son esprit pour ne plus les lâcher.

Il demeura cependant de marbre tandis que Daniel Lamberti se portait à ses côtés, levant lui aussi les yeux vers la voûte nocturne. Du coin de l’œil, Camus le vit hocher imperceptiblement la tête mais rester dans le silence ; un silence bien différent du premier qui avait tantôt suivi leur rencontre et au creux duquel le cœur du Verseau battait puissamment en même temps qu’une chaleur aussi délicieuse qu’évocatrice s’accumulait sous ses côtes.

« J’espère que vous avez passé une bonne soirée, fit Daniel tout se tournant vers lui.

— Excellente », se surprit à répondre Camus avec une spontanéité qui ne lui avait plus échappé depuis longtemps. « Un bel endroit et une agréable compagnie.

— Agréable, seulement ? »

Le Chevalier d’or se redressa : il était aussi grand que l’autre homme et leurs yeux s’accrochèrent.

« Intrigante, admit Camus.

— Intéressante ? Répliqua Daniel du tac au tac, avec un mince sourire qui creusa une fossette dans sa joue.

— Troublante. »

Camus soutenait le regard de Daniel sans ciller. Il demeura tout aussi immobile quand l’autre homme esquissa un pas qui le rapprocha de lui en deçà d’une distance raisonnable. Il ne bougea pas plus quand un souffle quasi imperceptible effleura ses lèvres :

« Et si je vous proposais un dernier verre, ailleurs, avant de clore cette soirée ?

— Ailleurs ?

— Chez moi. »

* * *

Le tapotement des ongles de Marine contre son verre s’arrêta net quand les silhouettes des deux hommes s’acheminèrent en direction de l’accès au toit, indistinct dans la partie non éclairée de la terrasse. Elle se mordit les lèvres, indécise quant à la conduite à tenir. Paula allait lui demander où était passé Camus mais n’aurait pas besoin de sa réponse : elle tirerait sans difficulté par elle-même ses propres déductions quand elle se rendrait compte que Daniel, lui aussi, avait disparu. Et…

Et quoi ?

Elle réprima un soupir tout en fronçant les sourcils, tiraillée une fois de plus entre ce qu’elle ne voulait plus être, ce qu’elle était et ce qui ne cessait de la rattraper quoi qu’elle fît. Ils étaient ses amis. Plus ou moins. Et plutôt plus que moins depuis qu’elle avait contribué à leur sauver la vie. D’une certaine façon, ils comptaient pour elle quand bien même elle s’en serait bien passée. Et à ce titre, elle n’avait pas envie de les savoir malheureux. Or en l’occurrence…

Ça ne te regarde pas. C’est leur vie, pas la tienne.

Elle se rembrunit. C’était vrai. Elle-même avait décidé que son existence ne devait plus rien avoir à faire avec la leur, à partir du moment où elle était “morte”. Quand bien même le destin avait fini par l’obliger à recroiser leur route, elle n’avait aucune obligation de s’y résigner. D’ailleurs, n’était-elle pas ici, à Paris, dans la vie qu’elle s’était choisie ? Angelo… Angelo en avait traversé quelques mois. Cela ne remettait pas pour autant tout le reste en question.

Elle ne voulait toujours pas du Sanctuaire. Elle n’en avait jamais voulu.

Même si…

Sous la table à laquelle elle était restée assise, son poing se serra si fort que ses ongles entaillèrent sa paume. Non, elle ne voulait pas que quiconque fût malheureux mais chacun était responsable de son existence, et libre de la mener comme il – Camus – ou elle – elle-même – l’entendait. Alors si quelqu’un devait jeter la pierre au Chevalier du Verseau, ce ne serait certainement pas elle.

 

(1) Leave the light on – Beth Hart – 2003

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