Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 43

Temple du Capricorne, Sanctuaire, Grèce, début Août 2006

« C’est quoi ce bordel ? »

Médusé, Shura contemplait, remisé dans un coin de son salon, un amoncellement disparate de sacs de sport à moitié ouverts débordant de vêtements, de piles de livres en équilibre précaire et, trônant au beau milieu du fatras en question, un percolateur rutilant ficelé avec soin par son alimentation électrique.

« Tu ne croyais tout de même pas que j’allais continuer à boire encore longtemps ton infâme café-filtre chaque matin, si ?

— Ce n’est pas à ta cafetière que je pense, là tout de suite. »

Relevant les yeux, le Capricorne croisa ceux d’Angelo planté au milieu de la pièce, les poings au fond des poches de son jean et l’air renfrogné :

« Ce sont mes affaires.

— Sans rire. »

Il ne devait plus rester grand-chose dans les armoires du Cancer. Voire plus rien du tout, corrigea in petto Shura en avisant des tee-shirts et des caleçons que leur propriétaire ne portait plus depuis des années et dont il n’aurait pas imaginé qu’il les avait conservés.

Parce que toi, tu ne gardes pas tes vieilleries, peut-être ?

Un reniflement bref de l’Espagnol valut pour toute réponse à sa conscience perfide, tandis qu’Angelo répliquait :

« De toute façon, ça ne sert plus à rien de faire “temple à part”, vu que les autres, là, ils savent tout ce qu’il y a à savoir – l’Italien engloba d’un vaste geste du bras leurs alter ego, leur Pope et très probablement tout le reste du Sanctuaire – Alors plutôt que de se taper sans cesse des allers-retours dans ces putain d’escaliers…

— Il y a un souterrain qui part du Sagittaire juste en-dessous et qui arrive au Lion juste au-dessus de chez toi.

— … parce que ma chemise Avino – tu sais celle avec les boutons en nacre d’Australie ? – est restée en bas ou que j’ai oublié ma brosse à dents, autant tout regrouper au même endroit.

— Chez moi, donc.

— Plus pratique.

— Mais plus haut.

— Plus proche du Soviet Suprême.

— Mais plus loin de l’embarcadère.

— Tu fais chier, Shura, tu le sais ça ? »

Un mince sourire victorieux affleura sur les lèvres minces de l’Espagnol et Angelo leva les yeux au ciel avec un soupir ostentatoire.

« Si je comprends bien, ça veut dire que tu ne mettras plus les pieds dans ton temple ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Un peu quand même.

— Que je sache, rien ne m’y oblige. »

Pour le moment.

Cette même pensée traversa leurs esprits mais trop vite pour qu’ils lui concédassent l’attention qu’ils n’avaient pas envie de lui accorder pour le moment. Devant l’air toujours dubitatif – et un tantinet provocateur – de Shura, le Cancer rajouta avec un sourire torve :

« Je n’ai même pas de plantes à arroser, elles crèvent toujours.

— On se demande bien pourquoi.

— Comme tu dis. »

Le côté définitif de la réplique peut-être ? Ou l’ombre fugitive qui l’espace d’un instant avait terni le bleu profond et lumineux qui soutenait avec aplomb l’obscurité de l’Espagnol ? Ce dernier ravala son ironie pour observer avec plus d’attention son compagnon qui biaisa, feignant de s’intéresser au tri dans lequel il était sur le point de se lancer à l’arrivée de Shura. Le pouce gauche d’Angelo était rouge et enflammé et à présent que le Capricorne y regardait de plus près, une contrariété diffuse durcissait ses traits, qui n’avait rien à voir avec sa mauvaise foi coutumière.

« C’est quoi le problème ?

— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il y en a un ? »

Angelo sursauta à peine quand la main de Shura se posa contre sa hanche alors qu’il venait de passer derrière lui. Ses yeux se fermèrent brièvement : les lèvres de l’Espagnol étaient chaudes sous son oreille mais elles restèrent closes contre sa peau, dans l’attente de sa réponse.

« Je n’ai pas envie d’aller dans mon temple. Qu’on y aille, tous les deux. »

Toujours le silence, attentif. Alors, sur une expiration qui se voulait agacée avec un succès tout mitigé, le Cancer rajouta :

« La dernière fois que j’y ai dormi, j’ai passé une nuit de merde. Voilà. Ça te va comme réponse ? »

Pas vraiment. Parce que des “nuits de merde”, le Chevalier du Cancer en avait collectionnées des années durant que ce fût dans la quatrième maison ou ailleurs même si, à présent qu’il y réfléchissait, Shura voulait bien admettre que cela faisait un bon moment qu’il n’avait plus fait de bonds en plein milieu de la nuit réveillé par un cri de l’Italien, quand il ne s’agissait pas d’un hurlement.

De toute évidence, Angelo partageait son constat :

« Ce n’est pas parce qu’on a l’habitude de la merde qu’on y revient volontiers, grogna-t-il comme la pression des lèvres du Capricorne sur sa nuque s’était relâchée et qu’il lui faisait de nouveau face. Je sais que si on passe ne serait-ce qu’une nuit là-dedans, ça va recommencer. Et non, je ne sais foutrement pas pourquoi », rajouta-t-il en devançant la question de son compagnon qui leva les mains en signe de reddition :

« Comme tu voudras. Mais range-moi ce bordel.

— C’était prévu, tu n’étais pas censé redescendre aussi vite.

— Parce qu’on remonte. Dans deux heures. Tous.

— Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

— Tu ne vas pas aimer. »

* * *

Des rires d’enfant dégringolaient par-dessus la voix familière d’un adulte qui s’exprimait en grec. Passant la tête dans l’embrasure, Kanon aperçut Milo assis en tailleur sur le tapis de jeu d’Andreas en train de chatouiller ce dernier sous les yeux à la fois attendris et stupéfaits de Thétis, et ceux approbateurs d’Ilona qui s’apprêtait à redescendre au village.

« Cet enfant est entre de bonnes mains, décréta-t-elle en se dirigeant vers Kanon qui venait de pénétrer dans la pièce. Le redoutable Chevalier d’Or du Scorpion a visiblement des talents cachés, fais-moi penser à requérir ses services plus souvent.

— Oublie-moi Ilona, lança Milo par-dessus son épaule avec un regard faussement menaçant. Andreas a l’habitude de ma présence, pas besoin de chercher plus loin. »

De celle de ton cosmos surtout. Cependant Kanon n’ajouta rien comme Thétis le rejoignait l’air préoccupé, sans que pour une fois ses inquiétudes n’eussent quoi que ce fût à voir avec leur fils.

« A moins que tu ne cherches quelqu’un pour te remplacer ? Rajouta Milo en se retournant plus franchement avec un petit sourire aux lèvres.

— Qu’est-ce que tu insinues ? Riposta l’Ukrainienne le menton levé en signe de défi.

— Aider Aldébaran dans la gestion des derniers arrivés, ça prend du temps… non ?

— Milo du Scorpion, tu devrais avoir honte ! »

Et la femme de tourner les talons la tête haute en dépit de ses joues enflammées, son indignation rythmant ses pas qui s’éloignaient dans le couloir tandis que l’interpellé, Kanon et Thétis éclataient de rire sous les yeux étonnés d’Andreas qui se joignit à eux par réflexe.

Ce bref instant de détente s’acheva avec l’arrivée d’une collègue d’Ilona qui allait prendre soin de l’enfant pour la soirée. Thétis lui donnait ses consignes, Kanon et Milo l’attendant à la porte :

« Alors ?

— Alors quoi ?

— Des nouvelles ? » Le cadet des jumeaux désigna le téléphone que l’autre Grec tenait à la main. Même alors qu’il jouait avec Andreas, l’appareil était resté posé à côté de lui. D’abord Milo ne répondit rien, contemplant l’écran noir ; Kanon vit sa mâchoire rouler sous sa joue puis :

« La dernière fois que je l’ai eu c’était il y a dix jours. Je lui ai laissé deux messages depuis et… c’est tout. »

Le visage du Scorpion s’était fermé et Kanon n’insista pas. En dépit de ses nombreuses années d’absence, le peu auquel il avait été confronté à son retour lui suffisait pour ne pas être étonné du silence de Camus. Les choses n’avaient, finalement, pas tant changé par rapport à ce dont il se rappelait de son adolescence. A une différence près : Milo, à présent, voyait. Kanon se surprit à se demander s’il le regrettait, alors que Thétis glissait son bras sous le sien et qu’ils emboîtaient le pas à l’autre Grec qui cheminait devant eux, ses longues mèches bouclées dansant dans son dos au fil de ses pas un peu trop raides. Milo regrettait-il de savoir ? De comprendre ? Sa vie était tellement plus simple avant. Kanon avait parfois envié la facilité avec laquelle l’autre Grec traversait le quotidien, sans jamais être importuné par les coups du sort que le destin, il fallait bien l’admettre, lui avait épargnés pour l’essentiel. Même la mort de ses parents relevait de l’anecdote pour celui qui était alors trop jeune pour se rappeler vraiment d’eux. Rien n’était jamais compliqué pour le Scorpion qui par voie de conséquence s’était toujours montré bon camarade, prompt aux espiègleries et ne ratant jamais une occasion de s’amuser, sans pour autant négliger son entraînement ou les missions qui lui étaient confiées et qu’il accomplissait avec autant de facilité que tout le reste. Cette insouciance et cette aisance avaient cependant fait long feu au moment où il en avait pris conscience bien malgré lui. Depuis… Kanon laissa échapper un petit soupir qui attira l’attention de Thétis :

« Quelque chose ne va pas ? Chuchota-t-elle.

— En plus de ce qui nous attend, là, en bas ? A bien y réfléchir… non. Pas vraiment. »

Il la vit se rembrunir et se douta que lui-même ne devait pas arborer sa tête des meilleurs jours. Il se sentait désolé pour Milo et ne pouvait même se défendre d’un soupçon de pitié à son égard mais en l’occurrence, le Scorpion n’aurait lui aussi bientôt d’autre choix que de mettre ses états d’âme personnels de côté. Et ses poings serrés le long de ses cuisses alors qu’il se présentait à l’entrée du grand salon illuminé au rez-de-chaussée témoignaient de ce que serait désormais sa priorité.

* * *

Parce qu’ils n’étaient pas au complet, Saga avait jugé inutile de convoquer sa garde rapprochée dans la salle du Conseil dont la vastitude et solennité n’auraient servi qu’à rendre les absences plus criantes. Les dernières nouvelles de Shaka au sujet de Mü étaient tout sauf réjouissantes et le Pope n’avait pas tergiversé longtemps : il était inutile d’en rajouter sur les épaules d’un Atlante qui avait déjà touché le fond. Ou presque, préférait penser Saga en tablant sur les compétences psychologiques de la Vierge pour leur ramener tôt ou tard un Mü aussi fonctionnel que possible. D’ici là, il faudrait faire sans.

Quant à Camus… L’air contrarié de Milo – doux euphémisme – dissuada Saga de ne serait-ce que mentionner son absence et plus particulièrement le silence radio qu’il opposait même à son Pope. Lequel Pope balançait entre la colère froide et une inquiétude de plus en plus encombrante devant l’absence de nouvelles du Verseau. Seule l’assurance de Rachel quant au fait qu’il était vivant et qu’il allait bien le dissuadait pour le moment de rompre la promesse qu’il s’était fait à lui-même, à savoir de ne pas intervenir dans la vie de ses compagnons. Ils avaient tous déjà eu leur compte d’ingérences plus ou moins discutables, merci bien.

« Où est ton frère ? Demanda Aldébaran à Aioros, qui était arrivé le premier et devisait avec Rachel.

— Aiolia est resté à New York, répondit Saga à la place du Sagittaire qui se contenta de hocher la tête. Sur mon ordre. »

Le sourcil dressé du Taureau était difficile à ignorer aussi, l’aîné des jumeaux rajouta-t-il :

« Je vais vous expliquer. »

Je vais tout vous expliquer, encore faudrait-il savoir par où je commence. Il avait tourné et retourné ce moment cent fois dans sa tête, imaginé toutes les entames possibles, préparé ses phrases et à présent qu’il les voyait tous assis ou debout autour de lui, qu’il percevait le poids de leurs regards et de leurs silences, il se retrouvait aussi démuni qu’il l’avait redouté. Sauf qu’il n’était pas question qu’ils s’en rendissent compte.

La chaleur discrète des cosmos de Rachel et de Kanon l’enveloppa l’espace d’un instant fugace, mais suffisant pour raffermir sa décision. Il devait leur dire, leur dire tout, même s’il ne maîtrisait rien ou pas grand-chose. Qu’il détestât se retrouver dans une telle position qu’il considérait comme de la faiblesse ne devait pas entrer en ligne de compte.

« Vous savez déjà que le Général Corman a probablement été assassiné, que son journal personnel a été dérobé le jour de sa mort et qu’il est susceptible de contenir des données disons “sensibles”. »

Sa voix, pourtant habituellement grave, résonna dans ses propres oreilles si profondément qu’il eut du mal à la reconnaitre. Se raclant la gorge, il reprit :

« Or depuis plusieurs mois à présent, des informations relatives au Sanctuaire sont diffusées sur internet par le biais de blogs personnels visiblement créés dans ce seul but, sans que leurs auteurs aient encore pu être identifiés. A ce jour, plus d’une vingtaine de blogs similaires ont été recensés et leur existence est désormais évoquée sur des espaces – pardon, des forums publics de discussion. »

— Quel genre d’informations ? Intervint Aioros qui s’était redressé dans son fauteuil pour s’avancer vers le centre du petit groupe. Je veux dire… le Sanctuaire, cette île, n’ont pas d’existence légale, il me semble. Je ne vois pas comment… Bon sang – le coup d’œil circulaire du Sagittaire vit ce dernier blêmir – c’est une impression où je suis le dernier à être au courant ?

— Si ça peut te consoler, grogna Angelo, on l’a découvert il y a une semaine, et encore : j’ai appris cette histoire de forums il y a deux heures à peine.

— Saga, tu le savais déjà quand tu nous as confirmé la présence du caporal Orwell ? – Aioros contemplait fixement le Pope qui hocha le menton après une hésitation.

— J’espérais découvrir l’identité de ceux qui propagent ces sites avant de vous en parler à tous.

— Tous ? – Aioros engloba d’un coup d’œil incisif ses compagnons qui baissèrent les yeux – visiblement tous sont déjà au courant ou presque. Et tu n’as pas répondu à ma question : quelles informations ?

— Des photographies aériennes de l’île, d’abord floues, puis de plus en plus précises au fil des semaines avec un Sanctuaire clairement visible. Des commentaires implicites laissant supposer sa localisation en Europe d’abord, en Mer Égée ensuite. Des pavés de textes plus moins digestes évoquant le Sanctuaire, son histoire, son implication dans les affaires du monde, sa puissance et son impunité – Saga élargit brièvement les bras avant de les laisser retomber sur ses cuisses avec un soupir – Ce genre de choses, avec plus ou moins de fantaisie.

— … Ce n’est donc pas une plaisanterie », fit Aioros d’une voix plate. Et ce n’était pas non plus une question.

« Ce sont les gamins qui sont tombés dessus les premiers sur les ordinateurs à Rodorio, confessa Aldébaran, et c’est moi qu’ils sont venus avertir. Depuis, Veresh a mis en place des points de contrôle et les apprentis sont passés à autre chose mais à l’extérieur, ça continue.

— Et ça empire. » Shura retira de la poche arrière de son jean deux feuilles pliées en quatre qu’il déploya sur la table basse entre eux. « Nous avons reçu des mails au journal qui me visent directement sans pour autant me citer. Étant le seul à pouvoir en comprendre les sous-entendus, j’en déduis qu’il s’agit d’un avertissement qui nous est directement destiné.

— “Nous savons qui vous êtes et nous savons où vous êtes” », rajouta Angelo avec un rictus sans joie.

Un tintement cristallin fit converger l’attention des présents vers Thétis : son verre fêlé frémissait entre ses doigts aux jointures blanchies. Ses grands yeux bleus écarquillés, elle dévisageait son mari :

« Tu ne m’en as pas parlé, souffla-t-elle d’un ton blessé.

— Il fallait qu’on soit sûr, répondit Kanon tout en posant une main apaisante sur le poignet de sa compagne et lui ôtant son verre de l’autre.

— Sûr de quoi ? – Thétis désigna Shura – que ce n’était pas une coïncidence ? Tu te fiches de moi ?

— C’est moi, intervint Saga. C’est moi qui lui ai demandé de ne rien te dire, tout comme je ne vous ai rien dit non plus. » Et d’un coup d’œil de vérifier les réactions d’Aldébaran et de Milo, le premier dodelinant l’air résigné et le second les yeux rivés au plafond, le cou crispé et ses poings serrés contenus entre ses genoux. « Pas une coïncidence, reprit-il en se tournant vers Thétis, mais peut-être un coup de bluff. Shura aurait pu être soupçonné sans vraie certitude, pour induire une réaction de notre part par exemple.

— Mais ce n’est pas le cas, intervint Aioros avec calme.

— Non en effet. »

Saga soutint quelques instants le regard azur du Sagittaire ainsi que son visage dépourvu du demi-masque arboré pendant des années mais dont la moitié ravagée disparaissait encore en partie sous ses boucles brunes. L’aîné des jumeaux ne baissait plus les yeux devant les conséquences de son propre geste, alors que son ami d’enfance lui-même avait choisi de les assumer : l’équilibre ainsi rétabli entre eux avait achever de ramener Saga à une paix intérieure qu’il ne se souvenait plus avoir jamais éprouvée. Ou plutôt, si, mais en mourant sa mère l’avait emportée avec elle. Aioros hocha la tête, le léger pli d’amertume qui avait tordu ses lèvres tantôt s’adoucissant sous l’effet de la confiance qu’il témoignait à son Pope qui prit une profonde inspiration et reprit en balayant ses pairs du regard :

« Je vous ai dit avoir accueilli ici le jeune caporal Orwell pour le protéger du général Grisham – ils hochèrent la tête : nul n’avait oublié la volonté de ce dernier de les laisser mourir devant les Portes – et aussi pour l’interroger. Au sujet du contenu de journal. S’il n’était pas disposé au départ à nous aider en bon soldat soucieux de protéger son pays, il a fini par changer d’avis. »

Aldébaran avait froncé les sourcils et Saga rajouta aussitôt avec un sourire froid :

« De sa propre initiative. »

Aioros, tout à coup, se sentait beaucoup moins seul. Autour de lui, ses camarades s’étaient raidis et les plus expressifs d’entre eux – Milo et Angelo en tête – étaient en passe d’adopter leur air des plus mauvais jours. Quant à Thétis, ses yeux allaient de Kanon à Rachel et vice-versa tandis qu’elle se décomposait petit à petit devant leur impassibilité. Le Sagittaire se mordit l’intérieur de la joue pour s’obliger à se reconcentrer sur les propos du Pope :

« Il apparait que le Pentagone dispose d’une masse d’informations respectables à notre sujet. Et quand je dis “notre sujet”, j’entends le Sanctuaire mais aussi son histoire, son fonctionnement, ses affiliés. Ses chevaliers. Chacun d’entre nous. Des dossiers détaillés sont stockés dans les sous-sols du Pentagone et ce sont ces documents que Corman a réussi à se procurer.

— Mais… Pour quoi faire ? Demanda Aldébaran.

— Nous sommes des héros, répliqua Saga avec un sourire de dérision. Le Général Corman considérait qu’il était de son devoir de conserver la mémoire de ce que nous avons accompli “au cas où”. Nous pouvons raisonnablement penser qu’il n’avait pas l’intention de dévoiler ce qu’il avait appris… d’autres ne sont a priori pas du même avis.

— De qui… ?

— Quelles informations ?

— Comment ça des “dossiers” ? Quel genre de dossier ? C’est quoi ces conneries ?! »

Angelo ayant crié plus fort que tout le monde, Saga choisit de commencer son chemin de croix par le Cancer dont les iris étaient désormais presque aussi sombres que ceux de Shura assis à côté de lui, plus raide que la justice et dont le silence était aussi inquiétant que la fureur de son compagnon :

« Identité complète, copie de papiers d’identité, adresse, fonction au sein du Sanctuaire. Selon les personnes, il semble que le niveau de précision quant à l’histoire de chacun soit plus ou moins élevé. Le jeune Orwell n’était que le messager et n’avait pas droit de regard sur les documents qu’ils transmettaient à Corman. Mais il y a jeté un coup d’œil, une fois.

— Comment, bon sang ? – c’était au tour de Milo – le Sanctuaire a toujours évolué dans le secret. Personne ne sait qui nous sommes, personne ne sait même qu’on existe !

— Pas exactement, intervint Rachel. Les gouvernements connaissent notre existence, l’ONU et la plupart des organisations internationales aussi même s’ils ne savent pas tout, c’est vrai. Mais affirmer que le Sanctuaire n’est connu de personne… non.

— Ne me prends pas pour un crétin, c’est de nous dont je te parle – Milo fusilla sa cousine du regard tout en tendant son index vers leurs compagnons – lui, elle, toi, moi. Le Sanctuaire est une entité en tant que telle, ceux qui en font partie n’ont pas de réalité pour ces gens, hormis Saga qui le représente. Savoir qui nous sommes, en tant qu’êtres humains, ne présente pas le moindre intérêt pour eux. Nous ne sommes que des instruments, il y en a eu des milliers d’autres avant nous et il y en aura autant après nous. Alors, pourquoi ? »

Aldébaran esquissa un signe de tête approbateur auquel Angelo souscrit dans un même mouvement tout en allumant une cigarette. Ses doigts tremblaient de rage.

« Pour donner de la substance à la menace. Pour la personnifier. »

Shura avait parlé avec lenteur, en détachant chaque mot, sans quitter des yeux ses propres poings serrés sur ses genoux. Il poursuivit sur un ton monocorde, toujours sans relever les yeux :

« Ils – je parle des États-Unis mais aussi des autres pays – ils ont peur de nous. Sans doute cette peur a-t-elle d’ailleurs toujours existé et d’une certaine façon, elle nous a protégés pendant des siècles. Mais le monde a changé. Ce général Grisham qui aurait préféré nous voir morts il y a deux ans : ce n’était pas un caprice ou un manque de lucidité de sa part – l’Espagnol releva le menton en direction de Saga – Au contraire.

— Il s’agit là du résultat de la défiance généralisée qui s’est installée après la Seconde Guerre Mondiale, quand le monde a sombré dans la paranoïa, acquiesça l’aîné des Antinaïkos. Sauf que les États-Unis savent qu’ils ne peuvent rien contre nous. Alors s’ils ne peuvent nous détruire, ils peuvent au moins essayer de nous discréditer. Grisham nous accuse d’avoir volé ce journal et donc, indirectement, d’être à l’origine des fuites sur Internet.

— Mais ça n’a aucun sens ! S’indigna Thétis. Ne peux-tu donc pas lui expliquer que ni lui ni nous n’avons intérêt à cette situation ?

— D’autres que moi sont mieux placés pour cette tâche. D’autres qui parlent le même langage que lui. Et qui pourront lui expliquer que nous avons, à cette heure, probablement un ennemi commun.

— Qui ? » Aldébaran reposait sa question de tantôt submergé par celles de ses pairs. Il surprit un coup d’œil entendu d’Aioros en direction de Rachel ainsi qu’un geste d’approbation de Saga ; la Dothrakis se racla la gorge :

« Nous n’avons aucune certitude mais mon frère m’a promis le chaos avant que je le tue. Et l’expérience montre, rajouta-t-elle avec dureté, qu’il avait l’habitude de respecter ses promesses. »

Thétis, assise à côté de Rachel, approcha une main compatissante du poignet cerclé d’or de son amie avant de suspendre son geste et de finalement s’abstenir.

« Je pense qu’il est derrière tout ça mais nous n’avons pas la moindre preuve. Nous ne parvenons pas à décrypter en totalité le disque dur de son ordinateur et les informations que nous en avons extrait pour le moment ne nous mènent nulle part. Quoi qu’il en soit, et nous le savons par les gens d’Asgard, il n’était pas seul. Il y a, quelque part, des gens qui lui sont restés fidèles. Quelques-uns ou beaucoup, nous n’en savons rien même s’il est probable qu’il se soit entouré de personnes comme lui et donc… comme nous. Il savait que j’allais le tuer, aussi… – elle ouvrit les bras – … a-t-il pris ses dispositions.

— A ce sujet, peut-être en avez entendu parler – Saga reprit la main, bien décidé à boire son calvaire jusqu’à la lie – les États-Unis subissent une série de braquages de banque depuis plusieurs semaines. Il se trouve que les braquages en question sont… particuliers en ce sens que toutes les reconstitutions et toutes les analyses qui en sont faites démontrent leur impossibilité technique. Et depuis quelques jours, les forums qui parlent du Sanctuaire parlent aussi des braquages en question, surtout depuis que des pluies inexplicables de billets verts ont été recensées dans plusieurs villes américaines. Veresh a identifié quelques profils, toujours les mêmes, qui mettent en relation les deux sujets : depuis, les spéculations vont bon train et les braqueurs sont élevés au rang de Robins de bois des temps modernes qui mettent leurs pouvoirs magiques au service des opprimés. »

Un sifflement ponctua la tirade sardonique de Saga qui esquissa une parodie de courbette à destination du Cancer. Ce dernier s’agitait dans son fauteuil, sans que son Capricorne de compagnon ne bougeât un cil, toujours drapé dans sa rigidité.

« C’est une vaste blague, marmonna Angelo en fourrageant dans ses mèches en désordre avant de se frotter le visage. Ou un cauchemar, au choix. Bon, on arrête ça comment ?

— On ne peut pas. »

La réponse était venue du côté de Milo qui tourna un visage sombre vers Saga :

« J’ai raison, pas vrai ? Parce que, ça – il désigna son smartphone posé sur la table à côté de son verre – ou ça – la sacoche ordinateur de Shura remisée à ses pieds – relie désormais le monde entier en un claquement de doigt. Pendant qu’on est en train de discuter, combien de milliers, de millions de personnes qui découvrent notre existence ? Hein ? Et combien encore, demain ? Après-demain ? Bordel de merde. »

Parce que le Scorpion n’était pas le plus coutumier du fait en matière de langage grossier au sein de leur groupe, un frémissement passa sur la petite assemblée et lorsque Kanon prit les doigts de Thétis entre les siens, il les trouva gelés.

« Nous avons des options », temporisa Saga en quittant son siège pour attraper son paquet de cigarettes. Sa Philip Morris coincé entre l’index et le majeur, il entreprit de faire quelques pas dans la pièce avant de se planter au milieu de ses alter ego :

« Si on considère, Milo, que tu as raison au sujet de la diffusion inéluctable des informations nous concernant, qu’au moins nous puissions anticiper leur nature, histoire de savoir à quoi nous attendre. Le Pentagone semble en savoir long sur nous et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même…

— … Les archives sont localisés au troisième sous-sol d’après les plans que nous avons obtenus. Je vais y aller, compléta Kanon.

— “Y aller” : c’est-à-dire ? Laissa échapper Thétis, ahurie.

— C’est l’affaire de quelques minutes sur place. Je récupère ce que je trouve et on pourra se faire une idée un peu plus précise de leur niveau de connaissance.

— Je viens avec toi », asséna Milo sans même regarder Saga qui haussa les sourcils… avant de hausser les épaules devant le signe d’assentiment silencieux de son frère.

Le risque de se faire surprendre n’effleura personne : deux chevaliers d’or en capacité de se déplacer à la vitesse de la lumière ne laisseraient tout au plus qu’une infime distorsion sur les images de la vidéo-surveillance en guise de témoignage de leur passage. Pas même le temps d’une rencontre intempestive, et dans le cas contraire :

« … Pas de dommage collatéral, avertit Saga comme Angelo levait les yeux au plafond. Autre point : nos braqueurs super-héros narguent ouvertement les autorités américaines au point de leur avoir indiqué leur prochaine cible, une banque en plein Manhattan. Il faut que j’en ai le cœur net alors j’ai demandé à certains de mes contacts de mettre Jane sur le coup. »

Cette fois, ce fut au tour de Rachel de regarder le Pope par en-dessous :

« Jane ? Pourquoi est-ce que tu la mêles à cette histoire ?

— Parce qu’en tant que tireur d’élite parmi les meilleurs de sa profession, elle sera positionnée sur le toit pile en face de la banque, le FBI ayant décidé d’employer les grands moyens. Sa mission officielle est de tenter de toucher au moins un des braqueurs, sans le tuer.

— Et l’officieuse ? Soupira la Grecque.

— Permettre à Aiolia d’observer les opérations et à Astérion de localiser une cible à prendre en chasse. Et si ça se corse… »

Le Pope, toujours debout, pivota vers Aioros qui l’écoutait avec attention :

« … Nous, on a un chasseur d’élite. »

Rozan, Chine, début août 2006

« Quand on me l’a dit, je n’ai pas voulu y croire.

— Et pourtant. »

Le sourire avec lequel Okko répondit à celui, glacial, de Shiryu, était féroce. Vêtu de son seul pantalon, il acheva sa traversée du lac afin de rejoindre la berge sur laquelle l’attendait son ancien condisciple. D’ici, la chute ininterrompue de la cascade en amont n’était plus qu’une rumeur sourde mais persistante, afin que nul alentour n’en oubliât la puissance.

« Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je pourrais te poser la même question. Après tout – Okko balaya d’un geste large le surplomb sur lequel se dressait la vieille maison à quelques dizaines de mètres, englobant dans le même mouvement les champs abandonnés, les herbes folles et le chemin raviné par les pluies – cela fait bien longtemps que cet endroit n’appartient plus à personne, je me trompe ?

— Cet endroit dont Dôkho t’avait chassé, répliqua sèchement Shiryu, et où il n’aimerait pas te revoir.

— Dôkho est mort. »

Shiryu cilla, l’espace d’un dixième de seconde. Comment Okko pouvait-il le savoir ? Il récupéra cependant bien vite sa contenance devant l’air trop impassible de l’autre homme pour être honnête. Il le connaissait par cœur : la maîtrise de soi n’avait jamais fait partie des qualités premières d’Okko.

« Tu n’as pas répondu à ma question.

— Il ne me semble pas te devoir quoi que ce soit. »

D’un hochement de menton, Shiryu désigna les épaules marbrées d’hématomes de son vis-à-vis :

«  Tu penses réellement réussir ?

— N’y es-tu pas parvenu, toi ? J’imagine que des félicitations s’imposent. Il faut croire qu’il ne s’était pas complètement trompé sur ton compte. »

Ni sur le tien. Shiryu retint toutefois sagement sa langue. Leur dernière rencontre ne lui avait pas laissé que de bons souvenirs et quand bien même il avait gagné leur combat, c’était le goût amer de la défaite qui s’imposait à lui à chaque fois qu’il se le rappelait. A savoir le moins souvent possible.

« Merci, finit-il par répondre. Quoi que tu puisses en penser, ça n’a pas été facile. Il ne m’a pas fait de cadeau. »

Le rire âpre d’Okko se répercuta contre les hautes falaises :

« Oh, je n’en doute pas une seule seconde ! Et même s’il t’en avait fait un, il n’aurait pas eu la moindre valeur sans la reconnaissance du Dragon – Okko jeta un coup d’œil derrière son épaule, Shiryu suivant son regard en direction de la cascade dont à cette distance ils n’apercevaient que la brume constante qui s’élevait dans le ciel clair – Te connaissant, je doute fort que tu l’aurais accepté. Comment va Shunrei ? »

Le changement abrupt de sujet faillit le désarçonner une fois de plus mais le chevalier de bronze voyait revenir ses anciens réflexes à toute allure. Trop souvent Okko s’était amusé à le pousser dans ses retranchements lorsqu’ils étaient enfants, se délectant de son embarras et de sa maladresse à chacune des bourdes qu’il commettait bien malgré lui. Shiryu avait dû apprendre à composer avec ce camarade fantasque et violent pour cesser de se ridiculiser autant devant son maître que devant Shunrei, donc.

« Bien.

— Pas trop difficile pour elle de n’être qu’un deuxième choix ?

— Je ne te permets pas de parler de Shunrei en ces termes, gronda le Dragon en se ramassant légèrement sur lui-même.

— Voyez-vous ça… Cette noblesse toute neuve à son égard, elle est de première main ou d’occasion ? Parce qu’on ne peut pas vraiment dire que tu en avais quelque chose à faire de cette pauvre fille qui se mourait d’amour pour toi à l’époque !

— Je l’ai toujours respectée !

— Mais oui, c’est ça. Quand on se regarde dans une glace, tout est une question de point de vue, pas vrai ?

— Espèce de… ! »

Le poing rageur de Shiryu ne trouva que le vide et faisant volte-face, il retrouva Okko derrière lui, les bras croisés et qui le contemplait avec pitié :

« Tss. Maître Dôkho n’aurait pas aimé ce geste. Je t’ai connu plus maître de tes émotions, Shiryu. Plus… rapide, aussi. »

Les yeux étrécis, le chevalier de bonze détaillait Okko, imperturbable à l’exception d’un trompeur petit sourire en coin. La désinvolture qui l’avait toujours caractérisé n’avait pas été émoussée par les années et s’accompagnait dorénavant d’une force dont Shiryu n’avait pas gardé le souvenir. Okko était un garçon prometteur, Dôkho le lui avait souvent dit, même après l’avoir renvoyé ; dommage que son caractère ne s’accordât pas avec de telles capacités, rajoutait alors le chevalier d’or de la Balance avec toujours dans la voix l’écho d’un regret que le Dragon avait longtemps considéré avec une certaine jalousie coupable.

« Que fais-tu ici ? demanda-t-il de nouveau.

— Tu es bouché ou quoi ? Je me réinstalle.

— Tu n’es pas chez toi, ici.

— Et toi tu ne l’es plus ! Depuis longtemps qui plus est. Or tu sais ce qu’on dit : qui va à la chasse…

— Dôkho était mon maître et je suis son héritier ! »

Cette fois, Okko éclata d’un rire sonore qui se répercuta contre les hautes falaises qui encadraient la cascade, un rire qui l’espace d’un instant se superposa au grondement incessant des chutes :

«  Dans ce cas nous sommes deux et nous allons donc avoir un problème.

— Ni la honte ni l’humilité ne t’ont jamais étouffé, décidément.

— D’où ma forme éclatante. Au fait, on ne se proclame pas héritier : on le prouve. Et pour l’heure… »

Sans plus de façon, Okko lui tourna le dos et se dirigeant d’un pas tranquille vers la grève, pénétra bientôt dans le lac qui s’étendait au pied de la cascade. L’onde n’était paisible qu’en sa plus extrême périphérie ; lorsqu’il pivota pour faire de nouveau face à Shiryu, l’eau lui arrivait à la taille et clapotait doucement contre ses flancs. Il tendit un bras, puis son index vers son ancien condisciple, avant de replier ce dernier en un geste d’invite :

« … je ne suis pas convaincu que tu en sois capable. »

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