Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 44

Rozan, Chine, début août 2006

Ils n’étaient tous deux alors que des enfants, âgés de sept ans à peine, lorsqu’ils avaient gravi pour la première fois le long sentier escarpé qui menait à Rozan. Celui qui les avait sorti de leurs orphelinats respectifs – le recruteur du Sanctuaire – les avait menés là, au pied de la montagne et abandonnés après leur avoir désigné la direction à suivre.

Ils avaient mis près d’une semaine pour parvenir à destination, l’un aidant l’autre dans les passages difficiles pendant la journée, dormant l’un contre l’autre la nuit pour se réchauffer, tous deux bien vite en quête de nourriture et d’eau lorsque les maigres provisions que l’homme leur avait laissées avaient été épuisées au bout de deux jours à peine. Lorsqu’ils avaient posé le pied au sommet, à l’entrée de cette langue rocheuse qui s’élançait dans le vide à la rencontre de la plus gigantesque cascade qu’ils avaient jamais vue dans ces montagnes, ils étaient épuisés et affamés. Mais vivants. Dôkho avait alors penché vers eux son regard bienveillant avant de les féliciter pour leur courage et de se présenter  : désormais, ils vivraient avec lui, et lui leur apprendrait tout ce qu’ils devaient savoir pour devenir chevaliers au service de ce Sanctuaire qui les avait sauvés de la misère.

Sept ans. Ils étaient trop jeunes pour comprendre mais assez âgés cependant pour ne pas savourer la nourriture chaude et savoureuse que le chevalier d’or de la Balance avait préparée en prévision de leur arrivée, ni les deux lits trop grands pour eux et qui allaient constituer, à l’instar de la petite maison bâtie en bambou et couverte de chaume, de la cascade et de son chant incessant, et de ces montagnes vertigineuses en guise d’horizon, les repères de leur quotidien pour les années à venir.

* * *

Le décor n’avait pas changé, il n’était pas près de l’être. Les couleurs, les odeurs, les sons étaient les mêmes et les réflexes acquis en ce lieu s’imposèrent au Dragon avant même qu’il en prît conscience alors qu’il attaquait, feintait et esquivait son adversaire. Ce dernier n’était pas en reste  ; les gestes mille fois répétés, les postures tenues des heures durant sous un soleil de plomb ou dans le blizzard glacé, les enchaînements, les pauses, les reprises, Okko n’en avait manifestement rien oublié. Quiconque les aurait observés en cet instant, plongés jusqu’à mi-corps dans l’eau glacée, s’affranchissant de son étreinte au milieu de myriades d’éclaboussures étincelantes, replongeant en elle pour mieux qu’elle les repoussât, qu’elle leur donnât cette force qu’ils savaient tirer de sa masse, aurait cru à une danse dont chaque mouvement, chaque geste n’avaient pour objectif que de s’accorder entre eux afin de créer une harmonie parfaite. Et c’était le cas, en quelque sorte  : leurs puissances respectives s’équilibraient si bien qu’elles se répondaient l’une autre avec une égale intensité dans chacun de leurs coups.

La résistance exercée par l’eau n’était une contrainte ni pour le Dragon ni pour Okko. Ils fendaient l’onde comme si elle n’avait pas existé et ne s’en élevaient que plus haut et plus vite dès lors qu’elle ne les environnait plus. Poings, pieds, coudes, se heurtaient à une vitesse de plus en plus élevée à chaque fois qu’ils se trouvaient à portée et les coups reçus comme donnés étaient à chaque minute plus nombreux lorsqu’ils retombaient sans se perdre de vue un seul instant.

Shiryu était bien obligé de le reconnaître  : Okko ne s’était pas laissé aller depuis son renvoi. Des bases inculquées par la Balance, il avait constitué le socle de l’entraînement qu’il avait assurément poursuivi, seul, au gré de ses pérégrinations. S’ils ne s’étaient jamais revus, le Dragon avait eu vent de loin en loin de sa subsistance, soit parce que l’homme avait croisé la route de membres du Sanctuaire, soit parce que leurs chemins s’étaient rapprochés, parfois trop tôt, le plus souvent trop tard  : l’un était passé par ici, l’autre passerait par là. Il n’avait cependant pas imaginé que livré à lui-même, Okko eût pu malgré tout atteindre un tel niveau  ; Dôkho n’avait de toute évidence pas mésestimé son potentiel. Un potentiel qui, si Okko avait continué à suivre l’enseignement du chevalier d’or, aurait pu faire de lui le chevalier du Dragon en lieu et de place de son titulaire actuel. Cette idée, pour le moins désagréable, fit réaliser à Shiryu que depuis près d’une heure à présent, Okko se maintenait à sa hauteur sans fatigue apparente, sans donner l’impression de forcer en quoi que ce fût.

L’autre ne lisait pas dans ses pensées ; néanmoins, il dut déchiffrer sans peine la crispation soudaine sur les traits du Dragon :

« Je commence à m’ennuyer, déclara Okko après une énième feinte qui le vit passer sous le bras de son adversaire et lui compresser les côtes tandis que ses cervicales encaissaient souplement le coude assené avec violence par Shiryu à la base de sa nuque. Et quelque chose me dit que toi aussi. Alors à moins que tu n’aies vraiment rien de mieux à faire, si on passait à la vitesse supérieure ? »

Au sens figuré comme au sens littéral du terme comprit Shiryu en avisant l’aura froide de son ancien camarade se déployer autour de lui, tirant un frémissement supplémentaire à la surface du lac, déjà malmenée.

Faut-il donc qu’on en arrive là ?

Fut un temps, l’enjeu avait été Shunrei, la petite orpheline adoptée par Dôkho et qui avait rejoint leur foyer deux ans après leur arrivée à tous les deux. L’irruption de cette enfant avait insensiblement modifié l’équilibre de leur amitié avant d’en sonner définitivement le glas à l’entrée dans l’adolescence. Leur rivalité ne s’exprimait plus seulement autour de la charge pour laquelle ils concouraient et trouvait à s’alimenter au travers des attentions que l’un ou l’autre réussissaient à induire chez l’élue de leur cœur. Il s’était avéré que de cœur réellement amoureux, il n’y en avait qu’un, celui de Okko. Mais parce que l’injustice trouve toujours à se frayer une chemin même là elle ne devrait pas avoir droit de cité, Shunrei, elle, avait choisi Shiryu. Une erreur manifeste qu’Okko avait tenté de lui faire reconnaître, sans succès, après que sa fureur et ses emportements coutumiers eurent dépassé les bornes et que Dôkho l’eut chassé. Okko avait toujours su que pour Shiryu, Shunrei ne représentait pas le dixième de ce qu’elle était pour lui. Et Shunrei avait fini par s’en rendre compte, elle aussi, mais trop tard.

Le destin, bien que quelque peu contrarié, avait toutefois fini par rattraper Shiryu et Shunrei et ce qu’ils avaient en commun – bien plus en fin de compte que ce qu’ils avaient imaginé – avait su les réunir. Elle n’avait jamais aimé Okko ; les années n’avaient rien changé à ce fait. Si bien qu’aujourd’hui, l’enjeu était tout autre, à la vérité celui qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : dire, enfin, lequel des deux était le plus digne de porter la puissance de Rozan.

Le cosmos émeraude du Dragon se déploya à son tour, l’eau tourbillonnant autour de lui jusqu’à créer un vortex qui dégagea son corps tout entier de son emprise. En face, dans la posture du tigre que Dôkho lui avait enseignée, se tenait Okko qu’une sérénité incongrue semblait draper au même titre que l’eau subitement apaisée à son entour. Un même maître, deux conceptions.

« Tu as raison : qu’on en finisse ! »

La colère du Dragon jaillit depuis les profondeurs du lac, entraînant avec elle des tonnes d’eau chargées de cosmos qui s’élevèrent si haut qu’elles masquèrent l’espace d’un instant le soleil qui brillait dans un ciel sans nuage, avant de s’abattre à toute vitesse sur Okko qui n’avait toujours pas bougé.

Le vacarme fut assourdissant, et la terre trembla lorsque l’encaissant de la vaste étendue d’eau fut frappé de plein fouet par le coup, une vague immense se soulevant puis retombant avec fracas sur les berges pour les submerger.

Essoufflé, Shiryu recula de quelques pas dans l’eau, revenue à sa hauteur, son cosmos palpitant encore en une mince pellicule à la surface de son corps. Il n’y avait plus personne en face de lui. Se pouvait-il, réellement, que… ?

Le rugissement vint du ciel, en même temps qu’une ombre immense plongeant à une allure folle dans sa direction. Il n’avait pas encore fini de lever les yeux qu’une puissance énorme l’écrasa au fond du lac, comprimant son squelette jusqu’à l’étirer au-delà des limites, lui arrachant un hurlement qui ne fut qu’une onde propagée en silence dans l’eau qui pénétra sa bouche, sa gorge, sa trachée et bientôt ses poumons jusqu’à le priver de ses ultimes réserves d’oxygène. Les pattes, lourdes et féroces, d’un tigre le maintenaient sous la surface.

Comment ? Comment a-t-il pu échapper à la colère du Dragon ?

« Alors ? On fait quoi maintenant, dis-moi ? »

La voix d’Okko lui parvenait nettement bien que déformée, depuis la surface.

« Je n’ai pas très envie de te tuer à vrai dire. Je pourrais, bien sûr, il me suffit de te maintenir encore sous l’eau et tu finiras bien par te noyer malgré ta résistance. Parce qu’il se trouve que, moi, j’ai tout mon temps. Ceci dit, je n’en vois pas bien l’intérêt : je ne te déteste plus tant que ça après tout. Alors, tu n’as qu’à te rendre, je te libère, tu ne remets plus les pieds ici et tu rentres chez toi t’occuper de Shunrei comme le bon mari que tu es. Je te préviens, je vérifierai. Alors, qu’en penses-tu ? »

Et la pression de s’accentuer sur le dos de Shiryu qui s’arqua selon une courbe impossible tandis qu’il hurlait en silence une seconde fois.

« Comment ? Je n’ai pas bien entendu. Tu peux répéter s’il te plaît ? »

Le. Même. Maître !

L’eau se comprima, sa consistance se modifiant sans pour autant se transformer ni en glace ni en vapeur. Elle passait d’un état à l’autre, comme indécise ; Okko laissa échapper un “oh ?”, plus fasciné que surpris. Ses jambes furent bientôt emprisonnées dans une gangue à la fois réfrigérante et brûlante et réduit à l’immobilité, il ne put que constater le vide soudain sous ses pieds. Un sourire mauvais déforma ses lèvres   il aurait dû s’y attendre.

De nouveau, l’eau du lac se retira pour dégager un passage au Dragon, debout, et qui depuis la cascade sous laquelle il avait émergé, s’avançait d’un pas déterminé vers Okko.

« Tu as vraiment cru me battre ? Fit Shiryu d’une voix glaciale. Quelle que soit la puissance que tu t’es forgé, je suis le chevalier du Sanctuaire que tu étais incapable de devenir. Car la force ne fait pas tout, notre maître te l’a pourtant dit et répété ! »

La chaleur dégagée par le cosmos en exergue du Dragon acheva de vaporiser un périmètre plus vaste encore, découvrant les rochers et les mousses tapissant le fond du lac.

« Et puisque tu n’as pas fini ta formation, laisse-moi te transmettre une dernière chose par sa voix : sans honneur, la puissance n’est rien !  Puissent les cent dragons te le prouver ! »

Cela ne dura qu’un instant, pas même un centième de seconde mais cela fut suffisant pour que sous les yeux de Okko abasourdi, la cascade de Rozan qui déversait son flot ininterrompu depuis des millions d’années, s’immobilisât. Se figeât. Comme si le temps, subitement, venait de s’arrêter. Puis, semblant obéir à un ordre muet, son cours s’inversa.

Colossal, le cosmos du Dragon remplit à lui seul la vasque immense et désormais vide du lac jusqu’à en déborder les rives. Du haut de la falaise, ne chuta bientôt plus qu’un mince filet d’eau claire, puis quelques gouttes, puis plus rien.

Plus rien du tout.

Les yeux agrandis, Okko reporta son attention sur Shiryu dont les traits étaient empreints d’une tristesse diffuse :

« Moi non plus, je n’ai pas envie de te tuer. Mais il n’y a pas de place pour nous deux ici. Il n’y en a jamais eu. Adieu, Okko. »

Et les milliers, non les millions de tonnes d’eau accumulés en amont de la cascade et retenus par le cosmos du Dragon, furent libérés dans un grondement sourd qui ébranla toute la région, arasant la roche et la forêt, surcreusant le lit de la rivière, ravageant tout sur leur passage en direction du vide qui les appelait, en direction d’Okko qui hurla à plein poumons quand les cent dragons se précipitèrent depuis le ciel.

* * *

Shiryu se laissa choir au milieu du lac, protégé par son cosmos qui s’était recroquevillé autour de lui pour le protéger de l’impact. Celui-ci n’en fit pas moins ployer ses épaules et sa tête, avec une force bienheureuse qui l’empêcha d’assister à la fin de son ancien condisciple.

Ils avaient été amis tous les deux. Non, plus que ça : des frères. Ces jours et ces nuits au cours desquels les deux petits garçons qu’ils étaient alors avaient dû survivre, ensemble, avaient scellé bien plus qu’ils ne l’avaient imaginé. Lorsque Dôkho l’avait renvoyé, cela lui avait été un soulagement ; ainsi il n’avait pas eu à affronter son frère pour obtenir sa charge. Une seule place pour deux. Dôkho le savait-il ? C’était impossible. Cela l’avait toujours été. Et cette défaite, fatale, qu’il lui infligeait aujourd’hui était un effet à retardement du destin qui les unissait.

L’air cessa bientôt de crépiter autour de lui, tandis que l’eau reprenait sa place dans le lac, tout comme la cascade de Rozan retrouvait les lois régissant son flot immuable. Lentement, il se redressa. Et vacilla, les yeux exorbités :

« Par tous les dieux ! »

Là-bas, à un dizaine de mètres, le soleil s’était décroché du firmament et rayonnait d’une force si aveuglante à la surface de l’eau que Shiryu porta sa main en un réflexe jusqu’à ses yeux et se détourna tout en reculant maladroitement. Ce n’était même plus de la chaleur qu’il percevait mais une incandescence si intense que l’eau qui imbibait ses vêtements et ses cheveux acheva de s’évaporer en un éclair ; elle n’était cependant pas dangereuse et ce fut un souvenir, un simple souvenir qui rouvrit ses yeux avec précaution avant qu’ils se tournassent de nouveau vers la source de lumière. Le cosmos de Dôkho. Cela ne faisait aucun doute ! C’était bien l’aura solide et bienveillante à la fois du vieux Chinois qui s’exprimait là, aussi vivante qu’il l’avait connue pendant des années à vivre au creux de sa force rassurante. Mais comment était-ce possible ?

Dôhko. Est. Mort !

Son impression initiale s’estompait cependant que sous l’éclat se matérialisait une surface convexe et d’apparence métallique. De l’or, comprit Shiryu dont l’esprit logique se refusait à établir un lien que tout en lui voulait lui imposer par ailleurs. Sa surface était constellée de petites demi-sphères, comme autant de têtes de dizaines de clous de diamètre assez imposant pour attester de leur solidité. L’aura acheva de se dissiper tout à fait : ne resta plus que le métal doré – le bouclier ! – dont l’intégrité, d’apparence intacte de prime abord, était en réalité altérée par fissures ouvertes et matière manquante.

L’armure de la Balance !

Non. Non ! Les armures étaient détruites depuis des siècles, toutes les armures, de chacun des ordres du Sanctuaire. Dôkho le leur avait raconté à la manière de ces légendes dont il avait été si friand durant l’enfance : seules les plus puissantes, celles qui avaient revêtu le corps des chevaliers d’or en des temps immémoriaux, avaient en partie résisté au passage du temps, ravalées au rang de vestiges historiques, de reliques bien qu’encore empreintes du cosmos qui leur avait donné vie. Dôkho ne s’était pas appesanti sur le cérémoniel qui entourait l’accession à la charge suprême ; tout juste leur avait-il confié que de l’armure du septième signe du zodiaque, il ne demeurait plus qu’un des deux boucliers qui l’avaient constituée.

Ce bouclier.

« Qu’est-ce que…

— Eh bien ! – Okko exhala un soupir bruyant en se relevant, le bouclier fermement tenu entre ses mains – il fallait au moins ça ! Tu m’avais caché que tu étais enfin parvenu à dompter les cent dragons, Shiryu. Du propre aveu de feu notre maître, qu’un simple chevalier de bronze puisse libérer la puissance suffisante à cet effet était parfaitement impossible.

— Okko ! Que fais-tu avec ce bouclier ?! – Shiryu le désignait d’un doigt aussi furieux qu’indigné – il devrait être au Sanctuaire ! Comment est-il entré en ta possession ? Je ne peux pas…

— Hola, tout doux ! Cette petite chose vient d’absorber plus de cosmos qu’elle n’en a perçu depuis un bon paquet d’années. Et elle est entre mes mains.

— Tu n’oserais tout de même pas… ! » Rugit Shiryu en se ruant à l’assaut de son adversaire lequel, non sans une grimace de souffrance, leva le bouclier à bout de bras. Allons, il lui suffisait de se concentrer assez, exactement comme il l’avait fait tantôt, pour que cette fois encore l’artefact vînt à son secours. Bon sang, il y était arrivé !

J’ai réussi !

Un cri de douleur ponctua l’impact brutal du Dragon contre un rocher qui se dressait sur la rive, repoussé sur toute la longueur du lac. La contre-poussée le propulsa la tête la première dans l’eau et se redressant sur les bras, il voulut repartir à l’assaut.

« Ne te fatigue pas, commenta Okko d’un ton blasé. C’est moi que ce bouclier a décidé de protéger et toi, tu voudrais continuer à te proclamer comme le seul héritier de Dôkho ? Il te faut quoi, de plus ?

— Je ne sais pas… Je ne sais pas comment, ni pourquoi ce bouclier est ici, entre tes mains, mais ce que je sais en revanche, c’est qu’il n’a rien à y faire ! Les cent… »

Le son d’un éboulement proche l’interrompit et il aperçut, sur la gauche de la cascade, quasi à son sommet, des silhouettes qui entreprenaient de dévaler le raidillon qui zigzaguait à flanc de falaise.

Okko aussi les avait vues.

« Aussi surprenant cela puisse te paraître, j’ai été content de te revoir, Shiryu. Mais il s’avère que je n’ai plus autant de temps devant moi que je le pensais et crois bien que je le regrette !

— Hé, où vas-tu ? On n’en a pas fini toi et moi ! »

Le Dragon s’élança à la poursuite de l’autre homme, que le port du bouclier encombrait. Que d’autres en eussent après lui était pour l’heure secondaire : il était plus près qu’eux et ainsi ralenti, Okko ne pourrait pas lui échapper bien longtemps sur ce terrain escarpé. Encore un petit effort et puis… L’éruption de cosmos doré l’aveugla presque autant que lorsque le bouclier s’était imposé pour protéger Okko et suffit à lui faire perdre l’équilibre ; lorsqu’il se releva, Okko avait disparu. Tout simplement.

Il fit alors volte-face, pour scruter la falaise. Les silhouettes elles aussi s’étaient envolées… Non : il perçut leur mouvement en direction du bas de la vallée. Les individus avaient dû observer leur course-poursuite et modifier leur route. Avaient-ils retrouvé la piste d’Okko ? Il en doutait. Mais il comprit à l’oreille qu’ils n’avaient l’intention de ralentir. Et surtout qu’ils étaient rapides. Aussi rapides que lui ce qui signifiait que ces gens disposaient de capacités similaires. Il hésita entre leur emboîter le pas pour espérer retrouver Okko – mais il était seul et eux, au moins quatre – et prévenir Rachel. Pour le bouclier. Pour Okko. Et pour ces inconnus qu’il préférait fuir plutôt que d’affronter celui qui, un jour, avait été son frère.

Sanctuaire, Grèce, août 2006

Andreas l’avait réveillée à cinq heures du matin et si elle avait réussi – petit miracle ! – à le rendormir sans l’aide de qui que ce fût, elle avait vite compris qu’elle ne réitèrerait pas pareil exploit en ce qui concernait sa propre fin de nuit. Enfin, nuit… Le liseré pâle de l’aurore ondulait déjà sur l’horizon de la mer Égée quand elle était sortie de la chambre de son fils ; un élastique dans les cheveux et une paire de chaussures de sport plus tard, elle courait le long des chemins escarpés de l’île encore endormie, profitant des dernières heures de fraîcheur avant les températures écrasantes qui étaient devenues leur quotidien à tous. Les griffes du maquis rachitique qui lui lacéraient les jambes ne la ralentissaient pas et sans même s’en rendre compte, elle se retrouva à accélérer, le visage fouetté par l’air qu’elle fendait de plus en plus vite. Tout en elle s’abreuvait de l’aube limpide, des senteurs discrètes de la marjolaine, du reflux régulier et paisible de la mer en contrebas et de l’absolu silence que rythmeraient bientôt les cigales : elle respirait à plein poumons et prenait conscience dans le même temps qu’elle avait en quelque sorte cessé de le faire depuis deux jours.

Si ce n’est plus. Beaucoup plus.

En dépit de sa vitesse, elle ne transpirait pas, ni n’était essoufflée. N’importe quel être humain normalement constitué n’aurait pas pu en dire autant ; elle, restait un chevalier d’or, même sans cosmos actif. Plus que tous les mots rassurants que ne cessaient de lui répéter ceux et celles qui l’aimaient, c’était ce genre de moments où elle se retrouvait seule avec elle-même, avec son corps et ses capacités physiques, qui la rassérénaient véritablement, ces moments où la certitude d’exister encore en tant que Thétis Hedström, Chevalier d’or des Poissons, s’imposait à ses angoisses. Toutes cependant ne s’en trouvaient pas dissipées et jurant entre ses dents serrées, elle s’obligea à accélérer encore… pour tomber nez à nez avec Shura qui avait choisi d’effectuer le tour de l’île en sens inverse. Un réflexe partagé leur évita de se télescoper à la dernière seconde et ils s’arrêtèrent l’un à côté de l’autre, à quelques mètres de l’extrémité d’un surplomb calcaire au-dessus de la mer. Sans se concerter, ils s’engagèrent dans l’étroite sente qui y menait, pour ne pas rester sur le chemin qui d’ici moins d’une heure se retrouverait autrement plus fréquenté.

« Ce n’est pas aujourd’hui que vous repartez ? Demanda Thétis en resserrant l’élastique autour de son épaisse chevelure blonde alors qu’ils se penchaient tous les deux au-dessus du vide pour examiner le niveau d’agitation de la mer.

— Saga aurait préféré, histoire que je puisse l’informer en temps réel de l’évolution de la situation du côté de la presse mais Angelo veut attendre le retour de Kanon et de Milo pour “savoir”. Je pourrais te dire qu’entre les deux mon cœur balance mais j’imagine que tu ne me croiras pas ?

— Je crois surtout que Saga n’a pas dû beaucoup insister, s’esclaffa Thétis parce que dans le cas contraire vous n’auriez pas eu le choix.

— Promets-moi de garder tes déductions pour toi.

— Il fait encore la tête ?

— Ça lui passera – Shura haussa les épaules avant de s’étirer avec un grognement tout en arquant le dos vers l’arrière – Angelo n’a jamais été du genre à étaler sa vie sur la place publique et l’idée que d’autres passent outre ses principes personnels, même s’ils ne sont pas particulièrement nombreux je te l’accorde, le met de très mauvaise humeur.

— Ce qui se comprend, non ? »

Sans le vouloir, Thétis, en répondant au Capricorne, s’était tournée vers lui et son regard était tombée sur la large cicatrice blanchâtre qui déchirait la peau hâlée de son pectoral gauche jusqu’à son épaule et dont elle savait qu’elle dévalait à l’identique son omoplate. Il ne semblait plus souffrir de sa blessure même si de loin en loin, il lui arrivait d’effectuer distraitement quelques gestes d’assouplissement : elle connaissait le prix qui avait été payé pour obtenir ce résultat, un prix qui la fascinait et l’effrayait tout à la fois. Chassant son émotion, elle se reconcentra sur sa voix paisible mais ferme alors qu’il reprenait :

« Oui évidemment. Cette situation ne m’enchante pas plus que lui ou n’importe lequel d’entre nous mais je me dis que pour savoir vraiment qui nous sommes, au-delà de données purement administratives et donc facilement accessibles, il aurait fallu nous suivre, voire vivre à nos côtés, littéralement. Donc je ne crois pas que les informations détenues par les États-Unis soient si sensibles.

— Et si malgré tout c’est le cas ? Nous avons côtoyé Corman, pas très longtemps c’est vrai mais assez pour qu’il ait vu et entendu des choses qui en disent plus sur nous que n’importe quoi d’autre. Et ajoutées à l’administratif comme tu dis… »

Elle ne termina pas sa phrase, ou plutôt la ponctua d’un soupir comme elle reportait son attention sur l’horizon en passe de devenir aveuglant alors que le soleil s’arrondissait juste au-dessus.

« J’ai un mauvais pressentiment, finit-elle par admettre en serrant les poings le long de ses cuisses.

–– Tu t’inquiètes pour Kanon ? Fit Shura en haussant un sourcil.

— Bien sûr que non. C’est juste… Imagine : et si on découvre qu’ils savent tout de nous ? Absolument tout ? Cela reviendrait à considérer qu’ils nous surveillent depuis des années, depuis toujours si ça se trouve et qu’au fond, la vie que certains d’entre nous ont voulu avoir hors du Sanctuaire nous a rendus vulnérables.

— Je ne pense pas avoir mis le Sanctuaire en danger en choisissant de travailler à côté, et toi non plus, répliqua Shura sèchement. Je ne crois pas que ce soit…

— Tu savais que j’avais été choisie l’année dernière pour effectuer un nouveau post-doc en Floride ? le coupa Thétis tout à coup, ses grands yeux azur accrochant ceux de l’Espagnol qui s’était interrompu. Mais je suis tombée enceinte d’Andreas. Ceci dit, ils m’ont promis de me garder le poste encore deux ans.

— C’est une bonne nouvelle, non ?

— C’est ce que je croyais. Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûre. Tu vois, s’il ne s’agissait que de moi, je trouverais une solution, sans doute pas idéale mais j’irais au bout de mes choix. Mais Andreas ? Il va grandir, deviendra probablement Chevalier d’Or à son tour – à ces mots, les traits de la jeune femme se chiffonnèrent légèrement – et devra construire sa propre vie. Du moins, c’est ce que je lui souhaite et je ferai tout pour qu’il en soit ainsi. Mais est-ce que ce sera seulement possible ? »

Une cavalcade brouillonne se fit entendre derrière eux et se retournant, ils aperçurent une dizaine d’adolescents à l’air mal réveillé lancés sur le sentier. Vu l’heure très matinale, il s’agissait des apprentis les plus avancés dans leur formation et Shura aperçut les cheveux blonds d’Armand qui à l’inverse ne parut pas le remarquer, de même qu’Ethan qui menait le groupe. Les deux chevaliers d’or les regardèrent passer et les suivirent des yeux jusqu’à leur disparition derrière un virage.

« Je ne sais pas Thétis, admit le Capricorne, mais je choisis de penser que oui, que ceux qui nous succèderont auront les mêmes opportunités que nous même si le contexte ne sera certainement pas le même.

— Alors tu le penses aussi, n’est-ce pas…

— Penser quoi ?

— Que tout va changer. »

Shura prit une profonde inspiration qu’il bloqua, ses mâchoires soudain crispées. De ses échanges avec Saga, il n’avait pas tout dit à Angelo parce qu’il savait comment celui-ci réagirait. Le Pope réfléchissait vite et bien qu’il détestât absolument les conclusions vers lesquelles tout semblait le pousser, il ne pouvait se permettre de les ignorer. « Rien d’absolument certain », avait-il dit à Shura, « mais le Sanctuaire se retrouve dans une situation sans précédent. Et par définition, ce qui nous attend est tout aussi inédit. Quoi qu’il arrive à partir de maintenant, il y aura un avant et un après et je ne sais foutrement pas à quoi il va ressembler. Alors qu’au moins on essaye d’anticiper ce qui peut l’être : je compte sur toi. »

Tout ? Peut-être. Ou peut-être pas. Il était encore trop tôt pour le savoir, ni même pour l’imaginer. La seule chose véritablement importante pour le moment, la priorité qui devait être la leur, était de sauver le Sanctuaire. De sauver l’idée du Sanctuaire plus précisément, laquelle constituait pour l’heure la cible de la cabale à l’œuvre au vu de la teneur de plus en plus polémique des messages qui se répandaient sur des forums qui, eux, étaient de moins en moins obscurs. Saga les lui avait fait lire et il soupçonnait être le seul pour le moment à avoir bénéficié de cette exclusivité, en sus de Kanon et Rachel. Il en avait été terrifié. Sous des formulations provocatrices, voire grotesques au point de faire sourire n’importe quel quidam de passage, le fond du propos s’avérait redoutablement précis. Juste. Vrai. A tel point qu’au-delà des faits exposés – une armée sans dieu ni maître, un pouvoir extraordinaire et sans limite, des êtres en capacité de l’utiliser sans rendre de compte à quiconque – les questionnements et le jugement implicite qui les accompagnaient n’étaient pas si discutables : qui pour protéger l’humanité de ces gens ? Quels remparts contre leur toute puissance ? Qui détient le véritable pouvoir ? Ou bien encore : quelle est la nature de cette force ? Est-elle naturelle ? Appartient-elle à l’humanité ? Et si oui, pourquoi n’est-elle l’apanage que de quelques-uns ?

Même s’il n’était pas dans sa nature de laisser transparaître ses émotions, la pâleur du Capricorne dont il savait qu’elle avait envahi ses traits tant il avait l’impression que son sang avait déserté son corps, n’avait alors pas échappé à Saga qui avait alors hoché la tête d’un air morose. L’essence même du Sanctuaire se retrouvait exposée, débattue, jugée. Et ce n’était que le début ! Or sans elle, tout le reste, le cosmos, leurs existences, leur raison d’être et celle de ceux et celles appelés à leur succéder, n’auraient plus aucun sens.

Oui, Angelo allait très mal réagir. Et pas que lui.

Laissant finalement filer une expiration contrôlée pour aider le calme à revenir dans son esprit – et empêcher au passage que le Cancer surprît son trouble alors qu’ils partageaient désormais un seul et unique cosmos – Shura passa un bras autour des épaules de Thétis et, leurs pas accordés, ils s’en retournèrent vers le Domaine Sacré :

« Tu sais, je pense surtout – il resserra ses doigts sur le haut du bras de la jeune femme qu’il sentit se détendre – qu’il ne tient qu’à nous de préserver l’essentiel.

— Et c’est quoi pour toi, l’essentiel ?

— Notre devoir. Nos liens. Pour ne pas nous perdre. »

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