Nouvelle Ère – Émergence – Chapitre 5

New York, USA, Mars 2006

« Ah, le voilà. »

Camus suivit le regard chaleureux de Jane en direction d’Aiolia qui venait d’apparaître sur le toit de l’immeuble. Un sourire de bienvenue s’épanouit sur le visage du Verseau, auquel Aiolia répondit avec la même spontanéité tout en s’approchant de leur table, l’une des plus proches de la rambarde qui séparait le restaurant du vide.

Le Grec se faufila avec aisance entre les quelques convives déjà installés et l’armée de serveurs qui s’affairaient à enregistrer les commandes. L’habitude ne dispensa pas Camus de s’étonner une fois de plus de la radiance qui auréolait le Lion à chacun de ses pas, entre la danse du soleil sur ses boucles d’or cuivré et les harmoniques de son cosmos flamboyant. Aiolia demeurait lumineux, en toute circonstance, et le cœur du Verseau se gonfla de gratitude à l’idée de compter parmi ceux qui lui étaient proches. Il pouvait ainsi se réchauffer auprès de son aura pétillante d’assurance et de bonne humeur et cette simple idée ne manquait jamais de le rasséréner.

Aiolia attrapa au vol la paume que son alter ego lui tendait pour l’enserrer avec vigueur, avant d’aussitôt se pencher pour poser un baiser sur les lèvres de Jane à côté de laquelle il s’installa.

« Pour un peu, on se croirait en été, plaisanta-t-il en se servant un verre d’eau fraîche sans attendre le serveur.

— Surtout quand on pense qu’il y a trois semaines, on grelottait sous la neige !1 »

Et en effet. Camus avait délaissé sa veste sur le dossier de sa chaise et roulé ses manches de chemise jusqu’aux coudes, tandis que plus téméraire encore, Jane offrait ses épaules nues au soleil, sous un simple débardeur. Une vision assez appétissante pour Aiolia qui la menaça d’une morsure avant de l’embrasser furtivement sous l’oreille. Lui conservait cependant son col roulé sans en paraître affecté.

« Mon frère n’est pas arrivé ? S’étonna-t-il. Il est parti juste avant moi de l’hôpital !

— Il ne devait pas repasser à l’appartement ?

— Il ne m’a rien dit… – une seconde, le regard du Grec se fit lointain, avant qu’il secouât la tête – bah, il n’est pas bien loin. On n’a qu’à l’attendre pour commander. Tu es arrivé quand ? »

Sans préambule, sa tête avait pivoté vers Camus qui l’écoutait, dans un silence tranquille :

« Dans la matinée, répondit-il.

— Ah oui, c’est vrai, tu nous avais envoyé un message. J’imagine que ta chambre est prête ? – Jane opina – tu sais, on va finir par te demander ta part du loyer, à force.

— … Ce n’est pas… »

Il n’était pas facile de déstabiliser Camus aussi Aiolia se fendit-il d’un éclat de rire espiègle devant son air penaud et, pour tout dire, franchement gêné :

« Je plaisante, Camus ! Finit-il par répliquer alors que Jane le gratifiait d’un coup d’œil faussement affligé. Je. Plai-san-te, répéta-t-il avec gentillesse tout en passant son bras en travers de la table pour poser une main amicale sur celle du Verseau, qui tenait une cigarette. Tu es, et tu seras toujours le bienvenu, tu le sais très bien.

— Mais je suis là souvent, admit Camus, avec un sourire mi-figue, mi-raisin.

— En effet.

— Un peu trop peut-être. »

Le couple en face de lui échangea un coup d’œil entendu et le Verseau devina les mots à venir d’Aiolia tant il se les répétait à lui-même depuis des mois :

« Disons que tu n’es “peut-être” pas assez au Sanctuaire. Là où ta présence compte aussi beaucoup. »

Oui, depuis des mois.

Sans pour autant s’en persuader.

« C’est possible, oui », concéda-t-il du bout des lèvres comme, quelque part au fond de sa gorge, une douleur qu’il n’osait pas nommer se recroquevillait en une boule inconfortable.

Aiolia toutefois n’insista pas plus avant et se détourna l’espace d’un instant afin de masquer la tristesse qui ennuagea brièvement ses traits. Raté, songea Camus dont les doigts se crispèrent autour de son briquet.

Ce fut Jane qui reprit la parole, le sourire sur ses lèvres s’épanouissant dans le vert intense de son regard :

« Quoi qu’il en soit, nous avons la chance de profiter de toi et nous en sommes très heureux, sois-en assuré.

— Mi casa es su casa, comme dirait Shura, renchérit Aiolia.

— Hum. Pas sûr qu’il ait si souvent dit ce genre de choses, en fait. »

Camus était prompt à recouvrer ses moyens et le petit sourire narquois qui s’étirait sur ses lèvres rassura le Lion qui ponctua la réplique d’un clin d’œil avant de s’étirer sur son siège et de laisser son regard vagabonder au gré de la skyline qui les environnait, un sourire paisible en travers de la figure.

« Et sinon, on peut savoir ce qui nous vaut cet air d’intense satisfaction ? »

Jane, qui observait son compagnon depuis son arrivée, avait posé son menton sur ses deux poings sans masquer sa curiosité et une certaine inquiétude :

« Tu as la tête de quelqu’un particulièrement fier de sa blague.

— Allons bon, qu’est-ce qui te fait dire ça ? »

Le ton était trop innocent pour être honnête et Jane s’apprêtait à attirer son attention sur ce point quand :

« Pardon pour le retard ! »

Et Aioros de se matérialiser tout près de la table avec une telle soudaineté, que les deux autres chevaliers d’or ne purent s’empêcher de balayer d’un regard circonspect les autres convives.

« Tu n’as tout de même pas… ? Sourcilla son cadet.

— Enfin, qu’est-ce que tu vas imaginer ? Non, je me suis juste un peu dépêché. Un tout petit peu, précisa encore le Sagittaire avec un sourire désarmant et un petit centimètre d’espace emprisonné entre son index et son pouce pour faire bonne mesure.

— Faut croire que le contenu des assiettes est à la hauteur de la réputation de l’établissement pour que personne n’ait levé le nez au mauvais moment, commenta Camus avec flegme et qui s’était plongé dans la lecture du menu.

— Bonjour au fait.

— En effet. »

Les deux hommes entrechoquèrent brièvement leurs poings droits, un geste né d’une longue habitude et aussi familier que s’ils s’étaient salués pas plus tard que la veille ; dans les faits, c’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis plus d’un mois.

« Tu vas bien ? S’enquit Aioros tout en réquisitionnant un menu à son tour.

— On fait aller », répondit Camus, laconique.

Les frères Xérakis échangèrent un regard par-dessus la table, résigné pour l’aîné, préoccupé pour le cadet dont le petit soupir mal réprimé fut interrompu par Jane :

« Tu n’as pas répondu à ma question, rappela-t-elle à son compagnon avec une douce fermeté.

— Quelle question ? Demanda Aioros en les dévisageant alternativement.

— J’arrête. »

Camus avait relevé la tête, tandis que le Sagittaire, les yeux légèrement agrandis, fixait son frère. Jane, à l’inverse, baissa le regard un instant, prit une inspiration, puis :

« Tu as bien réfléchi ?

— Oui, affirma Aiolia. J’ai eu tout le temps d’y réfléchir depuis plus d’un an. Ça suffit.

— Mais de quoi est-ce que tu parles, à la fin ? S’impatienta son frère.

— Des greffes – les deux regards aussi azuréens l’un que l’autre s’accrochèrent – Des opérations. Des médicaments. Des précautions. Du rafistolage. Tout ça – Aiolia haussa les épaules sans que son sourire pâlît un seul instant – J’ai mieux à faire de mon existence. Après tout, je suis en vie, pas vrai ? »

Ce fut au tour du Verseau et du Sagittaire de s’entre-regarder, le premier soutenant les remerciements muets et si souvent lus dans les yeux du second. Dans les premiers temps, Camus s’était évertué à banaliser la reconnaissance d’Aioros à son égard avant de rendre les armes, vaincu par l’opiniâtreté de son alter ego mais aussi et surtout par le courage du principal concerné devant lequel il s’était incliné et dont il avait enfin pleinement accepté la gratitude.

Aioros cependant reporta son attention sur le Lion :

« Aiolia, tu es vraiment sûr de toi ? »

La tête légèrement penchée sur le côté, il considérait son cadet, dubitatif :

« Jusqu’ici, les opérations ont bien fonctionné et tu récupères vite.

— Grâce à mon cosmos, en effet. Mais elles n’en sont pas plus agréables pour autant et à chaque fois, je suis contraint à une immobilité pesante. Et puis le résultat est ce qu’il est : je ne retrouverai jamais mon corps d’avant, quoi que je fasse.

— Ce serait toujours mieux que rien.

— Je n’en suis pas convaincu. »

Un silence s’installa, empreint d’une gêne un peu confuse puis Aiolia reprit, en s’adressant à son aîné avec un sourire :

« Je n’ai plus vingt ans…

— C’est mal de me le rappeler, tu le sais, ça ?

— Si ça peut te rassurer, tu seras toujours mon “grand frère” », rit de bon cœur Aiolia avant de poursuivre : « Mais comme je le disais, je vais avoir trente-quatre ans et j’ai survécu aux Portes. Une telle chance ne se représentera pas une seconde fois : si je ne la saisissais pas, alors c’est que je ne la mériterais pas.

— Je comprends, je t’assure.

— Mais tu n’es pas d’accord. »

Devant l’air interrogateur de son cadet, Aioros eut un léger soupir :

« Je n’ai pas à être d’accord ou pas. C’est de ta vie qu’il s’agit. Simplement, je sais – un peu – ce que tu traverses et avec le recul je me dis que peut-être je n’aurais pas dû rester… comme je suis. Pour des tas de raisons qui à l’époque me semblaient bonnes, j’ai refusé de reconstruire mon visage et aujourd’hui, eh bien il m’arrive de le regretter. Je ne voudrais pas que ce soit ton tour, plus tard.

— Je vois. »

Aiolia se tourna vers Jane dont il prit la main dans la sienne :

« Il ne s’agit pas que de moi. Aujourd’hui, j’ai une famille à fonder. »

Les yeux de l’Américaine s’embuèrent furtivement, et elle chassa aussitôt les larmes de quelques battements de cils :

« C’est ton choix, admit-elle avec un sourire qui en disait long à la fois sur sa surprise et son émotion. Je le respecterai.

— Dit-elle en pensant au patchwork qui lui tient lieu de bouillotte dorénavant !

— Espèce d’abruti ! »

Le poing de la jeune femme s’abattit contre l’épaule musculeuse qui tendait l’étoffe du pull, sans que son propriétaire cillât ; d’un bras affectueux, il l’entoura et ils échangèrent un coup d’œil complice sous le regard des deux autres chevaliers d’or, hésitants.

La morsure familière de la culpabilité s’était refermée sur le cœur du Verseau comme il se remémorait une énième fois ces quelques secondes au cours desquelles Aiolia s’était enflammé comme une torche sous ses yeux et qui lui avaient été nécessaires pour prendre la décision qui avait sauvé la vie du Lion. Quelques secondes, à peine un souffle ; une éternité aux yeux de Camus qui ne se les pardonnait pas. S’il avait réagi plus vite, s’il avait laissé ses réflexes prendre le pas sur sa réflexion, le corps d’Aiolia ne se serait pas consumé à ce point. Il ne serait pas obligé, aujourd’hui, de porter des cols roulés par une journée aussi printanière, de garder des manches longues et une écharpe chaque été, de cacher, tout simplement, les soixante pour cent de son épiderme disparu. Le Verseau sentit de nouveau sa gorge se serrer : cet homme que depuis son adolescence, tous et toutes comparaient à une statue grecque parmi les plus parfaites à laquelle les dieux auraient conféré la vie, n’en était plus que l’ombre désormais. Par sa faute.

« Arrête. »

Camus ne dut qu’au conditionnement acquis par nécessité de ne pas sursauter quand la voix d’Aiolia résonna au détour de ses pensées lugubres. Les incursions des uns dans les esprits des autres étaient devenues des modes de communication entre eux aussi communs que les échanges verbaux et si des règles tacites s’étaient naturellement mises en place afin de ne pas – trop – empiéter sur l’intimité de chacun, il arrivait encore que ce qui ne pouvait être formulé oralement avec assez de précision, fût déversé directement dans la psyché de l’intéressé. Nul ne s’en formalisait du reste ; l’osmose zodiacale à laquelle ils avaient sacrifié, tous sans exception, était désormais partie intégrante de leurs êtres et ils n’auraient su vivre sans.

« Sans toi, je ne serais plus là.

J’aurais pu faire plus.

Que de me sauver la vie ? Tu connais le concept des objectifs raisonnables, atteignables et mesurables ?

En tant que chevalier d’or, je me dois de m’inscrire en faux devant ces termes qui ne font pas partie de notre vocabulaire.

Camus… »

Le reproche était empreint de la gentillesse caractéristique du Grec, si bien que le Verseau esquissa un sourire qui ne s’adressait qu’à lui.

De son côté, Aioros avait détourné la tête pour laisser son regard comme ses pensées errer entre les gratte-ciels de la ville. Ce faisant, les boucles brunes qu’il portait plus longues sur son profil gauche s’étaient écartées pour laisser apparaître les cicatrices qui le défiguraient, depuis le coin de l’œil jusqu’à la mâchoire tout en s’étalant en direction de sa tempe et de l’oreille réduite au stade de moignon. Du moment où il avait assumé la vérité de sa colère et de son amertume quant à ce que Saga lui avait infligé, le Sagittaire n’avait plus jamais endossé le demi-masque pourtant porté pendant plus de seize ans ; son visage, son passé, son présent lui appartenaient et dorénavant, son avenir. Un choix qui lui valait des regards parfois horrifiés, le plus souvent dégoûtés, mais dont il avait décidé de faire fi. Ceux qui l’en gratifiaient ne comptaient pas à ses yeux. Seuls l’avis de ceux qui lui étaient proches, ses pairs en l’occurrence, avait de l’importance.

Il croisa le regard compatissant de Jane. Et s’en voulut presque aussitôt :

« Pardonne-moi Aiolia : je suis injuste, concéda-t-il alors que son cadet dressait un sourcil surpris et que Camus acquiesçait d’un léger hochement de tête. Tu n’es pas moi et l’espace d’un instant, je crois que je l’ai oublié.

— Aioros, je ne voulais pas… ! »

La compréhension se fit jour pour le Lion qui avait entrepris de protester avant d’être interrompu aussitôt par la main de son aîné :

« Tu as fait preuve au cours de ces derniers mois de bien plus de courage que je n’en ai jamais eu. Je suis fier de toi, mon frère et pour moi, seul compte ton bonheur. Ta décision te rend heureux ; je le suis aussi. »

« Sans aucune réserve », acheva Aioros dans l’esprit des deux autres chevaliers d’or ce qui lui valut un enveloppement bref mais bienfaisant par leurs cosmos unis le long du cinquième axe.

« Quitte à rester dans la catégorie “révélation du jour”, reprit Aiolia, sa main toujours autour de celle de Jane, tu veux bien m’expliquer par quel mystère, en quittant l’hôpital avant moi tu réussis à arriver au restaurant après moi ?

— Eh bien si j’avais su, je t’aurais attendu : mon taxi est resté coincé dans les embouteillages. Comme quoi, à quelques minutes près…

— Quelques minutes près, en effet, persifla Jane, amusée. Tu es tombé sur le seul taxi de tout New York qui roulait en marche arrière, ma parole !

— Et puis je suis passé à l’appartement.

— Tu t’enfonces. Pas vrai Camus, qu’il s’enfonce ?

— Il s’enfonce », confirma le Verseau qui avait croisé les bras et observait un Aioros étrangement désarçonné avec une lueur nouvelle au fond des yeux.

« Mais j’y pense ! – Aiolia se frappa le front du plat de la main – ce n’est pas Myriam que j’ai aperçue dans le couloir des salles d’examen ?

— Ton osthéopathe ? Tu avais une séance aujourd’hui ? Demanda Camus un ton au-dessus.

— Absolument pas ! Répliqua Aiolia avec une verve accrue.

— Que faisait-elle à l’hôpital dans ce cas ? Questionna encore le Verseau les sourcils froncés avec soin.

— Je n’en ai pas la moindre idée ! »

Aiolia acheva son numéro en chantonnant presque devant un Camus demeuré imperturbable tout au long de leur échange éhontément affecté dont la conclusion acheva de plier en deux une Jane hilare et de décomposer Aioros, les épaules en berne et un rosissement suspect aux joues.

« Je le savais ! »

Un index pointé sur son aîné, le Lion arborait le sourire béat du vainqueur :

« Alors, tu l’invites quand ?

— Aiolia, tu sais que tu commences à être lourd ?

— Et toi ridicule. D’après toi, pourquoi était-elle à l’hôpital ce matin alors qu’elle n’avait rien à y faire ?

— Parce qu’elle savait que son patient préféré passait ses examens de contrôle, rétorqua Aioros du tac au tac, et qu’elle voulait s’assurer qu’il aille bien.

— Plus exactement, parce qu’elle savait que son patient préféré est toujours accompagné de son grand frère lors de ces visites.

— Qu’est-ce que tu vas imaginer…

— Oh, pardon, c’est vrai. Si elle passe plus de temps à me poser des questions sur toi qu’à me demander comme je vais et si elle ne me fait pas mal lors de mes séances, c’est sûrement par pure politesse. »

L’étincelle de curiosité dans le regard de Camus s’était transformée en véritable intérêt et, une nouvelle cigarette allumée entre les doigts, les coudes sur la table, il suivait l’échange entre les deux frères avec la même attention que Jane qui de toute évidence ne doutait pas de la victoire de son champion. Même si l’adversaire était coriace.

« Parce qu’elle te fait mal ? Tenta Aioros en guise de diversion.

— D’après toi ? »

Le soupir du vaincu déclencha les rires de ses compagnons de table qui se firent attentifs lorsqu’il admit :

« D’accord. Peut-être qu’elle m’intéresse. Et que je l’intéresse. Mais ce n’est pas aussi simple.

— Pourquoi ? »

Devant l’air étonné de son jeune frère, Aioros ne put s’empêcher de sourire avec une bienveillance teintée d’un soupçon de mélancolie. Aiolia, toujours si vrai et si sincère, pour qui toute vérité était bonne à dire et qui, quelles que fussent les circonstances, réussissait toujours à trouver du positif en toute chose. Mais parce qu’il y était habitué plus que quiconque, le Sagittaire avait appris à ne pas toujours céder à l’optimisme forcené de son cadet. Même si c’était tentant.

« Tu sais très bien pourquoi », fit l’aîné des Xérakis avec un geste vague désignant son propre visage et qui lui valut un vigoureux signe de dénégation du cadet :

« Et alors ? Tu ne crois pas que si ça la dérangeait, elle se serait déjà enfuie à toute vitesse ?

— C’est… »

Le “facile à dire pour toi” qui s’apprêtait à franchir ses lèvres fut ravalé in extremis mais Aioros lut dans le regard azur de son cadet que celui-ci avait deviné sa pensée. Décidément, on n’en sortira pas, aujourd’hui, se tança mentalement le Sagittaire pour sa maladresse. Le cosmos d’Aiolia, cependant, s’en vint effleurer le sien avec une douceur qui lui serra le cœur.

Bien sûr que son petit frère ne lui en voulait pas.

« Tu devrais quand même l’inviter à dîner. Ou au moins à déjeuner, reprit le Lion, un instant de silence plus tard.

— Je vais y penser.

— Tout à l’heure, tu as bien dit que tu ne voulais que mon bonheur, pas vrai ?

— Oui, mais…

— Eh bien, continua Aiolia avec bonne humeur sans tenir compte de l’interruption, tu l’invites. Sinon, je vais être très, très malheureux. »

Désert du Thar, Rajasthan, Inde, Mars 2006

Le bus surchargé en provenance de Jaisalmer vrombit au redémarrage, un épais nuage de fumée noire se déployant dans son sillage alors qu’il quittait cahin-caha le bas-côté pour regagner la voie principale. Shaka le regarda s’éloigner et lorsqu’il eut disparu, ramassa son sac posé à côté de lui puis tourna le dos à la route en direction de la sente étroite tracée par les chameaux et qui serpentait dans le sable.

Très vite ses orteils qui dépassaient de ses sandales furent recouverts d’une poussière jaunâtre, tandis qu’il progressait d’un pas alerte. Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde et il était le seul à être descendu de l’autocar brinquebalant.

Il aurait pu s’y prendre autrement. Le trajet depuis la ville, puis à présent jusqu’à l’ashram, ne lui aurait pris que quelques secondes s’il l’avait voulu. Inutile même d’élever son cosmos au-delà de quelques degrés ; l’effort relevait de l’anecdote. Néanmoins, si l’idée lui avait traversé l’esprit, elle n’avait pas eu plus de consistance qu’un souffle d’air et il n’avait pas même eu besoin de la chasser. Elle avait disparu d’elle-même.

Le sol se réchauffait sous ses sandales et tandis qu’il allait d’une allure régulière, il humait déjà les senteurs caractéristiques du désert. Ici, un buisson dont les feuilles s’utilisaient en infusion pour prévenir les infections, là quelques fleurs, minuscules, écloses à la faveur de la rosée du matin d’un rouge et d’une fragrance assez éclatantes pour attirer les insectes qui lui permettraient de coloniser encore un peu plus de cette terre d’apparence hostile.

Il lui faudrait encore une bonne heure avant d’atteindre sa destination, mais peu importait. Il avait le temps.

Tout le temps.

* * *

« Mon ami, tu ne pouvais pas arriver à un meilleur moment ! Viens, viens vite ! »

Bashkar l’avait déjà saisi aux bras, le coupant dans l’élan de son salut et, surpris, Shaka se laissa entraîner par l’Indien jusqu’au centre de l’ashram. Là, regroupés les uns contre les autres, se tenait une dizaine de personnes dont il ne reconnaissait pas les visages. Une famille selon toute apparence, qui entourait un homme d’une trentaine d’années au sourire lumineux qui tranchait sur sa peau sombre.

« Laisse-moi te présenter Sardar. »

La main de Bashkar avait glissé jusqu’à la sienne et l’attira encore un peu plus près du groupe.

« Lui et les siens viennent d’un petit village au sud, dont les cultures n’ont pas résisté, elles non plus, à la mousson du mois dernier. Beaucoup sont partis à la ville, parfois même jusqu’à Bikaner. Eux sont restés plus longtemps, parce que Sardar est charpentier et qu’il a trouvé à s’employer dans les alentours pour aider à la reconstruction. Mais il n’y avait plus d’argent pour le payer.

— Charpentier ? s’étonna Shaka. Pourquoi n’est-il pas allé à la ville, lui aussi ? Il y aurait sûrement trouvé du travail.

— Il n’aime pas la ville. »

Bashkar s’était retourné vers lui, l’œil rieur.

« Il dit que ses filles pourraient y être perverties et qu’il ne pourrait dès lors pas les marier comme il le souhaiterait. »

La Vierge sourit devant cette argumentation d’une logique imparable et s’inclina devant l’homme qui l’imita :

« Je te souhaite la bienvenue à toi et à ta famille. Puisse les dieux te combler de leurs bénédictions.

— Je remercie Bashkar d’avoir accepté de nous accueillir dans sa communauté, répondit Sardar. Sa réputation était arrivée jusqu’à nous et je sais qu’ici, ma famille sera en sécurité.

— Aimerais-tu visiter l’ashram ? »

Bashkar avait lâché Shaka qui se recula alors qu’il s’avançait vers le chef de famille, les paumes levées vers le haut en signe d’offrande.

« Je serais heureux d’être à tes côtés pendant que tu découvriras ton nouveau foyer. Et puis, je suis certain que ton œil de charpentier nous sera d’une aide précieuse pour améliorer ce qui doit l’être. »

De nouveau l’homme s’inclina et femmes, frères et enfants s’ébrouèrent avant de lui emboîter le pas, à la suite de Bashkar.

« Shaka, Shaka !

— Hé, doucement ! » Rit-il alors qu’une nuée de petits se ruaient vers lui depuis l’école où leur classe venait de se terminer.

Les uns accrochés à son pantalon, les autres à ses mains et ses avant-bras, ils babillaient au sujet des derniers événements d’une importance majeure que Shaka avait ratés durant son absence. Un chat affamé était arrivé un soir et Vinay l’avait recueilli ; deux garçons s’étaient battus jusqu’à ce que Vinay intervînt pour régler leur querelle ; Vinay leur avait aussi présenté une nouvelle maîtresse : qu’est-ce qu’elle était belle !

Le trajet du chevalier de la Vierge jusqu’à ses quartiers se passa ainsi entre rires et chuchotements, sans oublier les inévitables questions : “où étais-tu ?”, “que faisais-tu ?”, “tu nous emmèneras un jour, dis ?” Il ne dût sa tranquillité qu’à la promesse de leur raconter quelque histoire merveilleuse après le repas du soir, promesse qui les vit s’envoler tels des moineaux enthousiastes en quête d’un autre champ à piller. Il put enfin refermer la porte de sa chambre, non sans un petit soupir de soulagement.

Ses yeux mirent quelques instants avant de s’accoutumer à la pénombre striée par le soleil qui tombait à pic sur le toit en chaume et s’insinuait au travers des claires-voies orientées à l’est qui faisaient office de fenêtres. Il alla tirer les étoffes épaisses en travers des ouvertures, afin de protéger son logis de la chaleur. Celle-ci s’installerait malgré tout ; néanmoins, la température intérieure pouvait monter bien plus haut en l’absence de ces précautions élémentaires.

Il remisa son sac, qui ne contenait que quelques vêtements de rechange, à côté d’une étagère basse sur laquelle s’alignaient plusieurs livres en anglais dont il se rendit compte en passant leurs tranches en revue qu’il les avait tous lus. Qu’à cela ne tienne : cela lui offrait un excellent prétexte pour les ramener et en emprunter d’autres.

Il en serra quelques uns sous son bras et ressortit dans la lumière crue. Les premiers vents se levaient et avec eux, les envols de la poussière qui comme chaque jour s’insinuait partout et aurait recouvert les sols, les tissus et les meubles d’ici la fin de la journée. Les femmes les plus âgées s’activeraient alors au coucher du soleil, lorsque l’air serait redevenu immobile, afin de balayer l’intérieur des maisons avant la nuit. Au début, Shaka avait protesté devant ce qu’il considérait comme un traitement de faveur qu’il n’avait pas sollicité ; Bashkar lui avait alors expliqué que c’était une façon pour ces femmes de rendre à la communauté ce que cette dernière leur offrait, à elles qui étaient trop vieilles et trop fatiguées pour participer plus avant aux travaux du quotidien. Personne leur imposait rien ; elles l’avaient décidé par elles-mêmes.

Il n’était parti que pendant trois mois mais ce laps de temps avait suffi à ériger deux bâtiments supplémentaires. L’un de taille modeste aussi modeste que son propre, dédié à quelque nouvel arrivant, et l’autre plus vaste et devant lequel un long banc accueillait pour l’heure une petite dizaine de personnes. Un dispensaire, devina Shaka, que Bashkar prévoyait depuis longtemps d’aménager. Les tournées hebdomadaires d’un médecin de campagne accompagné de deux infirmiers étaient déjà très appréciables, mais avec l’agrandissement continu de l’ashram qui devait compter aujourd’hui pas loin de deux cents habitants dont de nombreux enfants, la nécessité de disposer de moyens de soins sur place devenait impérieuse. Bashkar avait-il réussi à convaincre le médecin de s’installer à demeure ? C’était dans ses projets en tout cas, la dernière fois qu’ils s’en étaient entretenus tous les deux. Shaka avait argué que si une telle décision était prise, alors cela signifierait que l’homme cesserait ses tournées, et que sa présence risquait de manquer ailleurs. Ce à quoi Bashkar avait répondu qu’il ferait un meilleur travail dans de meilleures conditions et que son dispensaire serait ouvert à tous, y compris aux gens extérieurs à la communauté qui ainsi bénéficieraient de meilleurs soins. Tout le monde serait gagnant avait-il rajouté à l’attention d’un Shaka déjà convaincu.

La maison de Bashkar apparut au détour de l’école. Elle ne se distinguait pas des autres logements – aussi basse, aussi petite et aussi anonyme – exception faite de sa porte, qui restait toujours ouverte, de jour comme de nuit. Les gens avaient besoin de savoir qu’il était toujours là pour eux, à n’importe quel moment. Personne n’en abusait bien sûr, mais cette invitation permanente contribuait à rassurer des gens pour la plupart déracinés et qui avaient tout perdu, sauf leur vie. Shaka lui-même, en apercevant l’ouverture familière, sentit son cœur se gonfler de gratitude. A lui aussi Bashkar avait ouvert la porte, alors qu’il aurait eu toutes les raisons du monde de la garder fermée.

Il entra d’un pas léger dans la petite maison pour se diriger vers le fond, soulevant un rideau de perles qui séparait la pièce du reste de l’habitation. Derrière, une bibliothèque. Oh, modeste, mais un luxe dont Bashkar concédait la faiblesse sans pour autant cesser de sourire. Il lisait beaucoup étant enfant, Shaka s’en rappelait, et ils se prêtaient leurs livres au point de ne plus savoir quoi appartenait à qui et d’avoir, à l’époque, mis leurs maigres possessions d’alors en commun. Le souvenir était revenu à la surface quand Bashkar avait proposé à Shaka de se servir, sans qu’il eût à lui demander la moindre autorisation. Et alors qu’il examinait pour la première fois les titres des volumes alignés avec soin et par ordre alphabétique le long des étagères, le chevalier d’or avait eu la certitude que parmi eux s’en trouvaient qui leur avaient appartenu, à tous les deux. Il n’avait pas fait part de son émotion sur le moment, encore trop emprunté et gêné par des retrouvailles qu’il n’avait pas imaginées aussi empreintes d’aménité et de bienveillance à son égard. Mais à présent, c’était avec plaisir et nostalgie qu’il croisait tel ou tel titre familier au gré de ses recherches.

« Trouves-tu ce que tu souhaites, mon ami ? »

Shaka sursauta. Il n’avait pas entendu, ni perçu, Bashkar s’approcher.

« Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire peur. »

D’un pas aussi silencieux que son cosmos, l’autre s’approcha pour s’immobiliser près de lui et lever les yeux vers l’alignement que Shaka parcourait du bout de l’index.

« Tes goûts n’ont pas tellement changé, finalement, dit doucement Bashkar. Tu as toujours un faible pour les romans d’aventure.

— On y trouve souvent la même chose que dans les livres de nos maîtres à penser.

— Vraiment ?

— Oui. Simplement, rien n’est expliqué : c’est au lecteur de voir par-delà les apparences.

— Voilà une approche bien singulière : je me rappelais plutôt que tu lisais ces livres pour prouver que tu savais déjà tout ce qu’il y avait à savoir de ceux qui nous étaient imposés.

— Etais-je donc si présomptueux ?

— Je le crains, en effet. »

Et les deux hommes de s’esclaffer d’un même rire, qui cascada agréablement dans le silence.

« C’est vrai que je savais déjà tout, à l’époque, reprit Shaka pensivement. Mais à la vérité, je n’y comprenais rien. Cela, je ne l’ai accepté que bien des années plus tard. Me pardonneras-tu aussi cet excès d’orgueil dont j’ai fait preuve à l’époque ?

— Tu sais très bien qu’il n’y a rien que je ne t’ai déjà pardonné depuis longtemps.

— Ta sagesse est infiniment supérieure à la mienne… Vinay.

— Allons, je t’en prie ! »

De nouveau Bashkar laissa échapper un rire :

« Ce nom, il ne veut pas dire grand-chose. Mon nom, c’est et ça reste Bashkar.

— Mais les gens d’ici aiment t’appeler ainsi et ça en dit long sur tout ce que tu fais pour eux. L’accepter, c’est leur montrer que tu as conscience de ta responsabilité à leur égard. »

Shaka vit le sérieux reprendre ses droits sur le visage de son vis-à-vis, qui l’étudiait dans un silence pensif :

« Sans doute as-tu raison, admit-il au bout de quelques instants. Néanmoins, ne crois-tu pas que ce serait faire preuve d’un orgueil bien plus grand que le tien, encore ?

— L’expérience m’a prouvé qu’il ne nous aveugle jamais assez pour que le doute ne puisse se frayer un chemin jusqu’à nous et nous dessille. Quitte à ce que ce soit un peu douloureux. Si un jour le doute se saisit de toi, Vinay, alors oui, peut-être te seras-tu fourvoyé. Mais en l’occurrence – la Vierge posa une main rassurante sur l’avant-bras de son ancien condisciple – je gage que ce genre de doute là ne viendra jamais t’effleurer.

— Je te remercie de tes mots si plein de bonté, mon ami – les mains jointes, l’autre s’inclina profondément devant Shaka qui s’empressa de le relever – et je suis heureux qu’un jour le doute ait croisé ton chemin et m’ait ainsi permis d’avoir la chance de profiter de ta présence auprès de moi.

— Et moi de même. »

Un brouhaha leur parvint depuis l’extérieur, mélange de cris de joie et de rires. Empilant avec soin les livres qu’il avait choisi d’emprunter, Shaka suivit l’autre Indien qui commenta, sur un ton amusé :

« Je suis sûr que c’est Mohini qui est de retour. »

Il ne s’était pas trompé.

La hijra disparaissait presque au centre de l’attroupement qui grossissait à vue d’œil autour d’elle. D’une main, elle retenait son sari, tiraillé de tous les côtés, et de l’autre, tâchait d’écarter les femmes qui s’empressaient, la questionnaient, l’exhortaient à raconter son voyage. Elle n’y mettait guère de conviction cependant, hilare comme elle l’était devant la curiosité dévorante des habitants de l’ashram.

Avisant Bashkar, elle réussit néanmoins, en claquant dans ses mains une seule et unique fois, à disperser la foule plus rapidement encore qu’elle s’était agglutinée. L’Indien avait froncé les sourcils ; avec un sourire d’excuse, elle s’avança vers lui :

« Il faut tout de même admettre que c’est efficace, tu ne trouves pas ?

— Pas lorsqu’il s’agit de jouer avec leurs superstitions, répliqua-t-il avec sévérité.

— Tu es toujours si sérieux, soupira Mohini. Qu’en penses-tu, toi, Shaka le sage ? »

La hijra pirouetta autour du Chevalier d’Or, ses innombrables bracelets tintinnabulant à ses poignets tandis que ses voiles de couleur masquaient la place centrale de l’ashram par intermittence.

« Veux-tu bien laisser Shaka tranquille ? A peine revenue, et déjà tu sèmes le trouble. »

L’austérité avait cependant déserté la voix de Bashkar qui la contemplait avec bienveillance tandis qu’essoufflée, elle se laissait choir aux pieds de la Vierge tout en levant les yeux vers lui :

« Alors ? insista-t-elle.

— Eh bien, les superstitions ne gagnent-elles pas à être défaites lorsqu’elles libèrent les esprits ?

— Bien dit ! déclama Mohini en se redressant, un coup d’œil malicieux à l’attention de Bashkar qui riposta :

— Et lorsque ces mêmes superstitions te servent de gagne-pain ?

— C’est qu’elles sont bonnes pour chacun d’entre nous, Vinay ! »

Et la hijra d’éclater de rire avant de s’éloigner dans un pas de danse.

« Il faut croire que sa tournée des mariages a été fructueuse, suggéra Shaka, et Bashkar eut un signe d’assentiment :

— Les gens des environs savent se rappeler que l’ashram abrite une hijra lorsque c’est à leur avantage, en effet, puisque c’est là le seul travail qu’ils veulent bien lui autoriser et surtout lui payer.

— Les choses ne changent-elles pas ?

Dans les villes, si. Mais dans les campagnes, voire les déserts reculés comme ici, c’est autre chose. »

Le regard de Bashkar s’était assombri tandis qu’il parlait, et il poursuivit d’une voix sourde :

« Elle est différente et les gens n’apprécient pas la différence, ils en ont peur. Tu l’as vu, lorsqu’elle a tapé des mains : ils ont beau l’apprécier, surtout lorsqu’elle ramène de l’argent ou des cadeaux, dès que sa vraie nature leur est rappelée, ils fuient tous comme des lâches. Et parmi eux, certains seraient tout prêts à lui cracher à la figure si cela pouvait les protéger du mauvais œil ou de je ne sais quelle malédiction. Mohini nous apporte beaucoup, mais ils ne veulent pas le voir ou l’admettre.

— Malgré tout, elle a la chance que tu l’aies acceptée parmi vous, et elle a su se trouver une place bien à elle à l’ashram. C’est plus qu’elle n’aurait jamais pu en espérer ailleurs, y compris en ville.

— Je sais mais parfois, je ne comprends pas. Cette peur. Alors que nous sommes tous des êtres humains, que nous sommes tous identiques. Ne penses-tu pas, Shaka – Bashkar avait quitté des yeux le bâtiment dans lequel venait de s’engouffrer la hijra pour se tourner vers lui – que les mêmes valeurs de tolérance et d’acceptation d’autrui devrait tous nous animer ? Cette peur de l’autre, elle nous est étrangère à la naissance. Alors pourquoi devons-nous nous en embarrasser, alors qu’elle nous est inutile ? »

Le Chevalier d’Or n’avait pas de réponse à cette question, si souvent posée mais pour laquelle aucune réponse n’était jamais totalement satisfaisante. Aussi ne dit-il rien, se contentant d’observer l’autre Indien qui parcourait son ashram du regard. Malgré la modestie qui l’accompagnait à tout instant, il semblait fier du travail accompli en plein cœur de ce désert peu accueillant et la Vierge le comprenait aisément.

Bashkar s’était battu pour faire accepter sa communauté en dehors des règles pré-établies et auxquelles d’aucuns s’étaient attendus à le voir se plier. Il avait su, aussi, convaincre les autorités de créer une dérivation depuis le canal Indira Gandhi afin d’acheminer l’eau nécessaire à l’agriculture et par voie de conséquence à la survie des gens qu’il avait pris sous sa protection. Rien que la réalisation de ces travaux par l’état indien relevait d’un véritable tour de force dans un pays où la corruption était la règle. Qu’il eût su se montrer persuasif, Shaka n’en doutait pas une seconde cependant. Il n’était pas possible de résister à Bashkar tant il savait toujours très exactement comment présenter les choses pour que son interlocuteur fût convaincu du bien-fondé de ses actions ou de ses demandes.

Cette connaissance que l’Indien avait de l’être humain, il lui avait fallu des années pour l’acquérir et bien malgré lui, le Chevalier d’Or se laissa de nouveau submerger par le ressac de la culpabilité, dont il sut néanmoins s’éloigner presque aussitôt. Parce qu’il avait pris sa place, Bashkar, livré à lui-même, avait dû s’en aménager une autre pour laquelle il n’avait pas été préparé. D’autres auraient sans doute profité de l’enseignement reçu à des fins plus ou moins malhonnêtes et seul leur habilité leur aurait, peut-être, permis d’y survivre en supposant que le Sanctuaire n’y eut pas mis de l’ordre entre temps. Pas lui. Bashkar avait à l’inverse accepté d’endosser une responsabilité en substitution de celle qu’il ne pouvait pas exercer et mis ses talents, son intelligence et son humilité au service d’autrui. En fin de compte ce n’était pas si différent de la charge assurée par Shaka, avec moins de flamboyance peut-être. Mais en quoi était-ce un mal ? Bashkar aurait ainsi toujours été plus proche de ses semblables que Shaka, et en ce sens avait bien mieux que lui honoré son destin. Qu’il avait eu l’heur de choisir au bout du compte.

Oui, l’homme pouvait être fier de son œuvre et il était heureux que le sort l’eût épargné, jusqu’ici en tout cas. Les dégâts laissés par cet épisode de mousson aussi violent qu’anormal, tant en cette saison que dans cette région, avaient été peu ou prou convenablement gérés en ville, ainsi que Shaka avait pu le constater à Jaisalmer. La ville avait déjà souffert d’un tel phénomène dans les années quatre-vingt dix et mis quelques années à s’en relever. Depuis, le tourisme était passé par là et avait généré une manne financière assez significative pour permettre aux pouvoirs publics locaux de réparer rapidement ce qui devait absolument l’être. Si l’ashram avait eu à subir des inondations aussi violentes, la situation actuelle ne serait pas aussi reluisante que celle de la ville la plus proche.

Heureusement, même si les pluies s’y étaient aussi abattues en quantité, leur évacuation n’avait pas été trop problématique et seules quelques inondations très localisées avait été à déplorer. Shaka n’était arrivé à l’ashram pour la première fois que quelques jours après la fin de l’événement climatique ; ainsi n’avait-il pas assisté aux événements mais chacun s’était félicité de leur chance ainsi que de la présence de Vinay.

La contrariété avait disparu du visage de ce dernier, et d’un geste amical, il signifia à Shaka que le devoir l’appelait. Le Chevalier d’Or, pour sa part, n’allait pas tarder non plus à rejoindre les enfants parmi les plus âgés – presque des adolescents – pour y dispenser son enseignement. Et puis qui sait ? Il y verrait peut-être les aînés de la famille du charpentier. De nouveaux élèves n’étaient pas pour l’effrayer, bien au contraire et il pourrait ainsi partager ses premières impressions à leur sujet avec Bashkar. Son avis, il le savait déjà, lui serait très précieux. Comme sa présence.

A cette idée, le pas de Shaka se suspendit, avant de s’achever, plus léger encore. Mü le lui avait dit pourtant : ça se voyait qu’il était heureux de repartir en Inde. Et il l’était, indéniablement. Il s’agissait de son pays, et de son peuple qui l’acceptait avec sa peau claire et ses cheveux blonds d’ascendance anglaise. Mais c’était aussi, à présent, un sentiment : celui d’une plénitude et d’une sérénité qu’il pensait ne jamais totalement retrouver, malgré la paix regagnée auprès de ses pairs qui avaient respecté ses doutes sans jamais le juger. Ici, enfin, il récupérait le tracé d’un chemin duquel il s’était écarté dans une embardée violente, et qu’il pouvait dorénavant arpenter avec mesure tout en demeurant attentif à ce qu’il croisait en chemin. Il se retrouvait lui-même en quelque sorte, mais dépourvu de ses œillères et de nouveau prêt à embrasser sa charge ainsi qu’il aurait dû l’assumer par le passé, s’il avait été un bon Chevalier d’Or. Et cet éveil, car il s’agissait bien d’un éveil, il le devait à l’homme qui l’avait accueilli. Qui lui avait souri. Et, qui, surtout, lui avait pardonné.

Jardins de la Constitution, Washington DC, USA, Mars 2006

La berline noire s’arrêta à l’entrée du parc et Grisham en descendit sans attendre les bons soins de son chauffeur. Il patienta cependant sur le trottoir, le temps de voir la plaque d’immatriculation diplomatique se fondre dans le flot de la circulation, puis il passa les grilles du pas tranquille et débonnaire d’un vieil homme sur le point d’entamer sa promenade quotidienne au grand air.

Il n’avait pas beaucoup à se forcer. Son bureau avait beau disposer de larges baies vitrées encadrant une vue sans pareil sur les lieux de pouvoir du pays, il se surprenait à y étouffer plus souvent qu’à son tour. Il avait longtemps été un homme de terrain ; malgré son âge, son arthrite et son souffle devenu court, ou plutôt à cause de tous ces désagréments sur lesquels il n’avait aucune prise, il se surprenait de plus en plus souvent à regretter cette époque bénie ou rien ne pouvait l’arrêter.

Il descendit l’une des larges allées pavées en pente douce en direction du lac, savourant au passage les arbustes bien taillés et la propreté des pelouses sous les arbres qui ne s’étaient pas encore parés de leur feuillage printanier. Cela ne saurait tarder toutefois, alors que les pépiements des oiseaux étaient plus nombreux et plus enthousiastes que lors de sa dernière visite. Il n’y avait pas foule en ce mardi, tout au plus des mères de famille ou des nourrices en charge de très jeunes enfants et bien entendu des personnes âgées en quête de tranquillité et d’un minimum d’exercice.

Habillé en civil, Grisham se fondait dans le décor et nul n’était en mesure de deviner que cet homme qui persistait à se tenir droit en dépit des assauts du temps était un général quatre étoiles de l’armée des États-Unis d’Amérique toujours en exercice.

Le saule pleureur sous lequel il savait trouver de quoi s’asseoir se profila au détour d’une courbe et son pas s’accéléra insensiblement comme il traversait la pelouse, le lac à quelques mètres sur sa gauche. Un couple de canards qui flottaient paisiblement à la surface le regarda passer, d’abord avec intérêt puis avec indifférence : celui-là ne leur jetterait pas de miettes de pain. Ils se laissèrent dériver vers l’île au milieu de l’étendue d’eau sans voir que Grisham s’était subitement immobilisé, les yeux agrandis et l’air contrarié.

Sur le muret couvert d’ardoises dont la forme en arc de cercle épousait celle de la chute des branches nues du saule pleureur, un homme était assis. De là où il se trouvait, Grisham ne voyait que son dos, aussi droit que le sien, couvert d’un sweat-shirt sombre dont la capuche lui couvrait la tête. Il finit par se remettre en mouvement et avança de quelques pas. Il avait décidé, de nombreuses années auparavant, que ce banc était son banc. Il n’en était rien, bien sûr, mais rares étaient les occasions où il l’avait trouvé occupé lorsque l’envie lui prenait de s’aérer, tant il demeurait invisible aux promeneurs qui restaient sur les allées.

Pire : l’intrus était assis pile au milieu du muret. Pas de compromis possible en terme d’espace vital dont le rayon aurait pu être respecté si l’autre s’était contenté d’une extrémité. Se raidissant, le général franchit les derniers mètres qui le séparaient des lieux et vint s’asseoir à côté mais à distance raisonnable de l’homme.

« Vous êtes en avance, laissa-t-il tomber sèchement.

— Vous n’appréciez pas. »

Ce n’était pas une question, et Grisham comprit que son interlocuteur l’avait fait exprès.

La capuche retomba en arrière, dévoilant les longs cheveux lisses et argentés que Roudnikov avait noués dans le bas de sa nuque pour l’occasion. Son profil, dont les lignes slaves et élégantes soulignaient une ascendance russe des plus aristocrates, se découpait sur le bleu du lac. Quant à son regard, qu’il tourna enfin vers Grisham, il était toujours aussi glacial qu’inexpressif. Le général avait beau s’y efforcer, il peinait à cerner l’individu en dépit de sa longue expérience du commandement ; cette incapacité tendait à l’agacer et chacune de ses rencontres avec Alexei Roudnikov s’amorçait de fait dans un climat de méfiance difficile à dissiper.

« Où est-il ? Demanda Grisham sans préambule.

— En lieu sûr.

— Mais encore ?

— Il vaut mieux que vous l’ignoriez, Général. » Et Alexei de rajouter paisiblement devant le hérissement du vieil homme : « Cette information pourrait vous être soutirée sans aucune difficulté par un homme tel que Saga Antinaïkos. Mais ça, vous le savez déjà. »

Au souvenir, pénible, de l’enregistrement vidéo de « l’interrogatoire«  du maître du Sanctuaire, Grisham eut un reniflement dédaigneux. Certes, il ne pouvait nier la facilité apparente avec laquelle le Grec avait soumis à sa volonté des agents entraînés. Mais ceux-ci étaient jeunes et leurs esprits, faibles. Lui-même aurait été une autre sorte d’adversaire pour cet homme. Car ce n’était rien d’autre que cela : un homme.

« A mon tour de vous poser une question : quid du contenu ? »

L’interrogation, anodine de prime abord, sortit Grisham de ses pensées belliqueuses ; il eut un haut-le-corps en avisant le regard scrutateur de son interlocuteur :

« Que voulez-vous dire ?

— Voyons, Général… »

Ce dernier soutint encore quelques secondes l’attention de Roudnikov avant de hausser les épaules :

« Son épouse elle-même n’était pas au courant de l’existence de ce journal. La seule personne qui aurait pu y avoir accès – et encore, sans certitude – est son enseigne, le caporal Orwell. Nous sommes en train de le rapatrier sur notre sol pour vérifier.

— “En train” ?

— Il fait partie des forces spéciales en infiltration derrière les lignes ennemis, en Afghanistan. On ne récupère pas ce genre de soldat en claquant des doigts.

— Étonnant d’avoir affecté à une telle mission quelqu’un d’aussi jeune et inexpérimenté, non ? »

Grisham lui opposa un silence réfrigérant en guise de réponse et les deux hommes observèrent quelques instants le sillage des canards sur le lac. Puis :

« Pourquoi avez-vous sollicité cette rencontre ? Questionna à son tour Grisham d’un ton rogue. Que je sache, tout se déroule comme prévu.

— En effet, mais j’ai pensé que vous auriez aimé en avoir la confirmation. Dans le cas contraire, vous ne seriez pas venu. »

Le Russe avait cette manie de tirer des conclusions à sa place, manie d’autant plus horripilante qu’il tombait juste à chaque fois, voire pire : il le devançait. C’était tout à fait insupportable.

Toutefois, charitable ou pressé Grisham n’aurait su l’affirmer, Alexei déjà reprenait sur un ton clinique :

« Nous achevons de nous mettre en place. Chacun a été briefé et sait ce qu’il a à faire, nous allons bientôt pouvoir commencer.

— Dans quel délai ?

— Deux mois. Minimum.

— Pourquoi autant ? S’étonna le général. Vous venez de le dire : vous êtes prêts.

— Au-delà des derniers ajustements en cours, l’effet de surprise constitue un atout indéniable dans n’importe quel conflit. Or il se trouve que l’ennemi est, pour l’heure, encore sur le qui-vive : laissons-lui le temps de baisser sa garde. Après tout, n’est-ce pas vous, Général, qui m’avez parlé de guerre ? Je ne fais ici qu’appliquer une tactique que vous avez déjà dû employer vous-même. »

Guerre. Oui, peut-être qu’il avait effectivement prononcé ce mot mais il ne se rappelait pas que Roudnikov eût été présent le jour où il avait passé son accord avec Dimitri Dothrakis. Et même s’il ne l’avait pas exprimé en tant que tel, le terme était approprié à la situation présente à savoir deux camps destinés à s’affronter au nom d’une certaine conception du monde. Sa conception à lui se confondant avec celle de son pays, cela la rendait légitime. Il n’en fallait pas plus pour entrer en guerre.

Ceci étant, et quand bien même il avait su reconnaître très tôt tout l’intérêt des nouvelles technologies en complément des moyens traditionnels employés sur le terrain en cas de conflits, la stratégie orchestrée par Dimitri et aujourd’hui sur le point d’être mise en œuvre par son bras droit, ne le convainquait pas complètement. Qu’il ne fût pas lui-même à la manœuvre n’y était pas étranger ; néanmoins le doute persistait à s’accrocher à ses pensées tel un chewing-gum usé à sa semelle :

« Et si cela ne fonctionne pas ?

— Que voulez-vous dire, Général ?

— Que pour une raison ou pour une autre, ils retournent la situation à leur avantage ? Ce qu’ils ont réussi depuis des siècles, qu’est-ce qui va les empêcher de recommencer ?

— Vous. »

Le sourire esquissé par Roudnikov était aussi glacial que ses yeux ; Grisham réalisa cependant que c’était la première fois qu’il lui en voyait un.

« Parce que depuis tous les siècles en question, personne n’a jamais voulu s’opposer au Sanctuaire, sauf vous. Il suffit d’un seul homme. Un seul pour que s’élève enfin la voix de la vérité et de la justice. »

Prononcé par n’importe qui d’autre, fût-ce le Président lui-même, ce discours aurait résonné d’une grandiloquence creuse et sans âme. Dieu lui-même savait l’usure de ces ficelles si souvent tirées et étirées à tort et à travers au point de vider de sa substance le plus convaincu des patriotismes. Pourtant, Grisham se surprit à retenir son souffle alors que son cœur s’emballait sous l’effet de la force de conviction dans la voix vibrante du jeune Russe. Cet homme croyait en ce qu’il affirmait et que les méthodes à employer fussent un point de divergence entre eux n’ôtaient rien à leur poursuite commune d’un même objectif : détruire le Sanctuaire.

« Les ennemis de mes ennemis sont mes amis », sut se rappeler Grisham et il se détendit. Un peu. A côté de lui, Roudnikov le tenait toujours sous le feu glacé de son regard transparent :

« Il est fini le temps où le monde n’était pas capable de se protéger contre lui-même, continua-t-il un ton plus bas sans pour autant que sa force de persuasion s’érodât. Votre pays le premier, mais aussi tous les autres que l’on qualifie de civilisés, sont des exemples en la matière et en capacité de soutenir ceux qui ne sont pas encore assez développés pour assurer leur propre protection en toute indépendance. Et lorsque ce sera le cas, alors la Terre tout entière sera en paix. C’est ce que vous voulez. Et c’est ce que nous voulons, nous aussi. »

Les mots de Dimitri. A la lettre près. Le général se rendit compte que c’était la première fois qu’il revoyait Roudnikov depuis la mort – non : l’assassinat – de son mentor. Cette prise de conscience lui révéla alors les altérations pourtant infimes qu’il décelait sur les traits de son interlocuteur mais qu’il n’avait pas pris le temps d’interpréter. Une dureté nouvelle s’était incrustée dans les plis d’expression du visage du Russe lui conférant quelques années de plus que celles actées dans son passeport. Il lui apparaissait également empreint d’une assurance nouvelle, non qu’il en eût été dépourvu jusqu’ici mais à présent qu’il avait les coudées franches, il se devait d’assumer l’héritage dont il était le dépositaire. Et tout, dans sa voix comme dans ses gestes et son attitude, attestait de son acceptation de ce leg. Dans son intégralité.

« Dimitri Dothrakis connaissait le Sanctuaire mieux que je ne le connaîtrai jamais, admit Grisham. S’il pensait que cette approche est la plus adaptée, je n’ai pas de raison d’en douter. En revanche, je tiens à être bien certain qu’aujourd’hui, vous et moi, voulons bien la même chose. »

L’accord passé avec le Grec était une chose. Or, quand bien même Roudnikov relayait son message sans l’altérer, il était désormais seul aux commandes. Seul à décider de ce qui était bien… pour lui.

« Il est temps que je les voie.

— Je crains que ce ne soit pas encore possible, Général.

— Et moi je crains que vous n’ayez pas bien saisi, Roudnikov : tout cela m’appartient, en vertu de l’accord acté avec Dimitri Dothrakis. Vous ne pouvez pas m’empêcher d’y accéder.

— Ce n’est pas ma volonté, répliqua Alexei. Ce qui est à vous ne saurait vous être retiré et à cet effet, je vous rappelle un autre terme de cet accord que vous avez vous-même proposé et entériné : ce que nous vous avons offert mettra un terme définitif à la main-mise du Sanctuaire mais aussi et surtout vous permettra de protéger le monde à sa place. C’était ce que vous vouliez et nous vous l’avons donné.

— A cette heure, nous ne m’avez rien donné du tout.

— Je vous demande un peu de patience, Général : un excès de précipitation et je ne pourrai garantir ni votre satisfaction ni votre sécurité.

— Je vous demande pardon ?

— Croyez-vous réellement qu’il soit facile de manipuler une telle puissance ? »

Le cratère de plusieurs kilomètres de diamètre au centre duquel son hélicoptère s’était posé un an et demi plus tôt lui revint en mémoire et bien malgré lui, Grisham fit la moue. Le sol vitrifié à la surface duquel il pouvait contempler son reflet, la pierre liquéfiée, la terre retroussée comme un tapis aussi loin que son regard pouvait porter… Sans oublier les relevés des sismographes dont les courbes avaient plafonné faute d’échelle suffisante et les bouleversements du sous-sol révélés par des dizaines de campagnes géophysiques aux résultats tous plus déroutants les uns que les autres. Les traductions des premiers textes en grec ancien mentionnant le Sanctuaire et que le Pentagone avait réussi à se procurer au fil des décennies font toutes état d’une même phrase, qui sonnait comme un avertissement : « Des êtres capables d’ouvrir d’un seul coup de poing la terre et le ciel ».

« Nous nous sommes engagés à répondre à vos attentes, reprit posément Roudnikov. Et c’est ce à quoi nous nous employons à l’heure actuelle. Néanmoins cela prend du temps car nous faisons face à des difficultés que nous n’avions pas appréhendées.

— Que dois-je comprendre ?

— Que nous ne progressons pas aussi vite que nous l’avions espéré. »

Pour une raison qu’il aurait été en peine de formuler, Grisham le crut. Les yeux du Russe peut-être, qui n’avaient pas cillé comme il avouait ce que le Général choisissait de considérer comme la vérité. Ou le ton qui se voulait neutre mais sans réussir à dissimuler tout à fait un regret diffus. Grisham n’était toutefois pas assez idiot pour considérer que cette note chagrine s’adressait à lui. Néanmoins, elle se révélait assez crédible à ses yeux pour qu’il hochât la tête, invitant Roudnikov à poursuivre :

« Quoi qu’il en soit, nous honorerons notre part du marché, reprit ce dernier, mais vous devez me faire confiance.

— J’ai besoin de garanties.

— Je ne peux vous en fournir aucune pour le moment, je regrette. »

Oui, décidément, l’honnêteté était à mettre au crédit de Roudnikov alors qu’il aurait pu tenter de louvoyer ou d’élaborer un argumentaire fallacieux afin de détourner le Général du sujet qui le préoccupait. La franchise était une qualité que celui-ci appréciait ; sa voix s’était radoucie quand il demanda :

« Quand ?

— “Je ne sais pas” n’est pas une réponse acceptable à vous yeux mais je n’en ai pas d’autre à vous fournir.

— Vous ne me facilitez pas la tâche, vous savez.

— Laquelle, Général ?

— Celle de vous accorder ma confiance. »

De nouveau Roudnikov laissa échapper un sourire, tout aussi dépourvu de chaleur que le précédent.

« Vous savez ce qu’on dit : les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Le fait est que nous nous sommes promis des choses l’un à l’autre, aussi n’avons-nous pas d’autre choix que de nous accorder mutuellement cette confiance qui vous fait défaut… autant qu’à moi. Vous avez besoin de moi, Général. Mais moi aussi, j’ai besoin de vous. »

Cet aveu acheva de mettre du baume au cœur de Grisham, et un terme temporaire au galop du doute dans son esprit, alors qu’il passait et repassait inlassablement ses échanges avec Dimitri Dothrakis. Il s’était méfié, évidemment, et continuait à se méfier. On n’arrivait pas à son âge et à sa position en faisant confiance à tort et à travers à son prochain. Mais il était tout aussi vrai que le Russe ainsi que ceux qui travaillaient pour lui dépendaient de son bon vouloir pour obtenir les moyens dont ils avaient besoin pour mettre en œuvre leur stratégie. D’une certaine manière, ils dépendaient de lui plus que lui, dépendait d’eux. La prise de conscience de ce déséquilibre opportun l’incita à revenir à la charge une dernière fois :

« Et lorsque le temps sera venu ?

— Alors vous obtiendrez ce que Dimitri vous a promis : la toute puissance. Sur ce point, je m’y engage.

— … Ce que Dimitri a promis à mon pays.

— Oui, en effet. La nuance est importante. »

Roudnikov avait répliqué du tac au tac sans que Grisham fut en mesure de déceler du sarcasme dans sa réponse. Il choisit de décider qu’il n’en était rien et finit par poser la première question qui lui était venue à l’esprit lorsqu’il l’avait aperçu :

« Qu’est-ce que vous voulez ?

— Une liaison satellite sécurisée, répondit aussitôt le Russe tout en se levant. Et intraçable.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis capable de vous la fournir ? Ouvrir une telle liaison suppose des démarches administratives lourdes et complexes ainsi qu’un aval du Secrétaire d’État à la Défense.

— Qui vous doit son poste actuel. Comme beaucoup d’autres dans son entourage proche. »

Un instant, le général releva les yeux vers son interlocuteur, et les plissa, ébloui par le soleil derrière lui : il ne pouvait rien lire sur son visage.

« Très bien, marmonna-t-il, vous l’aurez. Mais j’espère que vous savez ce que vous faites. Si les choses devaient mal tourner, je serai le premier exposé.

— Mais si elles tournent bien, vous deviendrez un héros aux yeux du monde entier. »

1Il est tombé près de 70 cm de neige à New York le 12/02/2006

10 réflexions sur “Nouvelle Ère – Émergence – Chapitre 5

  1. Intéressant chapitre! Toute la partie New-yorkaise permet de voir que les liens entre les deux frérots sont toujours aussi forts et que, même si ça le gène un peu, Camus fait parti intégrante de la famille. J’aime bien la façon dont le cadet taquine l’ainé sur sa possible relation avec Myriam.

    Côté Shaka, c’est bien de la voir aussi serein et en paix avec son ancien rival. Ce dernier n’a pas l’air d’avoir de regrets sur son destin brisé, visiblement. Mais, quand même, je me demande si on ne risque pas d’avoir un retournement de situation sur ce personnage…

    Et Pour Grisham et Alexei, ça sent la belle conspiration qui va faire mal dans très peu de temps.Très très peu de temps.

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    • Hello !

      Vu la quantité de personnages et de situations, j’ai pris le parti de démarrer par un tour d’horizon général tout en plaçant les premiers pions de l’histoire. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode en fait, je m’interroge encore ! Quoi qu’il en soit, le tour était venu des frères Xérakis et de Camus dans le même temps, profitant du cinquième axe qui le lie à Aiolia.Ce dernier a bien morflé pendant les Portes – il fait partie de ceux qui ont été les plus gravement atteints – et les équilibres entre son frangin et lui en sont forcément un peu modifiés, le point de vue d’Aiolia sur l’avenir n’étant plus tout à fait le même. On en avait déjà eu un aperçu dans UDC ; aujourd’hui, il est plus apaisé mais plus décidé, aussi. Aioros, lui, se retrouve comme d’autres avec un avenir sur les bras auquel il n’avait jamais vraiment songé. Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir en faire ? Son petit frère a visiblement une idée très arrêtée sur le sujet XD
      Et Camus… Camus, quoi. Il est très attaché à Aiolia, un lien indéfectible s’est construit entre eux devant les Portes et quelque part, Aiolia l’ancre dans le réel. Ça lui fait du bien d’être avec lui et pendant ce temps-là, il n’est pas au Sanctuaire, comme c’est pratique ! 😀

      Shaka a vu ses convictions bouleversées dans UDC et après les Portes, il a eu besoin de prendre du champ. Et comme c’est un gars assez pragmatique, il a décidé de tout reprendre par le début, donc en commençant par sa formation, par cette décision de Shion qui a fait de lui le chevalier de la Vierge, alors que Bashkar était plus légitime que lui. Bashkar aurait pu l’envoyer paître mais non : il a pardonné ce qu’il savait ne pas être la faute de Shaka. Et surtout, il a réussi à construire son propre destin, indépendamment du Sanctuaire tout en faisant le bien autour de lui. De fait, sa vocation première est respectée. et c’est quelque chose qui lui tient infiniment à cœur, de se mettre au service d’autrui. Oui, il est plutôt zen, Bashkar, ça doit être le second effet Kiss Cool du bouddhisme XD

      Quant à nos deux conspirateurs… ils sont très inspirés, en effet ! XD Reste à savoir qui la jouera le plus poker face, hin, hin, hin…

      Merci beaucoup, encore une fois, pour ton temps et ton intérêt pour cette histoire !

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  2. Camus est attachant, tourmenté et bienveillant à la fois.
    Cool le retour aux sources de Shaka, avant de reprendre du service et de former Rosa.

    À quoi joue les ricains ? Veulent-ils profiter du désir de vengeance des acolytes de Dimitri et récupérer les amures d’or en « balade » pour en faire des « combinaisons » pour leurs soldats et ainsi défier les dorés ? 😳 (quid du cosmos nécessaire ?).

    Hâte de lire la suite

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    • Hello !

      Oui, Camus est un gars gentil et bienveillant avec tout le monde… sauf avec lui-même. C’est ça, son plus gros problème ! Et en l’occurrence, il a encore un très long chemin à parcourir avant d’apprendre à s’aimer.

      Dans le canon, ce Shaka dit « indien » m’a toujours intriguée parce que, bon, il n’en a pas franchement la tête XD Donc Indien, blanc de peau et blond de chevelure, ça sent bien le rosbif d’origine. Ceci étant, il a pleinement embrassé la culture du pays où il est né et j’avais envie de le voir évoluer dans son biotope d’origine. Et puis, aussi, le Shaka en mode « humilité » en sandalettes me tentait bien également. Donc back to the roots, en effet ! A lui aussi, il lui reste quelques « petites choses » à régler avant de transmettre le flambeau, parce qu’un bon maître est un maître bien dans ses baskets et qui acquis la sagesse nécessaire pour former un apprenti.

      A quoi jouent les ricains ? Mais n’est-ce pas une question universelle, ça ? XD on sait bien que dès qu’il y a une connerie à faire.. Et Grisham est un Américain pur jus, un vrai, un dur, avec drapeaux sur tous les murs et tout et tout. En fait, Trump lui a piqué son « America’s first », c’est pour dire. Un vrai, quoi. Et Grisham, l’existence du Sanctuaire, ça le gratouille. On le voit dans UDC (« oui ils vont nous sauver les miches mais nous, on va les laisser crever et c’est un ordre ! ») et on le retrouve ici dans le même état d’esprit. Dans le même temps, s’il peut en plus rendre indiscutable l’hégémonie des USA sur le monde, il ne va pas se gêner. Je n’en dirais pas plus sur sa stratégie à ce niveau de l’histoire (parce qu’il va se passer pleeeein de trucs !) mais Alexei dit un truc qui laisse songeur : « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » 🙂

      Encore une fois, un grand merci pour ta fidélité et ton envie de lire cette histoire !

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  3. Aaaah mais que de choses à souligner dans ce chapitre!

    J’aime beaucoup la relation que tu tisses entre Camus et Aiolia. Pour moi c’est l’un des rapprochements les plus surprenants de ton univers, peut-être parce qu’il est très peu habituel. On peut remercier les axes, mais on comprend bien que ce n’est pas « que » ça, qu’il y a vraiment entre eux un profond respect et une vraie complicité. Ces deux-là sont complémentaires à bien des points de vue. J’avoue qu’Aiolia est un des personnages qui m’inspirent le moins de tout Saint Seiya, mais sous ta plume, je le trouve vraiment attachant. Sa décision d’arrêter les greffes est courageuse, en ce qu’elle implique d’acceptation de soi avec un corps marqué et fragilisé, et de capacité à faire le choix peut-être le plus audacieux. On le sent aussi beaucoup plus mûr et posé qu’il ne l’était au début d’UDC. C’est particulièrement judicieux de faire le parallèle avec Aioros, et étant en train de relire « Fragments », je ne peux pas m’empêcher de faire aussi la comparaison avec Shura qui a aussi eu à parcourir ce chemin, mais avec bien plus de difficultés. Je suppose que l’amour et le soutien de Jane comptent pour beaucoup dans l’équilibre qu’Aiolia semble avoir atteint bien plus facilement que d’autres.

    Et parmi ces autres, je compte Camus, qui s’il n’a pas de séquelles physiques à déplorer, n’est pas exempt de blessures qui ne sont visiblement pas près de cicatriser. Je pense que je ne prends pas trop de risques en supposant que s’il passe autant de temps à New York, c’est en grande partie pour éviter la compagnie de Milo… (*tente de se préparer psychologiquement pour la suite*).

    Mais bon, au moins, Aioros a l’air heureux en amour, lui! Enfin, s’il voulait bien… Je suis quand même interpellée par le fait qu’il juge plus « potentiellement problématiques » les cicatrices bien visibles et qui n’ont pas l’air de déranger Myriam, que le fait qu’à un moment il va falloir lui expliquer le Sanctuaire, la vitesse de la lumière, qu’elle accepte de plus ou moins se coltiner la proximité avec les onze autres surhommes à problèmes, tout ça… Enfin, question de priorités quoi;-)

    C’était intéressant de voir Shaka évoluer dans son milieu d’origine. C’est un retour aux sources aussi bien mental que géographique. J’ai beaucoup aimé le jugement de ce Shaka qui a connu le doute sur le jeune homme qui savait tout, mais sans rien comprendre. C’est une très belle description du personnage au début de Saint Seiya, je trouve. Et le fait que Bashkar soit devenu un connaisseur du comportement humain, là où Shaka s’en est pendant longtemps éloigné toujours plus, est un paradoxe parlant. Rien d’étonnant à ce que ce soit auprès de lui que Shaka revienne pour apprendre ce qui lui a fait défaut si longtemps…

    Et bon, la révélation de ce chapitre: la bande à Dimitri et Grisham travaillent ensemble?? Mais quelle belle conspiration que voilà! Et donc, le vol du journal, c’était à l’instigation de Grisham? Mais dans ce cas, je me demande: pourquoi les hommes de Dimitri ont-ils sauvé les chevaliers après les Portes? Grisham voulait bien les voir morts, non? De son point de vue, ça aurait été une manière plus efficace et rapide de se débarasser du Sanctuaire… Ou a-t-il laissé faire, dans le but d’obtenir ce que Dimitri lui a promis, à savoir, sans le moindre doute, les armures?? (Tu noteras que j’amende notre théorie à Phed et moi au vu de ces nouveaux éléments). Sauf que les armures sont dans un sale état et que l’équipe d’Alexei n’a pas l’air de savoir s’y prendre mieux que Mu avec elles (et encore heureux, parce que bon, c’est quand même Mu le meilleur!). Et donc, Grisham devra attendre encore un peu avant de les récupérer pour en équiper Ironman!

    Hum, je crois que j’arrive au bout de mes remarques. Désolée pour ce commentaire effroyablement long… C’est ce qui se passe quand je commente immédiatement après ma lecture!:-)

    Lily

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    • Hello m’dame Lily !

      Surtout ne t’excuse pas pour la longueur de ton commentaire XD J’aime tous les genres de commentaires et les longs sont pour moi l’occasion de ne pas me censurer dans la réponse et de me laisser à faire encore plus long 🙂

      Sans les axes, sans les Portes, peut-être que Camus et Aiolia n’auraient pas eu l’occasion d’apprendre à se connaître : non qu’ils ne s’entendaient pas bien avant mais la situation a créé une sorte d’intimité nouvelle entre eux. Amicale, cela va sans dire 🙂 Tu as raison, on peut tout à fait parler de complémentarité et je pense que Camus a une conscience aiguë du fait que d’une certaine manière la présence d’Aiolia lui fait du bien parce que rien n’est compliqué, au contraire : avec Aiolia tout est lumineusement simple. A l’inverse, Aiolia est touché par Camus, sa gentillesse, son souci désintéressé de l’autre, sa loyauté et sa noblesse (deux valeurs qui parlent beaucoup à un Xérakis en règle générale XD). Ils se ressemblent par beaucoup de côtés, la différence se faisant sur le fait qu’Aiolia est un homme équilibré dans sa tête.

      J’aime tous les chevaliers d’or, à des degrés divers certes, mais tous ont une pièce à apporter à l’édifice dans l’UDC!verse. J’aime Aiolia pour son côté solaire, spontané, parfois impulsif comme on a pu le voir au début d’UDC, et son absence totale de calcul : ce qu’il pense, il le dit, mais quand on connaît le bonhomme, on sait que tout vient du fond de son coeur qu’il a bon par définition. Et en effet, on peut dire sans se tromper qu’Aiolia est très probablement (avec Aldé), le plus « normal » de tous. Même ses cicatrices et l’état général de son corps ne réussissent pas à entamer cette « normalité » chez lui et tu as raison lorsque tu dis qu’on doit cet état de faire à sa vie avec Jane : une vie « normale » également, équilibrée, avec des objectifs « normaux », dans le monde « normal ». Au milieu de cette bande de névrosés, Aiolia est le plus… reposant. Et en ce qui me concerne, c’est aussi très reposant d’écrire sur des personnages comme lui parce que, oui, il existe des tas de gens sur cette planète qui n’ont pas de problème et ils n’en sont pas moins intéressants pour autant 😀
      De fait, sa décision d’arrêter ses greffes est courageuse mais va aussi avec ce qu’il est et ses choix de vie. Avancer, vivre. Bon, le fait est que le cosmos lui est aussi d’une grande aide, hein, on ne va se mentir ! XD

      Le parallèle avec Aioros s’est imposé assez naturellement, d’autant que jusqu’ici, Aioros était un peu « bloqué » dans l’UDC!verse, dans le sens où il a été plutôt passif / a subi les événements depuis la prise de pouvoir de Saga. Les Portes ont constitué un déclencheur pour chacun, il ne fait pas exception : lui aussi est revenu en vie et maintenant, on fait quoi ? A priori, lui aussi a l’air de vouloir faire bouger ses propres lignes 😉
      j’ai ri à ta remarque quand au fait qu’il ne semble pas s’inquiéter outre mesure de sa charge de chevalier d’or vs ses cicatrices vis à vis de Myriam XD Deux raisons à cela : la première c’est que son monde à lui, c’est le Sanctuaire, le Cosmos, et tout ce qui va avec. Il y est né et y est toujours resté (minus ses missions à l’extérieur), il pense, vit et respire Sanctuaire. C’est ça « sa norme » et cela lui semble tellement naturel, logique, que le fait que Myriam ne fasse pas partie de son monde à lui n’est clairement pas la première chose qui lui vient à l’esprit. La seconde réside dans le fait qu’Aiolia a construit sa vie avec Jane, qui est une « civile », sans cosmos. Donc c’est possible, et ça incite encore moins Aioros à se poser des questions. Bon, il oublie que le cas de Jane est particulier, qu’elle connaissait le Sanctuaire à travers Rachel bien avant de rencontrer Aiolia, tout ça tout ça. Donc… oui, si Aioros veut se construire une vie hors du Sanctuaire, il va falloir qu’il revoie certaines conceptions de l’existence XDDD

      Camus passe en effet du temps à NY pour rester loin de Milo, c’est assez évident et tout le monde s’en rend bien compte. Et s’en désole par la même occasion. Néanmoins, le niveau d’intimité quasi total auquel ils en sont tous rendus ne les autorise pas pour autant à se mêler des affaires d’autrui et c’est à chacun de gérer ses problèmes (tout en sachant pouvoir compter sur les autres, bien entendu). Quoi qu’il en soit, ces deux-là ne sont pas sortis des ronces…

      Déboulonner le Shaka du canon de son piédestal a été l’une de mes plus grandes satisfactions dans UDC XD Tous les ingrédients étaient réunis pour traiter ce personnage sous cet angle et as usual, je me suis vraiment appuyée sur tous les petits détails semés dans l’anime à ce sujet. L’enfant qui doutait, l’adulte trop sûr de lui… la boucle est bouclée avec l’adulte qui a appris (retrouvé ?) le doute en s’humanisant. Shaka, celui qui était le plus proche des dieux, a finalement appris la sagesse en devenant plus proche des hommes. Cette compréhension qui lui a tant manqué et qui lui a permis de mener ses camarades, in fine, à la victoire contre les Portes, il doit désormais la dompter, se l’approprier. C’est un grand défi et quoi de mieux qu’un retour aux sources ? On dit souvent qu’il faut laisser le passé derrière soi pour avancer mais dans son cas, le passé est resté présent car il lui ma manqué des clés pour le comprendre et le dépasser. Bashkar en est partie intégrante, et Shaka a pensé que « régler le contentieux » demeuré entre eux (de son point de vue) était nécessaire. Il ne s’attendait pas à découvrir que ledit contentieux n’était plus qu’un vieux souvenir pour Bashkar dont l’âme apparaît très élevée, en fin de compte.

      Ah Ah ! Eh oui, Grisham et Dimitri sont de mèche. Tes questions sont très très pertinentes mais tu imagines bien que je ne peux pas te répondre dès aujourd’hui, tu découvriras les réponses petit à petit au fil de l’histoire 🙂 Quoi qu’il en soit, j’ai pris le parti de faire en sorte que le lecteur sache des choses que le Sanctuaire ne sait pas. Je t’avoue que c’est un pari de ma part (dans UDC, seul l’auteur savait, à savoir bibi XD) car je ne me rends pas bien compte de ce que cela peut impliquer en terme de narration et d’effets rendus, on verra bien !

      Si tu as décroché au milieu de cette réponse à ton commentaire, je ne t’en voudrais pas XD Un grand merci à toi pour ta lecture attentive et tes impressions à chaud, non seulement cela me motive pour la suite mais cela m’a aussi permis de me répandre en explications 😉

      A bientôt !

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  4. Bonsoir Ma Chère Dame !

    Alors voilà voilà, la bande de feu Dimitri et l’Oncle Sam semblent donc être de mèches ! Bon ben je ne suis pas vraiment surprise, hein (pour une fois ;-). Les ennemis de mes ennemis sont mes amis et tout ça quoi. Et tu as apporté un premier élément de réponse concernant l’une de nos précédentes supputations (celle sur la localisation des armures disparues), qui était donc erronée (ou juste un peu en avance ? p’têtre ben que oui, p’têtre ben que non). Mais tu as aussi soulevé un autre mystère, qui ne cesse de me turlupiner depuis que j’ai terminé ma lecture : mais à qui Alexei veut-il parler via cette liaison satellite sécurisée ? Ce n’est pas à quelqu’un qui se trouverait à Asgard (puisqu’il n’aurait pas besoin de ça pour ça), et donc… mon esprit retors pencherait pour quelqu’un au Sanctuaire. Bon j’imagine que tu ne me diras rien, évidemment. Mais je sais que tu apprécies lire mes pronostics, alors je pronostique :D.

    Et sinon, j’ai beaucoup aimé les autres passages de ce chapitre, bien entendu.

    L’ouverture à New York, avec les deux frères Xérakis qui avancent chacun à leur façon, tandis que Camus, lui, semble reculer et retomber dans l’un de ses travers favoris : la fuite. Bon parce que j’ai bien compris que s’il se tenait aussi souvent éloigné du Sanctuaire, c’était pour fuir une personne en particulier. Et là, une autre question me brûle les lèvres : MAIS POURQUOI ?! Pourquoi tout doit-il être toujours aussi compliqué ? (enfin, pour certains en tout cas). Bah p’têtre parce que finalement, la vraie vie des humains normaux étant souvent elle-même assez compliquée, et vu que ces chevaliers, aussi puissants soient-ils, ne sont aussi que des humains comme les autres (enfin dans les grosses entournures tout du moins), eh ben la vie est compliquée pour eux aussi. Voilà. CQFD. Mais quand même… Pourquoi ?!!

    Le passage en Inde m’a beaucoup plu lui aussi. Déjà, j’ai apprécié faire la connaissance de Bashkar – quel bonhomme exemplaire celui-là. J’ai aimé lire l’humilité de Shaka, sa capacité à reconnaître et à accepter ses faiblesses et erreurs du passé pour mieux appréhender le présent (et le futur). Et puis ton souci du détail, sur les lieux, les traditions, les vêtements etc, m’a comblée, comme toujours. C’est vraiment quelque chose que j’apprécie énormément dans tes écrits et pour lequel je tiens encore une fois à te féliciter.

    Et en parlant de détails, j’ai beaucoup aimé les illustrations que tu as choisies pour ce chapitre. Notamment la photographie du désert, que j’ai trouvée très belle.

    Et une dernière chose. La référence à cette phrase si emblématique de Saint Seiya : « Des êtres capables d’ouvrir d’un seul coup de poing la terre et le ciel ». J’ai a-do-ré pouvoir la lire. C’était juste parfait.

    Voilà voilà. J’ai un peu honte du caractère aussi superficiel de ma review ce coup-ci (surtout par rapport à l’analyse très approfondie de Lily…), mais je pense tout de même avoir fait le tour des éléments les plus importants pour moi (et ce avant que mon cerveau surchargé n’efface les détails de ma lecture que je voulais partager avec toi).

    Encore merci pour tes écrits. Prends soin de toi et à bientôt !

    Phed’

    Aimé par 1 personne

    • Bonsoir très chère !

      Ah ah, oui, certains éléments peuvent être aisément devinés – tout l’intérêt (enfin j’espère) réside dans le fait que les principaux concernés (le Sanctuaire) ne sont au courant de rien – mais il y aura des surprises, aussi 🙂 C’est ça qui est drôle XD (enfin, pour moi au moins !). La liaison satellite va bientôt trouver son utilité mais je n’en dirai pas plus :-p

      Ouiiii ! Réussir à placer une phrase du canon comme celle-ci fait partie de mes petits plaisirs XD Après tout, on est *aussi* fan du Saint Seiya d’origine, avec tout ce que cela suppose 😀 Heureuse que tu l’aies relevée !

      Pourquoi est-ce si compliqué entre Milo et Camus ? Mais parce que Camus EST compliqué ! XDDD Cet homme est tellement tordu dans ses raisonnements, a une vision si biaisée de lui-même qu’il est incapable d’aborder une relation amoureuse de façon saine. Et considérant le fait que Milo est son unique relation amoureuse finalement, ben… voilà. Camus est pourtant loin d’être celui de la troupe qui ait connu les pires traumatismes, crois-moi. Pourtant, il a réussi à se créer ses propres problèmes, tout seul, avec un art consommé par dessus le marché. Les gens comme lui tendent à me fasciner à vrai dire : comment peut-on à ce point se prendre les pieds dans le tapis sans que ni qui, ni quoi, vous y ait poussé ? (nota : je l’aime beaucoup, faut pas croire). Et, en effet : ce sont des êtres humains comme les autres, avec leurs failles, leurs défauts et leurs faiblesses. Mais aussi leurs qualités et leur force 😀

      Oui, Bashkar est exemplaire, c’est le moins que l’on puisse dire. Pour Shaka, il représente une sorte d’idéal, il est ce que lui-même aurait dû être s’il avait été un bon chevalier d’or. En tout cas, c’est de cette façon qu’il voit les choses. Bashkar est un guru au sens indien du terme (et c’est la raison pour laquelle on l’appelle Vinay, qui a une connotation divine), ses fidèles lui sont dévoués et il leur rend bien 🙂 En travaillant sur le fil narratif propre à Shaka, j’ai fait pas mal de recherches, c’est vrai, et j’ai appris plein de choses, c’est chouette ! Alors je suis contente de pouvoir en retranscrire quelques unes au passage et tout à fait ravie que tu apprécies le travail ainsi réalisé, cela me touche beaucoup !

      J’ai essayé de trouver des photographies représentatives des parties qu’elles illustrent, ce n’est pas toujours facile mais j’y passe le temps qu’il faut. On est bien aidé par les banques de photos gratuites et si vraiment je ne trouve pas, ce n’est pas ce que coûte l’achat d’une licence d’utilisation qui va me ruiner ^_^

      N’aie jamais honte d’un commentaire ou quoi ou qu’est-ce ! J’adore lire tes impressions et suppositions, et mille, cent ou un mot, me feront toujours plaisir 🙂

      Un grand merci pour ton temps, belle soirée et à très bientôt !

      J'aime

  5. Coucou
    J’ai beaucoup aimé les retrouvailles avec Aiola, tellement solaire. J’apprécie que « solaire » ne signifie pas que « optimiste », « bienveillant » ou « chaleureux » mais qu’il l’est aussi par delà les souffrances ou les reniements. Bref pour moi Aiola est solaire car il choisit et aime la vie comme elle est, entièrement, malgré tout.
    Quand au pauvre Camus… A mes yeux, il est typiquement sur le fil de crête, celui qui est et reste vulnérable par son mal-être, ses secrets et sa tentation perpétuelle de la fuite. Je me suis souvent demandé comment il pouvait être chevalier d’or avec ce caractère… Il semble tellement souvent au bord de la rupture… Peut-être tout simplement parce que cette posture exige un oubli/dépassement de soi et donc permet d’échapper sous le feu de l’action à tous ses doutes. Mais attention à la faute: créer des liens c’est aussi créer des devoirs envers ceux qu’on aime et qui comptent pour nous et là il reste du chemin à faire…
    Chemin que semble avoir bien parcouru Shaka devenu plus fort de ses doutes.
    A suivre…

    Aimé par 1 personne

    • Hello Brisis !

      Oui, je suis d’accord avec toi : solaire s’applique par-delà les épreuves, c’est pour moi un qualificatif fort qui se « mérite ». C’est facile d’être solaire quand tout est simple; on ne l’est réellement que dans la traversée des épreuves. Aiolia est une nature optimiste, il est né comme ça, mais il a fait le choix de le rester, voire d’entretenir cet état d’esprit après ce qui lui est arrivé. Tout le monde n’est cependant pas capable d’un tel effort / n’est pas conçu à cet effet. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime beaucoup ce personnage dans cet univers, ce qu’il est devenu est admirable au sens littéral du terme.

      Camus est très (trop) fragile par certains côtés mais paradoxalement, c’est ce qui en fait un excellent chevalier d’or car il a obtenu cette charge *malgré* cette propension au questionnement et son mal-être. Cela témoigne d’une pugnacité certaine qui confine, on le sait bien à présent, à l’entêtement plus ou moins obtus quand il s’y met. Sa force et sa puissance contrebalancent efficacement ce numéro d’équilibriste qu’il joue en permanence avec lui-même et l’aide à compartimenter sa vie et ses pensées. Lorsqu’il est chevalier d’or, le reste ne compte pas, n’a pas voix au chapitre. Donc, oui, le dépassement de soi trouve sans aucun souci sa définition à travers Camus, on peut vraiment dire qu’il réussit à se transcender lorsque cela est nécessaire.

      La notion de responsabilité à l’égard de ceux avec qui on a créé des liens dépend vraiment des gens je crois. Certains feront en sorte de ne pas (trop) s’attacher afin de s’exonérer de ladite responsabilité , parce qu’ils ne souhaitent pas dépendre d’autrui et donc, qu’autrui dépende d’eux. D’une certaine façon, c’est peu ce qui a sous-tendu le comportement de Camus pendant toutes ces années : garder Milo comme ami, mais à distance, c’était une façon pour lui d’empêcher cette dépendance mutuelle puisqu’il s’était persuadé que Milo ne le méritait pas et donc qu’il ne pouvait pas être à la hauteur. Sauf qu’à présent, cette dépendance existe et elle provoque la fuite de Camus qui ne sait pas comment la gérer. Après est-ce une faute ? Pour qualifier son attitude comme telle, il faudrait qu’elle soit réfléchie ce qui, je crois, n’est pas le cas ici. Camus obéit plus à un réflexe, à la volonté inconsciente de se protéger, qu’à un vrai désir de se couper de Milo et donc de lui faire du mal.

      Shaka, lui, part avec des avantages certains : sa formation, le bouddhisme en tant que philosophie de vie, l’ont aidé à tirer des leçons des années passées, à considérer les choses sous le bon angle, à prendre les décisions bonnes pour lui et pour ceux qui lui sont chers. En fait, Shaka, il est « cheaté » XD Quand on a des bases saines, c’est quand même beaucoup plus simple de mener sa vie. C’est vrai – et ton commentaire m’en fait prendre conscience – que ce chapitre met en miroir deux personnages qui ont pris des chemins radicalement différents. Je ne l’ai pas fait exprès, pour tout dire, mais ça tombe plutôt pas mal en fait !

      Merci beaucoup pour ta lecture et ton temps de partage de tes ressentis, je te souhaite un bon long WE et à bientôt !

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