Nouvelle Ere – Submersion – Chapitre 46

New York, États-Unis d’Amérique, Août 2006

Il les avait perdus. Les yeux grands ouverts, Astérion contemplait fixement les lattes du parquet sans les voir pendant que les autres gesticulaient autour de lui et que leurs voix entremêlées saturaient son ouïe. Il n’arrivait toujours pas à y croire : je les ai perdus ! Moi !

Le constat raclait sans pitié la surface de son ego qui aurait payé cher pour aller se rouler en boule quelque part, et dans tous les cas, le plus loin possible des deux chevaliers d’or dont il se refusait absolument à suivre les échanges animés. Il ne pouvait néanmoins pas plaquer ses mains sur ses oreilles – et de toute manière ça n’aurait pas servi à grand-chose – aussi, la mort dans l’âme, se résolut-il à relever les yeux vers les frères Xérakis, depuis le fauteuil où il s’était réfugié.

« Tu aurais voulu que je fasse quoi ? Que je les laisse tuer tout le monde ?

— Ce n’est pas ce qui se serait passé.

— C’est ce qui aurait pu se passer. » Les bras croisés et le visage fermé, Aiolia affrontait son aîné lui-même l’air passablement agacé. Pas tant contre son frère ceci dit, et celui-ci au fond le savait bien, mais contre l’impuissance du Sanctuaire qui venait d’éclater au grand jour.

« Ils n’y avaient aucun intérêt, rajouta toutefois Aioros plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu. A moins de vouloir dire adieu à leur image de héros.

— En tout état de cause, ils ne se sont pas rendus service : tuer un membre des forces de l’ordre et en blesser plusieurs autres ne va pas leur attirer beaucoup de sympathie, en tout cas à New York. »

Jane s’était levée, quittant les bras de sa sœur Dominique arrivée en urgence après avoir été avertie par Wiggins. Bien qu’encore passablement secouée par les événements, la tireuse d’élite rajouta à l’attention d’Aioros :

« Si Aiolia n’était pas intervenu, je ne suis pas sûre que beaucoup d’entre nous s’en seraient relevés.

— … Je sais. Tu as raison », admit le Sagittaire avec un infime instant de retard qui lui fit horreur quand il en prit conscience. Par tous les dieux, Saga est en train de déteindre sur moi !

Astérion l’avait perçu immédiatement depuis sa position dans l’avenue, en face de l’entrée de la banque : le contre-feu allumé par le Chevalier du Lion pour absorber la majeure partie de l’impact du coup monstrueux lancé par l’adversaire avait vibré jusque dans le plus minuscule des os des Chiens de Chasse. D’abord estomaqué par la puissance délivrée de part et d’autre, il s’était néanmoins repris aussitôt alors que plusieurs cosmos – il en avait compté quatre – s’échappaient à toute vitesse sous son nez. Ses réflexes avaient pris le dessus et sans réfléchir il s’était lancé à la poursuite du plus dense, dont la force colossale tendait à saturer ses sens de Chasseur. Mobilisant à son tour son propre cosmos, il s’était ingénié à le pister le long des rues, entre les immeubles, sur les toits, à une allure qui avait bientôt tutoyé ses limites de Chevalier d’Argent. Et puis, tout à coup, plus rien. Disparu. Comme si sa proie n’avait jamais existé.

Qui est capable de faire ça ?

En vérité, pas mal de gens mais les gens en question, il les connaissait tous et ils étaient dans son camp : Bélier, Cancer, Vierge ou bien encore, Gémeaux évidemment. Donc…

Astérion ouvrit les mains en signe d’impuissance quand Aioros se tourna vers lui :

« Je ne l’explique pas. Et c’est bien parce que j’ai déjà vu ce genre d’exploit que je me l’explique encore moins.

— N’y a-t-il pas un détail dont tu te rappelles qui pourrait nous être utile ? Quelque chose que tu aurais vu, ou entendu ? »

Le Chevalier d’Argent secoua la tête, abattu, avant de se figer. Lentement, il répondit :

« Ce n’était pas… Enfin, je ne suis sûr de rien, c’était plutôt une sensation, une impression, rien de tangible mais…

— Mais ? » Les deux frères s’étaient exprimés en chœur et bien malgré lui, Astérion se retrouva à réprimer un sourire bref juste avant de répondre avec sérieux :

« Ce cosmos. Il était étrange. Sa fréquence était instable. Non, pire que ça : elle se modifiait en permanence. A chaque fois que je pensais tenir une empreinte, elle s’évanouissait pour laisser la place à une autre, totalement différente. C’était comme si je poursuivais plusieurs personnes alors que pourtant, je ne voyais qu’un seul homme devant moi. J’en suis certain.

— Et ces fréquences, elles ne t’ont pas semblé familières ? Insista Aioros.

— Je… Je ne saurais pas dire. Elles changeaient à une telle vitesse que je n’ai pas eu le temps de les caractériser avec assez de précision. Peut-être qu’il y a eu un moment où… – il secoua la tête derechef – Je ne suis sûr de rien, laisse tomber. »

« Je suis désolé », rajouta-t-il, penaud. Astérion ne détestait rien de moins que de décevoir le Sagittaire dont il était l’un des principaux, si ce n’était le principal lieutenant. Pour cette raison, il était demeuré au Sanctuaire à l’issue de la prise de pouvoir de Saga malgré sa désapprobation première : il n’avait pas voulu tourner le dos à celui avec lequel il s’était entraîné lorsqu’il était arrivé au Sanctuaire et qui l’avait aidé à gagner ses galons de Chevalier d’Argent.

« Tu n’as rien à te reprocher, fit Aioros en posant une main rassurante sur son épaule. Qui que soit cet individu, tu as suivi sa piste une fois, tu sauras la percevoir si elle devait réapparaître. Et puis maintenant, nous sommes deux. »

Astérion ouvrit de grands yeux étonnés :

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— On part en chasse ensemble. »

Aioros s’était interposé quand Saga, ivre de rage – une rage froide qui figeait ses traits dans une cire blême et injectait de sang le vert profond de ses yeux – avait ouvert sans prévenir un portail dimensionnel en vue de se rendre manu militari à New York, ignorant les appels à la raison de Rachel :

« La colère ne te sera d’aucune utilité, ni ici, ni là-bas.

— Tu prétends me dire ce que j’ai à faire ?

— Laisse-moi y aller. »

Le ton sur lequel Saga lui avait répondu était assez dangereux pour que n’importe qui d’autre choisît sagement de ne pas en rajouter. Pas le Sagittaire qui, en réalité, avait cédé à une impulsion qu’il était bien incapable de s’expliquer, même avec le recul. Toujours était-il que son Pope et ex-meilleur ami en passe de le redevenir, l’avait considéré un long moment avec un silence glacé qui aurait liquéfié quiconque avant de lui désigner du menton le portail toujours ouvert au beau milieu du bureau. Aioros n’avait pas demandé son reste malgré sa répugnance : il détestait toujours autant les déplacements dimensionnels.

Avant de le franchir tout à fait, il avait croisé le regard de Rachel qui se tenait en retrait et s’était bien gardé d’intervenir mais dont la contrariété avait imprimé un rictus sur son visage amaigri, lui conférant quelques années supplémentaires :

« Sois prudent. Et trouve-les nous. »

« Vu la façon dont cet type a disparu, il peut être très loin maintenant, objecta Dominique qui avait rejoint sa sœur.

— Tout ce qui a un cosmos, même inactif, laisse une trace, précisa Aioros comme son cadet hochait la tête. Elle est bien souvent évidente mais parfois, tout à fait infime comme dans le cas présent. Surtout si le cosmos en question possède une structure particulière – ce fut au tour d’Astérion d’acquiescer – il n’en reste pas moins que son passage à un endroit et à un moment donnés peut être détecté sur la trame cosmique.

— Tu m’en diras tant, répliqua Dominique en riant avec un temps de retard, le temps de remonter sa mâchoire qu’elle avait laissé tomber pendant l’explication. La trame cosmique, non mais je te jure…

— A l’occasion tu demanderas à Saga de t’expliquer, fit Aiolia avec un clin d’œil. La physique, c’est sa grande passion.

— Eh bien de toute évidence, on n’a pas les mêmes ! »

Ils éclatèrent tous de rire, y compris Astérion malgré sa frustration, et Jane malgré le mal de tête qu’elle se trainait depuis que cette dernière avait côtoyé d’un peu trop près le parapet du toit. L’image de l’arrière du crâne de Scott éclaté sous le soleil ne la quittait pas non plus mais l’espace de ces quelques secondes d’hilarité, elle réussit à s’en détourner.

« Tu restes avec nous ? Demanda Aiolia à Dominique et Jane lança un regard reconnaissant à son compagnon qui lui adressa en retour un sourire lumineux.

— Évidemment, répondit Dominique. J’ai trop hâte de découvrir le prochain épisode ! »

* * *

« Il ne m’aurait pas rattrapé mais… merci, Spartan. »

L’interpellé haussa les épaules sans sourire :

« Les chevaliers d’Argent ne doivent pas être sous-estimés. Ils sont certes moins rapides que toi mais ils sont malins. Moins celui-ci en sait sur toi, mieux ça vaudra.

— Consignes de Mélanthios ? » Spartan inclina brièvement la tête et Guilty s’esclaffa :

« Je croyais pourtant avoir prouvé à ce vieil homme que je n’avais pas besoin de son aide !

— Lui non plus ne le sous-estime pas. »

Guilty cessa de rire et considéra Spartan qui soutint son regard sans broncher. L’ancien cerbère de l’île de la Reine Morte avait bien jeté un coup d’œil au dossier de cet homme étrange, remis par Alexei, mais n’y avait pas prêté plus d’attention que ça. Sa mémoire, exceptionnelle, lui rappela cependant quelques dates et il réalisa que probablement, Spartan et Mélanthios s’étaient trouvé en même temps au Sanctuaire, même si c’était pour une brève durée. Donc ils se connaissaient.

Depuis le toit où tous deux s’étaient juchés, ils pouvaient observer l’agitation des forces de l’ordre qui, avant de libérer le quartier, procédaient à tous les relevés d’indices possibles et imaginables. Ils ne trouveraient rien. Du moins pas eux.

« Quoi qu’il en soit, si ce chevalier d’Argent a perdu ta trace, d’autres sauront la retrouver, fit Spartan comme en écho aux réflexions de Guilty. A moins que ce soit ce que tu veux ?

— Je suis curieux.

— Et Alexei ? Il est au fait de ta curiosité ?

— Lui, non.

— Mais Mélanthios, oui. »

Guilty adressa un large sourire à Spartan qui haussa de nouveau les épaules, un tic chez lui.

« J’espère que tu – vous savez ce que vous faites. Parce que celui qui va te prendre en chasse à partir d’aujourd’hui est sans conteste le Sagittaire le plus puissant qui ait jamais existé.

— Eh bien comme ça, je pourrai comparer et je te dirai si c’est vrai. »

Sanctuaire, Grèce, août 2006

Le passeur avait hésité. Lorsqu’il s’était retourné en percevant une vibration sous ses pieds, signe qu’un passager venait d’embarquer sur son bateau, le nouvel arrivant l’avait dévisagé sans baisser les yeux. Des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites au milieu d’un visage d’un gris maladif et dont la maigreur inscrivait la mort dans le peu de chair encore accrochée aux os saillants : qui que ce fût, cet homme-là avait cessé de se ressembler depuis longtemps. Pourtant, le passeur du Sanctuaire en était certain : il ne l’avait jamais vu.

Avant d’allumer les moteurs – il restait encore cinq minutes bien tassées avant la prochaine rotation – il avait pris le temps de peser ses options. Soit il envoyait un SMS à destination du poste de garde planté au pied de l’embarcadère qui lui ordonnerait de rester à quai à Rodorio, perturbant ainsi pour le restant de la journée l’ordre établi des passages et déclenchant par voie de conséquence une vague de protestations toutes plus légitimes les uns que les autres, soit il s’en remettait aux défenses de l’île elle-même. Dans le cas où celui qui venait de s’asseoir sur le banc le long du flanc bâbord de la navette n’appartenait pas au Sanctuaire, ou s’il ne faisait pas l’objet d’une invitation officielle, la brume s’épaissirait au lieu de s’ouvrir puis le gouvernail se mettrait de lui-même à tourner en rond, une alerte sans équivoque à laquelle le passeur réagirait en redirigeant aussitôt sa proue vers Rodorio. Une fois sur le chemin du retour, il lui suffirait d’alerter le Sanctuaire qui mobiliserait alors le comité d’accueil habituel stationné à Rodorio pour cueillir l’intrus. Quant à ce qui arriverait ensuite à ce dernier, ce ne serait plus son problème, du moment que les rotations pouvaient reprendre leur cours normal.

Oui, cette seconde option lui était apparue la plus raisonnable et la moins susceptible de générer des désagréments pour tout le monde. Il n’en avait été que plus que surpris quand le brouillard de protection autour de l’île s’était dissipé devant l’embarcation et qu’il avait pu accoster sans encombre contre le ponton en bois, tandis que son homologue achevait la manœuvre de recul initiée à son approche et alignait son étrave en direction du continent. Tous deux s’étaient salués en silence avant que le passeur en provenance de Rodorio interrogeât son collègue en langue des signes : connaissait-il le passager qu’il s’apprêtait à débarquer ? L’autre avait plissé les yeux pour observer l’homme en question avant de secouer la tête en guise de dénégation  : non, jamais vu non plus.

En observant l’inconnu traverser la grève et amorcer d’un pas lent et incertain le raidillon à flanc de falaise qui le mènerait sur le vaste parvis qui se déployait au pied du Domaine Sacré, le passeur n’avait pu réprimer une grimace  : quelque chose ne tournait pas rond.

* * *

Deux gardes qui effectuaient leur ronde matinale habituelle – depuis leurs quartiers de l’autre côté du Mont Étoilé jusqu’aux limites du Domaine Sacré et inversement – interceptèrent l’homme dès qu’ils l’aperçurent : rien de très compliqué puisque celui-ci, visiblement, les attendait.

« Qui es-tu ? Lança l’un des deux après avoir consulté du regard son camarade aussi interrogatif que lui.

— Je veux voir le Grand Pope.

— Réponds à la question ! »

Le garde avait glissé d’un pas en direction de l’intrus, toujours immobile. D’un œil exercé, il prit le temps de le jauger  : l’homme était de taille moyenne mais son extrême maigreur le faisait paraître plus grand qu’il ne l’était, et son visage émacié, plus âgé. En effet, si de prime abord le garde lui aurait donné pas loin d’une soixantaine d’années, le nouvel arrivant ne devait en réalité pas en avoir beaucoup plus que cinquante bien que tout dans son attitude, sa posture et son état général témoignât d’une usure qui n’avait pas que le temps pour seule origine.

L’homme, cependant, restait silencieux, se contentant de dévisager son interlocuteur d’un air impavide.

« Ne m’oblige pas à employer la force ! » Menaça le garde, son collègue revenu à sa hauteur déjà ramassé sur lui-même, prêt à s’élancer. Devant ce spectacle l’homme se borna à sourire, ou tout du moins en donna l’impression, ses lèvres fines et craquelées s’étirant pour découvrir une dentition délabrée :

« Je ne souhaite pas vous y obliger, en effet. »

Et l’étranger de déployer son cosmos, aussi souffreteux que lui avec ses crépitements anarchiques et sa lueur affadie, mais dont la teinte froide et surtout argentée ne laissait pas de place au doute.

Les deux gardes reculèrent. Bien que leurs cosmos respectifs se fussent révélés insuffisants lorsqu’ils étaient encore enfants pour briguer autre chose que le poste qu’ils occupaient aujourd’hui, ils le maîtrisaient assez pour reconnaître une aura plus puissante que la leur lorsqu’ils en croisaient une.

Ils s’entre-regardèrent, hésitants, puis :

« Tu vas nous suivre sans faire d’histoire.

— C’est promis. »

Et parce que l’homme semblait soudain épuisé au-delà de toute expression, ils se dispensèrent de tout moyen de coercition, se contentant de l’escorter en direction des arènes.

«  Nous n’allons pas vers le Domaine Sacré, remarqua l’homme, la tête tournée vers la colline sur sa gauche, sur les flancs de laquelle s’étageaient les douze temples du zodiaque, surplombés par le palais du Grand Pope.

— Non en effet, lui confirma le garde qui s’adressait à lui depuis le début. Tu vas rencontrer quelqu’un… avant.  »

Un instant l’homme suspendit son pas, baissa les yeux, soupira, puis s’ébranla de nouveau. Il ne paraissait plus faire cas de ceux qui l’escortaient et dont la perplexité allait crescendo  ; il se dirigerait vers l’échafaud que cet étranger ne témoignerait pas moins d’enthousiasme. D’une certaine manière, il semblait déjà mort.

* * *

« Plus vite ! Allez du nerf ! »

Une haute silhouette à la carrure impressionnante était solidement campée au milieu des arènes qui bruissaient d’activité. Les premiers gradins à l’autre extrémité de l’enceinte étaient garnis de spectateurs remuants qui ne cessaient de se lever et de changer de place, lorsqu’ils ne sautaient pas à bas de la barrière pour venir fouler le sable sur ordre du colosse qui faisait office de chef d’orchestre de ce joyeux capharnaüm. En effet : la majorité des présents étaient de jeunes adolescents qui n’échangeaient entre eux qu’à force d’exclamations, borborygmes et autres encouragements lorsqu’il s’agissait de s’affronter sous les yeux des chevaliers d’argent qui les encadraient et du chevalier d’or du Taureau qui les jaugeait.

Le brouhaha ambiant s’assourdit soudain comme deux garçons, dont le tour venait d’arriver, se levaient afin de rejoindre l’aire de combat. Leurs camarades les contemplèrent tandis qu’ils descendaient les marches en bondissant  ; dans leurs yeux se lisaient le respect et l’excitation.

Le premier qui atterrit souplement sur le sable arborait une tignasse couleur de feu et un visage parsemé de taches de rousseur. Il souriait à pleines dents. Son camarade, s’il faisait preuve de la même agilité, apparaissait autrement plus réservé sous sa frange blonde et raide, ainsi que plus concentré. Bien lui en prit : il ne s’était pas plus tôt mis en garde que déjà son adversaire s’élançait à une vitesse hallucinante pour le bombarder de coups de poings dont le rythme s’accéléra au point que d’aucuns dépourvus de cosmos auraient été incapables de seulement les imaginer. Le garçon blond s’employait à les parer de son mieux, mais ce ne fut bientôt plus suffisant et un dernier coup ajusté sous son plexus chassa brutalement l’ultime goulée d’air qu’il avait peiné à inspirer au moment où ses pieds quittaient le sol. Son corps s’envola au sens propre du terme et il retomba avec rudesse à plat dos une dizaine de mètres plus loin. Un murmure collectif s’éleva des gradins, entre inquiétude et déception, tandis que les deux gardes et leur “prisonnier” demeuraient sagement en arrière pour observer le combat.

Aldébaran, qui avait perçu leur présence, ne se retourna pas pour autant et d’un signe de la main, leur intima de ne pas bouger. Là-bas, le garçon releva un genou et, contre toute attente, bondit sur ses pieds, ses vêtements couverts de sable et les cheveux en désordre.

« Armand, tu m’as fait peur ! Commenta son opposant du jour d’un ton enjoué et en dépliant les bras qu’il avait croisés.

— Je n’étais pas prêt.

— Et maintenant ? »

L’autre ne répondit rien, s’élevant d’un bon vertigineux au-dessus de l’arène sous le regard approbateur de son camarade qui en fit autant ; un grondement sourd vibra dans l’enceinte quand les deux cosmos aux volutes dorées entrèrent en contact au-dessus des spectateurs qui se dévissaient la tête et plissaient les yeux pour tenter d’apercevoir les belligérants.

Ceux-ci finirent par se laisser tomber comme des pierres mais se reçurent en souplesse chacun à une extrémité de la piste ovale. Du sang maculait leurs mentons et leurs poings et de nouveau des chuchotements s’élevèrent comme ils se souriaient.

« Bravo messieurs ! »

Aldébaran les applaudit, la petite assemblée l’imitant aussitôt avec force sifflets admiratifs et vivas enthousiastes.

« Tu as fait beaucoup de progrès, Armand. » rajouta le Taureau en posant sa large main sur l’épaule de l’adolescent. Celui-ci, bien que musclé pour son âge, semblait minuscule à côté de l’immense chevalier d’or. « Shura ne pouvait pas être là ce matin mais je peux t’affirmer qu’il sera fier de toi lorsqu’il assistera à ton prochain entraînement.

— Je mettrai tout en œuvre pour cela, merci Chevalier du Taureau.

— Armand… – Le Brésilien secoua la tête l’air faussement affligé – combien de fois faudra-t-il que je te dise de m’appeler par mon prénom, comme tout le monde ?

— Non mais, laissez tomber, hein… »

Soudain bousculé par son camarade d’apprentissage qui enroula son bras vigoureux autour de son cou, Armand faillit trébucher :

« … Il est coincé, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! Rajouta le jeune Irlandais, jovial, en secouant sa prise comme un prunier.

— Heureusement que de ton côté, tu as assez d’insolence pour deux, n’est-ce pas Ethan ? »

La réplique d’Aldébaran figea net l’apprenti des Gémeaux qui adopta un air compassé de circonstance sous les rires et les huées des autres adolescents qui n’avaient rien perdu de l’échange. Armand lui-même se fendit d’un sourire en se dégageant de l’étreinte encombrante de son ami.

« Seigneur… Intervint l’un des deux gardes qui avait fini par s’avancer. Cet homme émet le souhait de s’entretenir avec notre Grand Pope. »

Les bras croisés sur son torse imposant et nu sous le soleil déjà haut dans le ciel, le chevalier d’or du Taureau pivota sur lui-même pour détailler l’individu puis demanda, un sourcil haussé en signe d’interrogation lorsqu’il eut terminé son inspection  :

«  Ton visage ne m’est pas inconnu, chevalier d’argent de…  ?

— La Coupe.  »

Les yeux des deux gardes s’agrandirent, en un diamètre aussi respectable que comparable aux regards des autres chevaliers d’argent qui s’étaient rapprochés pour observer celui qui était l’un des leurs… mais qu’ils n’avaient jamais vu parce qu’ils étaient trop jeunes, soit pour l’avoir connu, soit pour s’en rappeler.

Aldébaran, lui, avait froncé les sourcils.

«  Cela fait bien longtemps, Aition.

— Tu n’as donc pas oublié mon nom, Chevalier du Taureau.

— J’oublie rarement un visage, et encore moins une identité.

— Je dois voir le Pope, Aldébaran.

— Sais-tu au moins qu’il n’est plus celui que tu as connu ? »

Le Brésilien s’était avancé et son ombre tomba sur le corps squelettique de la Coupe comme pour le faire disparaître  :

« Car je viens de calculer, rajouta-t-il gravement, en laissant peser ses mots les uns après les autres dans le silence soudain. Cela fait trente ans, Aition. Trente ans, c’est long. Très long. Trop, si tu veux mon avis pour revenir de la sorte au Sanctuaire sans autre explication et avec une telle requête. Aussi, en tant que premier défenseur du Domaine Sacré en l’absence du chevalier d’or du Bélier, je crains de ne pas pouvoir te laisser passer. »

La luminosité du ciel estival parut s’affadir tout à coup. Aucun nuage cependant n’était venu l’obscurcir ; le cosmos du Taureau qui venait de s’enflammer au centre de l’arène rivalisait avec l’éclat du soleil.

L’homme parut alors hésiter :

« Je n’ai nul désir de… »

Et de disparaître du champ de vision de ceux qui observaient la scène lorsqu’une sphère d’énergie pure le projeta avec brutalité contre le premier gradin de l’autre côté de l’enceinte, immédiatement suivie d’une ombre, une trace, un souffle quand Angelo se rua sous les yeux ahuris d’Aldébaran et des deux apprentis chevaliers d’or – seuls capables de détecter et de lire un tel mouvement – sur le chevalier de la Coupe.

Un silence total avait remplacé le joyeux vacarme de tantôt, jusqu’aux respirations que chacun des présents retenait sous l’effet de la stupéfaction et d’une terreur soudaine. Le cosmos du Cancer brûlait si fort que la température de l’air contenu dans les arènes augmentait de plusieurs dixièmes de degrés par seconde et bientôt, la sueur perla à la surface des corps dans l’atmosphère radicalement asséchée. Les grains de sable, qui de prime abord s’étaient soulevés sous l’effet du gradient de température, étaient tous retombés. A présent immobiles, ils s’aggloméraient et se vitrifiaient à l’entour du chevalier d’or du Cancer dont les poings auréolés d’une aura dorée aux reflets carmin s’abattaient avec méthode, martelant le silence à grand coups d’os brisés.

« Angelo ! » Cria Aldébaran en s’élançant en direction de son pair avant de s’arrêter net quand sous ses pieds, comme jailli du néant, un abîme de ténèbres balafra le Colisée de part en part, l’obligeant à reculer pour ne pas sombrer dans le royaume des Morts. Plus loin derrière lui, des glapissements de panique ponctuèrent la cavalcade des apprentis qui grimpèrent se réfugier dans les gradins, sans pour autant s’enfuir. Quant aux chevaliers d’Argent, Ethan et Armand, ils s’entre-regardèrent, indécis. Que devaient-ils faire ? Pouvaient-ils faire quelque chose, seulement ?

Il s’agissait peut-être d’une illusion. Ou peut-être pas. Sagement, Aldébaran opta pour la seconde hypothèse, pas loin  par ailleurs d’en être tout à fait convaincu intérieurement. Avec précaution, il tenta de contacter l’esprit de son alter ego, pour se heurter à une rage inextinguible impossible à endiguer tant elle avait supplanté chaque parcelle de l’être humain qu’était le chevalier d’or du Cancer. Impossible de s’en faire entendre  : l’Italien était inatteignable.

« Angelo ! » Tenta-t-il de nouveau sans conviction tandis que le massacre continuait, dans un magma de chairs et de sang emprisonné dans le verre en formation, au point de former un miroir aux reflets à l’écarlate malsaine.

Il vit Ethan et Armand se positionner de part et d’autre du Cancer, à distance respectueuse mais aussi près de lui que leur en permettait la gueule grande ouverte du passage vers le Puits des Morts. Leurs têtes pivotèrent vers lui, attendant les ordres.

Mais quels ordres ? L’Italien ne s’était pas retourné, pas une seule fois, même quand il avait obligé Aldébaran à reculer. Ce n’était plus lui qui était à la manœuvre mais quelque chose d’autre, quelque chose qui l’avait submergé au point de l’annihiler, de nier jusqu’à son existence. Quelque chose qui détruirait quiconque s’aviserait de vouloir l’arrêter.

Le Taureau se secoua : les gosses étaient la priorité, il devait les protéger. Mais alors qu’il levait le bras pour leur intimer de s’éloigner, il perçut un souffle le contourner et dans le même temps, vit Armand être jeté au sol et Ethan écarté sans ménagement.

« Shura ? »

L’exclamation d’Aldébaran trouva son homologue à la lisière du Surmonde, qui lui répondit  :

« Je m’en occupe. Fais sortir tout le monde.

— Mais bon sang ! Qu’est-ce qu’il lui arrive ?

— Je n’en ai pas la moindre foutue idée !

— … Fais attention à toi.  »

Le cosmos du Capricorne répondit à sa place alors qu’il s’enflait entre Angelo et les deux garçons qu’Aldébaran alla cueillir, un sous chaque bras, avant de fuser vers l’autre bout de l’arène et de les reposer, sonnés mais entiers.

* * *

Angelo…

Courbé sur sa victime, le Cancer ne l’avait pas vu et n’était pas conscient de sa présence. Tant mieux jugea Shura en levant le bras droit car dans le cas contraire, son compagnon n’était pas près de lui pardonner ce qui allait se passer.

Excalibur s’abattit avec une précision meurtrière, encadrant Angelo de deux profondes crevasses d’une rectitude absolue lesquelles s’enchâssèrent dans les gradins juste au-dessus. Sous l’effet de ce cosmos qui tout à coup transperçait le sien, le Cancer fit volte-face. L’image des larmes de sang maculant ses joues fut la seule que Shura retint de lui à ce moment-là avant que son bras armé de toute sa puissance se détendît et s’enfonçât dans le creux de son ventre. Les reins d’Angelo s’arrondirent alors en un U grotesque avant, tout de suite après, de se creuser démesurément, son corps étiré à l’extrême par l’influx de cosmos qui le parcourut depuis le point d’impact jusqu’à chacune de ses extrémités, désactivant momentanément ses terminaisons nerveuses. Shura recueillit alors entre ses bras son corps inerte et posa un genou à terre.

Il contempla quelques secondes son visage couvert de sang – celui de sa victime du jour, devina Shura – ses yeux fermés et ses lèvres étrangement détendues. Les doigts du Capricorne se crispèrent sur son épaule, puis son regard dériva jusqu’à l’homme dont il lui était impossible pour le moment de détailler les traits : Angelo en avait fait de la bouillie. Pourtant, il respirait toujours. Et l’un de ses yeux était grand ouvert.

Shura ne bougeait toujours pas, le corps de son compagnon lourd sur ses bras, et demeura impavide quand l’œil bascula dans son orbite pour le voir.

De la bouche que l’homme avait ouverte ne sortit qu’un gargouillement lorsqu’il prétendit parler. Puis son œil se referma. Et il perdit conscience.

Lorsque l’Espagnol se redressa enfin, il portait Angelo dans ses bras, la tête de celui-ci appuyée contre son biceps, ses jambes ballant dans le vide. Seul l’appui de son cosmos l’aidait à le transporter de la sorte, non que sa seule force physique ne le lui aurait pas permis mais un accablement inexplicable venait de lui tomber dessus et s’il s’écoutait, il s’assiérait là, au beau milieu de l’arène pour pleurer. D’une certaine manière, il devinait confusément que ce ressenti n’était pas que le sien toutefois, ce qui ne l’en inquiétait que plus.

Relevant les yeux, il réalisa que contrairement à ses consignes, aucun des présents n’avaient déserté l’arène, ou à peine quelques-uns. Ceux qui étaient restés le contemplaient en silence comme il s’avançait sur le sable, le corps inanimé du chevalier de la Coupe gisant derrière lui. Des pas précipités se firent entendre mais le Capricorne ne se retourna pas pour voir l’équipe médicale, sans doute mandatée par Aldébaran, prendre le blessé en charge. Tout comme il passa devant Armand sans marquer le pas. A dire vrai, s’il avait conscience des gens immobiles autour de lui, il était incapable de leur rendre leurs regards, tout comme il ne réussissait pas non plus à baisser les yeux sur l’homme inanimé dans ses bras.

Aussi, son attention obstinément fixée sur le court tunnel dont il avait émergé tantôt à la vitesse de la lumière, il continua à marcher avec une régularité de métronome en direction du Domaine Sacré tandis que dans son dos, on commençait à respirer de nouveau et que s’échangeaient quelques mots à peine murmurés.

Aldébaran s’était écarté et surveillait le brancard qui acheminait le chevalier de la Coupe vers l’infirmerie. Dans son esprit cependant, la folie – puisqu’il fallait bien donner un nom à l’innommable – qu’il avait vu se déchaîner pulsait encore comme un cœur malade désespérant d’expulser le poison qui le consumait.

Il finit par baisser les yeux, le poids des années soudain trop lourd sur ses épaules. Le Masque de Mort avait existé, vraiment existé et tout au fond de lui, malgré sa bienveillance innée, le Taureau l’avait haï puisqu’il n’avait pas réussi à le comprendre. Jusqu’à ce que, petit à petit, l’être humain dissimulé sous les couches de violence, de cruauté et de haine, commençât à apparaître. Dans le secret de son cœur, Aldébaran lui avait alors accordé une deuxième chance sans qu’une justification fût nécessaire. Seul comptait le fait que le Masque de Mort avait disparu.

Il en était certain, même encore aujourd’hui, même en cet instant précis où, relevant la tête, il contemplait pourtant le sable vitrifié couleur de sang.

Et plus encore que lui geler le sang, cette certitude lui brisait le cœur.

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