Asgard, Norvège, août 2006
La journée avait été longue et chaude. Trop chaude sous ces latitudes même en cette saison, songeait Thol sous les pas duquel craquait la végétation cuite par le soleil. Une végétation qui elle-même n’était pas de saison ; le froid inexplicable qui s’était abattu sur Asgard à peine trois semaines plus tôt avait laissé place à ce qui ressemblait à s’y méprendre à un second printemps qui n’avait duré que quelques jours mais avait suffi à relancer bourgeonnements et floraisons. Et puis la canicule était arrivée.
Un terme inconnu pour la plupart des habitants de l’enclave qui l’avaient découvert en même temps que leurs cultures grillées du jour au lendemain, leurs bêtes mortes de soif en plein alpage et leurs puits quasi asséchés. Les terres du clan Phecda n’étaient cependant pas les plus mal loties : peu étendues, elles se concentraient au nord-est d’Asgard, au pied d’une modeste chaîne de montagnes qui avait toutefois le mérite d’arrêter les nuages qui se formaient au-dessus de la mer et ainsi de faire bénéficier les habitants de quelques pluies certes plus rares qu’à l’habitude mais bienvenues.
Le Guerrier Divin de Gamma ajusta le sac lancé sur son épaule : il n’était plus aussi lourd que ce matin mais il ne lui restait plus qu’une seule ferme à visiter, dont il entrevoyait les toits bas à travers les frondaisons déjà teintées des couleurs de l’automne : une anomalie de plus qui lui tira un soupir et fît naître en lui une envie irrépressible d’hiver.
Alors qu’il battait des pieds sur le seuil de la maison pour se débarrasser de la poussière qui maculait ses bottes, il eut la surprise à la fois d’entendre la voix et de percevoir l’aura d’Hilda à l’intérieur.
« Thol ! » S’exclama celle-ci avec chaleur lorsqu’il entra enfin.
La famille qui exploitait ces terres était toute entière réunie autour de la souveraine d’Asgard, depuis les grands-parents installés dans la partie la plus sombre et la plus fraîche de la grande salle aux petits-enfants assis aux pieds d’Hilda et qui la contemplaient avec de grands yeux émerveillés.
La jeune femme avait les traits tirés et les ombres sous ses yeux témoignaient d’un épuisement manifeste qui ne l’empêchait cependant pas d’adresser un sourire rayonnant à l’immense Guerrier Divin alors qu’il s’avançait vers la petite assemblée, le sommet de son crâne frôlant les poutres noircies par les siècles et la fumée, pour tendre son sac au chef de famille.
« J’ai rajouté trois lapins pris aux collets que j’ai relevés le long de ma route », précisa Thol comme l’homme s’inclinait profondément pour le remercier. Il fut interrompu dans son hommage par les grandes mains du Guerrier de Gamma qui le releva avec bonne humeur :
« Allons, c’est bien la moindre des choses, tu ne trouves pas ? »
Un siège – solide – fut approché à son intention tandis que le petit groupe se serrait pour lui faire une place. Si tôt qu’il fut assis, la main d’Hilda, fine et pâle, se posa sur la sienne :
« Merci mon ami. Tu as encore accompli des miracles.
— Comme vous, princesse. »
Thol avait tâché de conserver sa bonhomie mais son cœur se serra tandis que la réalité de ses propres mots l’emprisonnait dans toute sa cruauté.
Le tirage au sort avait désigné cette famille pour la Contribution. Durant trois mois, tous les adultes valides de la maisonnée, âgés de seize ans au minimum, allaient devoir consacrer plusieurs heures par jour au soutien d’Asgard par don de leur énergie au cosmos commun, et ainsi contribuer au maintien de l’équilibre climatique de la planète.
Mis en œuvre pour palier dans le même temps le changement climatique et la chute de la démographie asgardienne, ce système était le moins injuste de toutes les options étudiées à l’époque. Il préservait les plus jeunes et les plus fragiles qui, dans l’ancien temps, étaient tout autant sollicités que le reste de la population pour accomplir le devoir d’Asgard. Cependant, ils n’en souffraient pas alors : les Asgardiens étaient plus qu’assez nombreux pour que l’effort fût réparti équitablement en fonction des capacités de chacun.
Aujourd’hui pourtant ceux et celles qui étaient appelés par tirage au sort et qui, de fait, jouissaient d’une bonne condition physique, n’étaient pas égaux devant le cosmos. Même si chaque habitant d’Asgard naissait et vivait avec un cosmos éveillé, la capacité de chacun à en faire usage pour autre chose que sa propre survie était variable et souvent, il arrivait que la Contribution mît en danger les moins aguerris. Sans oublier que pendant toute la durée de l’engagement, les forces vives des familles ainsi désignées n’étaient plus consacrées à leur subsistance quotidienne. Les plus âgés et les plus jeunes prenaient alors le relais mais cela se révélait la plupart du temps insuffisant.
Comme ici. Les plus jeunes l’étaient beaucoup trop, tout comme les plus âgés. Entre les deux, parents et enfants tous déjà de grands adolescents étaient mobilisables. Mobilisés. Pendant ce temps, le peu que la chaleur avait épargné n’était pas entretenu ni préservé en l’absence de voisinage proche. Cette famille ne pouvait compter que sur elle-même.
Comment Hilda avait-elle eu vent de la situation ? Il ne lui en avait pas parlé, conscient des efforts qu’elle déployait au quotidien dans le soutien au devoir d’Asgard. A l’instar du corps tout entier des Guerriers d’Asgard, la souveraine exprimait son cosmos en permanence afin de maintenir le niveau d’énergie vital sans lequel l’équilibre climatique volerait en éclats en moins de temps qu’il n’en faut pour ne serait-ce qu’en imaginer les conséquences. Jamais, même pendant son sommeil, Hilda ne relâchait sa vigilance, ni elle, ni aucun des hommes constituant son armée. Elle avait de fait devancé Thol qui, après avoir visité plusieurs autres fermes, avait projeté de passer la fin de la journée ainsi que la nuit auprès de cette famille afin de les soulager de leur effort de son propre cosmos, au moins pendant quelques heures.
« Princesse, vous pouvez retourner au Palais, lui proposa-t-il, je vais prendre le relais.
— Ta journée n’a pas été facile, objecta Hilda dont les doigts fins auréolés de cosmos effleurèrent le bras puissant de Thol. Ton aura a déjà beaucoup donné.
— Merci pour votre sollicitude et votre aide à tous les deux : votre Grâce a déjà beaucoup trop fait aujourd’hui, intervint la mère de famille, les yeux emplis de gratitude. Mais sachez que ce sera toujours un honneur pour nous que d’accomplir notre devoir. Nous appartenons à cette terre et nous continuerons à la protéger, ainsi que l’ont fait nos parents et leurs parents, et les parents de leurs parents avant eux, et ainsi que le feront nos enfants lorsque leur tour viendra. Nous nous en sortirons, ne vous inquiétez pas.
— Je vous remercie de tous vos efforts, Du fond du cœur. »
Alors que Thol la voyait prendre entre les siennes les mains usées par le travail de la femme pour se pencher sur elles et les embrasser, ce fut le sien, de cœur, qui s’enflamma. Devant autant d’abnégation et d’amour pour son peuple de la part de la princesse, comment certains parmi la noblesse avaient-il pu seulement envisager de confier la destinée d’Asgard aux Megrez ! N’avaient-ils donc que de la boue dans les yeux ? Si les Asgardiens suivaient avec autant de ferveur Hilda de Polaris, s’ils acceptaient les sacrifices – quel autre mot ? – qu’elle leur demandait, c’était parce qu’ils savaient qu’elle souffrait avec eux, comme eux, de cette vie à laquelle leur appartenance à ce monde les avait condamnés. Ce n’était pas et ne serait jamais le cas d’Albérich de Megrez qui ne voyait en chacun de ses compatriotes que des outils utiles à la consolidation d’un pouvoir qu’il avait déjà grand. Trop grand du point de vue de Thol qui n’avait jamais caché son aversion pour les ambitions du clan Megrez bien qu’il fût conscient qu’à l’instar de tous les autres chefs de famille, Albérich assumait pleinement son devoir au quotidien. Par obligation ? Ou par calcul ? Le Guerrier Divin de Gamma ne réussissait pas à concevoir que la participation de son homologue de Delta à l’effort collectif fût désintéressé et cette certitude lui tordait l’estomac. Par ses paroles et son comportement, Albérich de Mégrez souillait la noblesse de l’engagement multiséculaire d’Asgard : il ne méritait pas sa place au sein des Guerriers Divins, quand bien même le destin en avait décidé autrement.
La foi de Thol dans le clan des Polaris était indéfectible, ainsi qu’elle l’avait toujours été pour les générations qui l’avait précédé ; quelle que fussent les décisions prises par Hilda, elles seraient toujours les meilleures pour leur peuple, de cela il en était certain.
Ils restèrent encore quelques minutes avant de prendre congés. Cette famille, Thol n’aurait pas besoin de revenir la visiter, ou alors par simple souci de s’enquérir de son bien-être. “Ingvar” : il grava leur nom dans sa mémoire pour s’en rappeler au moment voulu. Nul doute que Hilda, de son côté, connaissait déjà et retiendrait le prénom de chacun d’eux.
Lorsqu’ils sortirent, la clarté trop vive de ces derniers jours s’était adoucie et il se surprit à sourire : les jours commençaient enfin à raccourcir, plus vite que sous des latitudes moins septentrionales et bientôt le cycle naturel associé à la rotation de la Terre reprendrait le dessus sur les dérèglements dont ils souffraient. L’automne, le vrai, ne durerait que le temps que la nuit l’emportât sur le jour et que la nature malmenée pût retrouver le repos.
« L’hiver n’est plus si loin, fit Hilda en écho aux pensées de Thol. C’est une bonne chose.
— Il revient toujours, princesse.
— Oui. Pourvu que puissions encore le nommer ainsi encore longtemps. »
La jument d’Hilda était attachée sous les arbres bordant la clairière et alors qu’elle se dirigeait dans sa direction, son visage plongea dans l’ombre. D’un geste, il l’aida à monter en selle tout en demeurant silencieux. Ce n’était pas la première fois qu’il percevait de la mélancolie sous les mots de la princesse de Polaris mais ce soir-là s’y ajoutait un abattement qu’il n’avait pas coutume de lui connaître.
« Thol, combien de temps encore allons-nous continuer ?
— Princesse ? »
Elle le contemplait du haut de sa monture et malgré la douce pénombre orangée qui descendait sur eux sous les frondaisons, il devinait le gris opalin de ses yeux fixés sur lui.
« Tout cela, cet effort, cette énergie, cette foi… Pour rien. Tu le sais, n’est-ce pas ? »
Il venait de détacher le licol de la jument mais conservait les rênes si bien que la bête ne broncha pas. Il prit le temps de réfléchir avant de répondre :
« Oui, je le sais, Hilda. »
Il ne l’appelait que rarement par son prénom, alors qu’elle l’en avait déjà prié cent fois. Il n’osait pas. Il avait peur qu’elle devinât, dans son intonation, tout ce qu’il éprouvait à son endroit et qu’il ne pouvait, ni ne voulait, lui partager. Mais ce soir, peut-être parce que la douceur d’un air qui rafraîchissait enfin apaisait ses pensées et son cœur, ou parce que la journée avait assez longue pour émousser sa vigilance, il avait laissé couler de ses lèvres ce prénom qui avait goût de miel :
« Cependant, n’est-ce pas notre rôle que d’essayer ? Encore ? »
Il savait qu’elle ne le quittait pas des yeux alors qu’il regardait autour de lui, désignant de son bras libre les bois qui les entouraient à perte de vue :
« J’ai conscience que nous ne sommes plus assez nombreux mais tout espoir n’est peut-être pas perdu. Syd dit que les hommes commencent à se rendre compte des conséquences de leurs actes et que ce n’est plus qu’une question de temps avant que la tendance s’inverse. Si nous continuons à préserver les nôtres comme nous le faisons aujourd’hui, si nous ne relâchons pas notre vigilance, alors il arrivera un jour où le peu que nous aurons fait aura suffi à sauver ce qui doit l’être.
— Mais pas tout.
— Non, sans doute pas, concéda Thol en se tournant de nouveau vers Hilda qui l’observait, pensive.
— Et selon toi, qu’est-ce qui mérite d’être sauvé, aujourd’hui ? »
Vous ! Mais le silence fut tout ce qui sortit de prime abord de la bouche de Thol avant qu’il jetât un dernier coup d’œil à la ferme derrière eux, aux lumières qui petit à petit s’allumaient derrière les fenêtres entrouvertes, au mince filet de fumée blanche qui s’élevait au-dessus du toit pour témoigner du repas en train d’être préparé tandis que les éclats de rire des enfants lui parvenaient de loin en loin.
« Thol, dit doucement Hilda en se penchant pour récupérer les rênes de la main soudain sans force du Guerrier Divin, je lis ton cœur aussi sûrement que je sais ce qu’il y a dans le mien. Nous voulons la même chose mon ami.
— Mais… Comment ?
— Me fais-tu confiance ? »
Oui. Absolument. Éperdument.
« Vous le savez bien, chuchota-t-il avec ferveur.
— Alors nous sauverons notre peuple. Ensemble. »
New York, États-Unis d’Amérique, août 2006
Le dispositif était désormais en place et Aiolia hocha la tête, l’air satisfait. Jane lui retourna un sourire malicieux :
« Ça y est ? Monsieur est enfin rassuré ?
— Te savoir sur ce toit ne me plaît toujours pas, rétorqua-t-il avec le même sérieux dont il ne s’était pas départi tout au long de la préparation de l’opération.
— Mais ?
— Mais j’admets que tu es la plus qualifiée pour cette mission. »
Le sourire de l’Américaine se fit plus éblouissant encore et après avoir achevé de boucler son gilet pare-balles, elle empoigna la longue mallette aussi sombre que ses vêtements ajustés et qui l’accompagnait depuis plus de quinze ans. Sa “meilleure amie pour la vie” avait-elle coutume de la désigner : Aiolia avait eu l’occasion à plusieurs reprises d’en détailler le contenu quand Jane, avec une discipline et une rigueur qui forçaient le respect, entreprenait chaque semaine de vérifier et de nettoyer le fusil à longue portée spécialement fabriqué pour son seul usage, même lorsque l’arme n’avait pas servi. Le Chevalier d’Or du Lion, mu par la curiosité, avait également assisté à quelques-unes des séances d’entraînement auxquelles sa compagne s’astreignait régulièrement, quand bien même elle avait quitté le service actif pour devenir instructrice. Sa précision l’avait époustouflé. Même à une distance de plusieurs centaines de mètres, elle faisait mouche à chaque coup. Ses mains ne tremblaient pas, son corps restait de marbre : sa concentration, extrême et dans le même temps étrangement naturelle, forçait l’admiration de ses camarades d’entraînement, pas peu fiers de s’exercer en compagnie d’une légende des forces spéciales. Elle avait un “don” disaient-ils ; Aiolia lui savait ce que ce mot recouvrait même s’il n’avait jamais partagé ses conclusions avec la principale intéressée. A quoi bon ? Cela l’aurait plus déstabilisée qu’autre chose, voire aurait altéré ses facultés si elle commençait à en conscientiser l’origine. Le cosmos de Jane pouvait sembler tout à fait indifférencié par rapport au fond cosmique qui englobait toute chose mais pas aux yeux d’un Chevalier d’or en capacité d’en percevoir les spécificités les plus infimes. Les capacités de Jane devaient pour beaucoup à cette aura dont elle n’avait pas conscience, peu puissante mais plus que suffisante pour lui permettre de lire une trajectoire et d’apprécier avec justesse les paramètres susceptibles de l’influencer. Ce “petit plus” la distinguait de ses collègues tireurs d’élite même si parmi eux, ainsi qu’Aiolia avait pu s’en rendre compte, certains étaient également dotés du même avantage. Jane était toutefois celle qui le maîtrisait le mieux et donc…
« Que cela ne t’empêche pas de rester prudente, ne put-il s’empêcher de rajouter comme l’ascenseur les propulsait au dernier étage de l’immeuble dont le sommet surplombait de quelques mètres celui qui hébergeait la banque, juste en face.
— Je ne serai pas toute seule », lui rappela-t-elle et les portes de s’ouvrir dans un chuintement parfaitement huilé sur le palier où les attendait un jeune homme, porteur d’une mallette identique.
« Pile à l’heure ! – Jane hocha la tête avec un clin d’œil approbateur – On y va ?
— Oui, Ma’ame !
—Scott, arrête de m’appeler madame, soupira l’Américaine. Allez. Et baisse-toi. »
Le sus-nommé acquiesça et, courbé, emboîta le pas à celle qui était son instructrice depuis deux ans et qui l’avait pris sous son aile considérant ses aptitudes prometteuses. Formé à l’école de police, ses excellentes prédispositions pour le tir à distance et ses notes en général dans toutes les autres disciplines lui avaient permis d’intégrer l’ESU[1] en complément des missions qu’il pouvait être amené à accomplir pour le SWAT. Une occasion qui ne se refusait pas, surtout lorsqu’il s’agissait d’être encadré par Jane Nelson.
Aiolia les laissa prendre de l’avance mais lorsqu’il se retrouva à leurs côtés, accroupi derrière le parapet qui ceignait le toit de l’immeuble, ils venaient tout juste d’arriver à leur poste. Scott cligna des yeux, sans masquer sa surprise :
« Je vous croyais plus loin derrière nous ?
— Une fausse impression, sûrement », sourit le Lion avec aplomb non sans aviser Jane par-dessus l’épaule du jeune homme et qui levait les yeux au ciel.
Tracée sur les graviers à la bombe de peinture, une croix jaune signalait l’emplacement exact où les deux tireurs devaient se tenir, qui garantissait dans leur ligne de mire la porte principale et les fenêtres de la banque. D’autres agents étaient disséminés sur des toits voisins mais Jane était la mieux placée – ainsi que Scott – pour intervenir mais aussi pour observer.
L’opération avait été montée sous l’égide officielle du FBI mais c’était la NSA qui était à la manœuvre au grand dam du bureau fédéral qui n’avait in fine pas eu son mot à dire même s’il avait réussi à placer certains de ses propres hommes sur le terrain. Ces braquages à répétition mais plus encore les provocations des malfaiteurs qui en découlaient et qui semaient le chaos un peu partout dans le pays désormais, rendaient tout le monde fou de rage et chacun avait à cœur d’y mettre un terme. Cet objectif commun avait contribué à mettre en sourdine les rivalités entre services afin de conduire à une coopération d’ampleur, coordonnée par le directeur adjoint de la NSA.
Stanley Wiggins et Saga Antinaïkos s’étaient mis d’accord : s’il s’agissait en priorité d’arrêter les braqueurs – objectif qui avait permis à Wiggins d’obtenir l’aval de son supérieur pour cette opération – le Sanctuaire avait, lui, besoin de les voir à l’œuvre pour confirmer, ou infirmer, qu’il pouvait s’agir de personnes dotées d’un cosmos agissant en toute impunité en dehors du cadre “légal”. Pour ce faire, le Grand Pope avait imposé certaines conditions parmi lesquelles et non des moindres la présence de Chevaliers du Sanctuaire. L’idée d’impliquer Jane s’était imposée naturellement à Saga à partir du moment où Wiggins avait évoqué la nécessité de tireurs d’élite afin d’intercepter les malfaiteurs. Or qui disait Jane Nelson disait Aiolia Xerakis. « Quel heureux hasard », s’était contenté de commenter Wiggins quand Saga avait suggéré sa présence sur le toit auprès de l’Américaine « pour la protéger ».
« Tu es en place ? »
D’abord le silence. Puis une voix hésitante :
« J’y suis. Bon sang, Aiolia, c’est tellement… étrange ! Je ne m’y fais pas.
— Ne t’inquiète pas, ça viendra. »
Sur les premiers niveaux du Surmonde, ce qui ressemblait à un grommellement peu convaincu ponctua les paroles rassurantes du Lion qui gloussa tout seul, s’attirant de nouveau un regard interrogateur de la part de Scott. Astérion n’avait pas été à proprement surpris d’être désigné quand son Pope lui avait exposé les tenants de sa mission : après Aioros du Sagittaire, il n’existait pas meilleur pisteur de cosmos que lui dans toute la chevalerie. Et même si le choix de Saga lui apparaissait logique, il n’en avait pas moins été flatté. En revanche, il avait été désarçonné par l’obligation qui lui avait été signifiée de communiquer avec le Lion via la Surmonde. S’il n’ignorait pas cette possibilité – tout un chacun au Sanctuaire savait que la garde zodiacale avait fait des échanges mentaux une composante essentielle de ses aptitudes – il ne l’utilisait pas… parce qu’il n’avait pas été formé pour, ni aucun de ses pairs d’argent. Cette prérogative n’existait que pour ceux dotés du septième sens, du moins en était-il persuadé ; il n’en avait été que plus surpris quand à l’occasion d’un premier test pour juger de son aptitude à utiliser le Surmonde, il avait entendu la voix de Saga dans sa tête. Voire un chouïa paniqué même s’il s’était bien gardé de le montrer. Si le Pope réussissait ainsi se faire entendre, de quoi d’autre pouvait-il donc être capable ? A quoi l’esprit du Chevalier des Chiens de Chasse était-il désormais exposé ? Il connaissait bien sûr les effets du Gen Ro Mao Ken maîtrisé par tous les Popes du Sanctuaire et avait craint de prime abord d’en être la victime tout sauf consentante, avant de percevoir les voix d’autres Chevaliers d’or comme Aioros, son mentor, puis celle d’Aiolia.
« Je ne suis pas sûr d’en avoir très envie », finit par maugréer mentalement Astérion ce qui lui valut un éclat de rire en guise de réponse :
« Crois-moi, une fois que tu en auras pris l’habitude, tu ne pourras plus t’en passer ! »
Cette fois le Chevalier d’Argent se contenta de secouer la tête sans répondre et tout en bas de l’immeuble au sommet duquel le Lion était posté, il se fendit de quelques assouplissements discrets avant de se glisser dans l’ombre depuis laquelle il jouissait d’une vue imprenable sur les portes de la banque. Si leurs cibles sortaient par cette issue, il en identifierait aussitôt le cosmos le plus puissant et le prendrait en chasse. Et si elles s’échappaient par les toits, Aiolia ne les raterait pas. Dans les deux cas, ces individus seraient repérés et pistés par le Sanctuaire et à partir de ce moment… Un rictus froid durcit encore un peu plus les traits acérés des Chiens de Chasse : les trouble-fêtes n’étaient pas encore morts mais ça ne saurait tarder.
« Mouvement suspect en contrebas de la rue. »
Pas de voix mentale cette fois, mais une tonalité métallique dans les oreillettes de chaque membre du comité d’accueil, chevaliers du Sanctuaire compris : Wiggins avait insisté, arguant de la nécessaire protection de ses propres hommes vis-à-vis de tout dommage collatéral. Une seconde alerte du même acabit confirma en suivant la mise en alerte des policiers postés aux principaux carrefours autour de la banque désignée par les braqueurs.
Ceux-ci ne s’embarrassaient plus de discrétion : ils avaient envoyé un communiqué aux principaux journaux précisant le quartier visé, le jour et l’heure. De la provocation à l’état pur, considérant que la presse n’avait pas pu s’empêcher de diffuser ledit communiqué malgré les admonestations des autorités qui avaient donné l’ordre de ne pas rendre cette information publique. Ainsi tout un chacun était au courant de ce qui allait se passer et les courriels des lecteurs en disaient long sur l’enthousiasme sans cesse grandissant pour ces voleurs extraordinaires qui redistribuaient le fruit de leurs larcins à la population. Leur côté insaisissable les voyait de plus en plus être comparés à des super héros de comics, ce qui aurait pu être amusant si certains ne développaient pas l’hypothèse sur internet avec un sérieux qui laissait songeur.
« Rien de trop grave pour le moment », avait temporisé Wiggins lors de son dernier échange avec Saga, « mais c’est à surveiller. Surtout si vous avez raison. » Comprendre : surtout si ces gars-là sont comme vous. Ce ne serait pas la première fois qu’une affabulation sans fondement apparent se transformerait en vérité indiscutable mais ce genre de vérité-là était susceptible d’induire une cascade de conséquences auxquelles Wiggins n’osait pas réfléchir. Sûrement parce que son cerveau, se passant de son autorisation, les lui avait déjà décrites par le menu et ce, dès l’occurrence des premiers blogs. Saga Antinaïkos était-il parvenu aux mêmes conclusions que lui ? Le directeur adjoint de la NSA ne serait pas, en tout cas, le premier à poser la question.
« Préparez-vous. » S’il n’était pas sur place, Wiggins avait tenu à piloter lui-même l’opération depuis le Maryland, essentiellement pour se trouver en prise avec l’information en direct, sans le filtre des comptes-rendus d’opération. Il entendrait ce que les forces opérationnelles entendraient, il verrait ce qu’elles filmeraient : rien ne lui échapperait.
* * *
« Prêt ?
— Prêt, Ma’ame.
— Scott… Ok, je laisse tomber », soupira Jane en se trémoussant sur le mince tapis qu’elle avait déroulé sur les graviers non sans toutefois un coup d’œil approbateur au jeune homme qui avait employé la même astuce qu’elle. Dieu seul savait combien de temps encore ils allaient devoir rester immobiles dans cette position inconfortable.
Depuis le bas de l’immeuble où toute circulation avait été interrompue, s’élevait un silence parfaitement anormal. Les voitures de police et les véhicules de secours étaient stationnés dans les rues adjacentes sans pour autant être dissimulés. Pour quoi faire ?
Le vent, quasi nul dans l’artère déserte en contrebas, soufflait encore à leur niveau. Il faudrait en tenir compte avait averti l’Américaine et Scott avait acquiescé avant d’extirper un anémomètre de son sac à dos. Elle avait éclaté de rire.
Le gosse – gosse ? Il a bientôt vingt-cinq ans ma grande ! – s’était révélé un élève modèle dont les capacités lui permettaient de s’adapter en toutes circonstances, bien au-delà des innombrables simulations auxquelles il avait été confronté et dont il avait à chaque fois réussi à se sortir haut la main. Il était plus que temps, avait alors décrété Jane aux supérieurs du jeune homme qui en avaient convenu à leur tour : Scott allait devoir se frotter à la réalité.
« Prêt pour ton baptême du feu ?
— Il faudrait que je sois plus rapide que vous si je veux toucher ma cible du premier coup… Ma’ame, répondit le jeune homme avec l’accent traînant des états du sud qui le caractérisait.
— Ce n’est pas tout à fait faux, répliqua-t-elle de bon humeur avant de recouvrir aussitôt son sérieux. Mais vu ce que j’entends, toi comme moi aurons sûrement de quoi nous occuper. »
* * *
Les oreillettes crachotaient en permanence. « Trois. » Non. Quatre ? « Finalement cinq. » Oui, ils étaient cinq. « Seulement cinq ? » « Ils n’étaient pas beaucoup plus la dernière fois. » « Qu’est-ce qu’on en sait ? On n’a pas été foutu de les filmer ! »
Ni de les voir cette fois-ci encore, sauf dans le cas d’Aiolia et d’Astérion. Le premier, la tête au-dessus du parapet suivait sans difficulté la progression des cinq silhouettes tantôt identifiées et aussitôt perdues de vue par la police. Ils étaient rapides, admit le Chevalier du Lion in petto, constat confirmé par Astérion :
« Minimum niveau bronze », commenta mentalement ce dernier, toujours dissimulé. « Ça y est, ils sont dedans. »
Dans les jumelles et les objectifs des caméras, les portes de la banque s’étaient ouvertes comme par magie avant de se refermer de façon tout aussi inexplicable et en dépit de leur préparation minutieuse et de leur nombre pléthorique, les membres des forces de l’ordre parmi les plus proches du site laissaient transparaître leur frustration, décuplée par des mois passés à subir ces attaques sans rien pouvoir y faire. Les imprécations se succédaient dans les écouteurs : « on ne peut rien faire bordel ! On ne les voit même pas ! »
La banque avait été vidée de ses employés et de ses clients par précaution bien que jusqu’ici, personne n’eût été blessé lors des braquages précédents ce qui d’ailleurs avait contribué encore un peu plus à la popularité des malfaiteurs. Les liquidités aussi avaient été évacuées. Par contre, la salle des coffres était pleine pour les mêmes raisons qui empêchaient la plupart des détenteurs de coffres déjà victimes des braqueurs de porter plainte : bien qu’informés de l’imminence de l’attaque, très peu s’étaient déplacés pour récupérer leurs avoirs par peur d’éveiller les soupçons de l’administration fiscale.
De fait, le préjudice à venir pouvait être considéré comme strictement matériel, aux dépends de gens qui dans tous les cas, n’en feraient pas état. Pas aux yeux des forces de police cependant, dont la fierté déjà passablement écornée ne supporterait pas un nouvel accroc.
« Ne les laissez pas sortir ! » Fit dans les oreillettes une voix furieuse qui n’était pas celle de Wiggins : le chef de la police de New York éructait de rage : « Faites ce qu’il faut mais je ne veux plus les voir dans mes rues ! »
* * *
Le plan prévoyait de laisser les malfaiteurs pénétrer dans la banque, de les y acculer et de les empêcher de sortir. Une stratégie de souricière d’une simplicité beaucoup trop biblique pour être crédible, surtout si les braqueurs en question disposaient effectivement d’un cosmos et savaient s’en servir, avait asséné Saga à Wiggins, justifiant ainsi la nécessité de la présence de ses propres hommes sur les lieux. De cette subtilité cependant, les forces d’intervention locales n’étaient pas au fait – elles n’étaient de toute façon pas censées savoir quoi que ce fût au sujet du Sanctuaire : leur mission consistait à investir les lieux, cerner les malfrats et sécuriser le bâtiment afin de les exfiltrer avec toutes les précautions nécessaires pour qu’ils ne leur filassent pas entre les pattes.
« Trop simple… » grommela Aiolia entre ses dents alors qu’en contrebas les forces spéciales s’ébranlaient en un mouvement coordonné et investissaient le bâtiment dans un déluge de verre brisé et de bombes lacrymogènes, dont les explosions résonnèrent entre les buildings.
Des cris, des ordres et des imprécations mêlés explosèrent dans le même dans les oreillettes, un vacarme inintelligible qui témoignait du chaos de l’assaut, devenu de toute évidence incontrôlable.
« C’est le bordel là-dedans », commenta Astérion avec un flegme qui tira un sourire mince à Aiolia. « J’attends ici. »
De toute façon, les braqueurs allaient sortir, souricière ou pas, forces spéciales ou pas.
Par-dessus le brouhaha qui saturait le système audio, s’élevèrent des cris de douleur presque aussitôt suivis de demandes pressantes qui se chevauchaient, en quête de secours : un, non, plusieurs membres des forces de l’ordre étaient à terre !
« Ils ont un véritable arsenal avec eux ! » Aiolia dressa un sourcil en entendant l’avertissement dans son oreillette avant de se rappeler que selon les témoignages recueillis à l’issue des braquages précédents, les malfaiteurs étaient effectivement armés, bien qu’ils n’eussent jamais fait usage de leur équipement. Visiblement, leur stratégie venait de changer. A moins que se produisît en ce moment-même exactement ce qu’ils avaient prévu.
Aiguillonnée par l’évolution inquiétante de la situation, Jane se redressa à demi et releva légèrement sa lunette :
« Scott, le premier étage. »
Le Chevalier du Lion, qui avait suivi la ligne de visée du fusil, aperçut lui aussi ce qu’elle venait de repérer : du mouvement dans les bureaux du personnel de la banque, répartis dans les niveaux supérieurs. Or, d’après ce que chacun arrivait à décrypter sur la fréquence partagée, les troupes ayant donné l’assaut étaient a priori toujours cantonnées au rez-de-chaussée sans que quiconque pût savoir ce qui les y retenait. Donc…
Jane était parvenue à la même conclusion. Cinq autres tireurs d’élite étaient positionnés sur les immeubles environnant la banque et à ce compte-là, considéra-t-elle avec une certaine satisfaction, si les souris envisageaient de s’échapper par les toits, il y avait assez de chats pour en attraper quelques-unes.
« Prépare-toi », lança-t-elle à son élève tout en bénissant ces moments qui précédaient l’action, où l’inconfort de sa position se faisait oublier comme ses sens se focalisaient tout entiers sur ses futures cibles.
A ses côtés, Scott demeurait impassible. Il jeta toutefois un coup d’œil du côté d’Aiolia qui l’air de rien s’était déplacé pour s’éloigner du duo de tireurs et désormais ramassé sur lui-même, semblait prêt à… bondir ?
Un léger claquement de langue désapprobateur de la part de son instructrice le ramena à sa tâche première. Tout en ajustant sa mire, il demanda dans un murmure :
« Votre mari… Il est consultant dans quel domaine, exactement ?
— Ce n’est pas mon mari, répliqua-t-elle sur le même ton. Pas encore du moins.
— …
— Dans la sécurité.
— Et il est là parce que… ?
— On ne t’a jamais dit que la curiosité était un vilain défaut ? Le taquina Jane comme le jeune homme rosissait. Disons que l’absence de résultat concernant ces braquages a conduit les autorités à solliciter des avis extérieurs.
— Et il travaille dans quelle boîte ? »
Jane ne réussit pas tout à fait à réprimer son hilarité et un gloussement lui échappa :
« Non seulement ce serait trop long à t’expliquer là tout de suite mais surtout, tu ne veux pas savoir. Vraiment », rajouta-t-elle devant la moue de scepticisme de Scott qui dodelina sous l’effet des réponses que de toute évidence il n’obtiendrait pas.
« Ils sont en haut ! » Entendit-elle dans son oreillette. Elle ne savait pas qui parlait avec autant d’empressement mais comprit qu’il s’agissait d’un membre de la section présent dans la banque. « Le rez-de-chaussée est sécurisé et personne n’est sorti. C’est certain. »
Jane chercha son compagnon des yeux et le vit acquiescer d’un signe de tête.
« Aux tireurs postés sur les toits ! » Cette fois, elle reconnut la voix du chef de la police dont elle savait qu’il répercutait les ordres des autorités fédérales. « Vous pouvez intervenir. Pas de risque de dommage collatéral, aucune homme à nous dans les étages ! »
Ajustant son œil dans sa lunette, elle avisa les ombres qui se mouvaient derrière les vitres recouvertes d’une pellicule qui renvoyait la lumière. Son viseur cependant était polarisé afin de s’affranchir des reflets. Combien ? Trois, quatre ? Impossible à dire. Dès qu’il lui semblait avoir achevé son compte, le déplacement des silhouettes le remettait en question. Peu importait : il suffisait de choisir une fenêtre et de tirer au premier mouvement.
« Je prends la troisième en partant de la gauche du bâtiment », informa-t-elle dans le micro dont elle était équipée. « Scott, laquelle pour toi ?
D’abord, le jeune homme à côté d’elle ne répondit pas. Puis :
« La quatrième, finit-il par préciser, laconique.
— Ok. Quoi qu’il arrive, tu ne le lâches pas. Les autres, rajouta-t-elle à l’attention des autres tireurs, répartissez-vous entre les deux dernières et les issues sur le toit. »
Le silence s’éternisa assez dans son récepteur pour qu’une tension douloureuse apparût à la jonction entre son cou et son épaule et lentement, elle bascula la tête sur le côté, tout en étirant les doigts de sa main gauche avant de les repositionner près de la gâchette.
« Je m’en occupe – une voix masculine crachota dans l’écouteur – personne ne sortira par là. »
Sven ? Oui, ça devait être lui. Presque aussi ancien qu’elle dans le service, il avait fini par devenir officieusement son second sur lequel elle avait pris l’habitude de se reposer. De là où il se trouvait, il était idéalement positionné, pas étonnant qu’il se fût imposé à ses autres collègues.
A peine moins d’une minute s’était écoulée depuis l’ordre donné et il n’était plus temps de tergiverser. Rendue au silence absolu nécessaire à la concentration, Jane s’immobilisa, prit une profonde inspiration, la bloqua, ajusta et tira. Elle n’exerça qu’une seule pression sur la gâchette, la balle fusant droit vers la silhouette qu’elle avait repérée, là, pile dans le cadre de la troisième fenêtre. Son angle de tir était parfait : quelques degrés à peine vers la gauche pour compenser le vent de travers, et vers le haut pour tenir compte de la courbure de la trajectoire même si à cette distance, elle demeurait infime. Un sourire s’esquissait déjà sur ses lèvres quand :
Bordel ! Je l’ai raté !
Devant son œil agrandi qu’elle collait à sa lunette, l’homme qu’elle était censée avoir abattu et qu’elle avait cru – vraiment cru ! – voir tomber venait de réapparaître. Et pire encore : il regardait dans sa direction. Au moment où elle le vit lever le bras, elle se jeta de côté pour s’aplatir contre le sol et le sifflement d’une balle passa juste au-dessus de sa tête.
« Scott, à terre ! »
En contrebas, une explosion retentit, dont le souffle remonta jusqu’au toit. Alors même qu’elle tentait de se redresser, une bouffée aussi brutale qu’inexplicable de chaleur lui brûla les bronches et elle se retrouva projetée plusieurs mètres en arrière, roulant sur les graviers jusqu’au bord opposé du toit, contre lequel elle s’immobilisa. Sonnée, elle secoua la tête, portant une main à son visage qu’elle retira presque aussitôt : elle saignait du nez. Elle renifla, non sans une grimace. Le goût en était toujours aussi désagréable.
Des hurlements grésillaient désormais dans son oreillette pendant qu’elle entreprenait de ramper jusqu’à Scott. Scott qui n’avait pas obéi à son ordre. Scott qui était en toujours en position derrière son arme. Scott qui n’avait bougé d’un centimètre.
Le chaos le plus absolu régnait tant en contrebas que sur les toits. Parce qu’elle savait où étaient postés les autres tireurs, un unique coup d’œil circulaire lui apprit qu’eux aussi avaient probablement raté leurs cibles ou qu’ils n’étaient plus en état de tirer sur qui que ce fût. Les sourcils froncés, une ride profonde en travers du front, elle s’efforçait de mouvoir un corps qui ne lui avait jamais paru aussi lourd. Elle avait l’impression d’avoir pris un énorme coup sur la tête et devinait confusément que cela n’avait aucun rapport avec le choc de tantôt contre la margelle en béton.
Les sirènes hurlèrent soudain plus fort tandis que le crissement des pneus signalaient le démarrage en trombe de plusieurs véhicules de police. Les malfaiteurs avaient-ils réussi à s’échapper ? Impossible ! Pas avec autant de monde déployé !
Sa main finit par agripper le bas du pantalon de Scott et dans un dernier effort, elle se porta à sa hauteur pour l’attraper par l’épaule :
« Scott, je t’avais pourtant ordonné de… »
Le corps inerte du jeune homme bascula lentement sur le côté. Son œil gauche avait disparu, remplacé par un trou sombre et parfaitement circulaire. Le sang commença à former une petite flaque sous sa tête dont l’arrière béait. Elle ne s’en était pas rendue compte en approchant, à cause des cheveux sombres du jeune homme.
La main de Jane était restée en l’air, là où s’était dérobée l’épaule de Scott. Elle finit cependant par l’abaisser pour fermer l’œil restant, encore ouvert sur la mort en approche. Il lui fallait tourner la tête à présent. Regarder l’arme. Examiner le viseur. Mais plus que l’absence soudaine de courage, c’était la peur qui la maintenait là, paralysée, son champ de vision empli par le visage du garçon mort. Une peur panique et irraisonnée qui précipitait dans son esprit une flopée d’images où c’était elle – elle ! – qui se trouvait à la place de Scott, la cervelle transpercée de part en part mais encore vivante et consciente de, oui, consciente de sa propre hébétude face à l’impossible.
Au prix d’un effort dont elle ne se serait jamais cru capable, sa nuque pivota et son regard avisa ce qu’elle savait déjà. Mais qu’elle ne voulait pas croire.
L’axe de la lunette était toujours parfaitement aligné avec celui de l’arme. Le cylindre n’en était pas déformé. Seuls brillaient sous le soleil du début d’après-midi une myriade d’éclats de verre déposés en pluie sur le canon.
[1] ESU : Emergency Service Unit, qui fait partie de la police de NY.