Sanctuaire, Grèce, Temple du Capricorne, Août 2006 – le même jour, un peu plus tôt
Rencogné contre l’accoudoir du sofa, Shura leva les yeux vers le Cancer lorsque celui-ci sortit enfin de la salle d’eau environné d’un nuage de vapeur qui en disait long sur le temps qu’il avait passé sous la douche. La peau nue et mate de l’Italien, dont les hanches disparaissaient sous une serviette éponge immaculée, était encore humide, sa tignasse hirsute gouttant sur sa nuque puis entre ses omoplates. Partagé entre sa fascination désormais libre de s’exprimer et le malaise qu’à l’inverse il s’efforçait de réprimer depuis l’adolescence et plus encore depuis qu’il savait, l’Espagnol observa malgré lui le parcours tortueux de l’eau entre les crevasses et les boursouflures qui ravageaient le dos d’Angelo, tandis que celui-ci se dirigeait vers la fenêtre ouverte. Une cigarette tirée du paquet de cigarettes posé sur le guéridon se matérialisa au coin de ses lèvres et, non sans un soupir fatigué, il s’appuya des deux mains sur le rebord de l’encadrement.
« Je suppose que je suis censé te remercier ? »
Devant le silence de l’Espagnol, Angelo lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule :
« Tu m’as ruiné le foie, rajouta-t-il avec un grognement offensé.
— Il en a vu d’autres, répliqua Shura du tac au tac ce qui eut le mérite de faire naître un semblant de sourire sur les lèvres du Cancer.
— Je l’aurais tué si tu n’étais pas intervenu. »
La mâchoire de Shura se crispa l’espace d’un instant, non sous l’effet de la surprise – la précision du Cancer était tout sauf nécessaire – mais plutôt du reproche qu’il devinait sous la platitude du constat. Un instant, il fut tenté de le rappeler vertement au lieu, aux règles et plus encore au contexte dans lequel son compagnon s’était livré avec sons et lumières à sa petite expédition punitive avant que son cosmos – leur cosmos – ne fît soudain une embardée. Le terme n’était sans doute pas le plus judicieux mais ce fut pourtant l’impression que le Capricorne en retirât alors qu’un soubresaut aussi bref que violent ébranlait son septième sens en même temps que le saisissait une sensation incongrue de tomber. Lui ou Angelo ? Les yeux de Shura s’écarquillèrent : cette désorientation soudaine, cet égarement, cette détresse qui ne disait pas son nom ne lui appartenaient pas, par contre il les reconnaissait pour les avoir côtoyés des années durant sans avoir jamais su quoi en faire.
Ce fut la musique, que sa vieille stéréo toujours allumée diffusait en sourdine, qui raccrocha le Capricorne à sa propre individualité quand Angelo la désigna du menton :
« Éteins ça. » Les premières notes de « In the darkened room »[1]. La voix de Sebastian Bach. L’un comme l’autre connaissait l’album par cœur tant il tournait régulièrement sur la platine mais Shura réalisa soudain qu’il n’avait jamais vraiment écouté les paroles de ce titre en particulier.
Et qu’il aurait peut-être dû.
Après avoir obtempéré sans autre commentaire, il rejoignit d’un pas souple l’Italien pour se poster derrière lui, proche à le toucher ; sa main droite sur la sienne, son front s’inclina pour s’appuyer contre les mèches cobalt encore humides :
« C’était qui ce type ? »
Shura avait posé sa question à voix basse, comme si quelqu’un pouvait les entendre, peut-être parce que lui-même n’était pas si sûr que ça au fond de vouloir connaître la réponse. Les doigts d’Angelo se crispèrent autour de ceux de son compagnon, leurs deux bagues en argent tintant l’une contre l’autre :
« Un pote de Baldassari. »
La chaleur écrasait le Domaine Sacré qui déroulait son escalier et ses temples sous leurs yeux. Le silence qui y régnait était tel qu’ils auraient pu être seuls au monde en cet instant très précis que cela n’aurait pas fait une grande différence. Shura entrouvrit la bouche pour inspirer un air inexistant et la referma, sans un mot. Lentement il redressa la tête, comme Angelo reprenait avec cette même tonalité neutre qui glaçait peu à peu le sang du Capricorne dans ses veines :
« Je croyais que ce mec était mort, en train de pourrir quelque part.
— Tu avais une raison particulière de penser ça ?
— Non. C’est drôle, hein ? »
Hilarant. Si Angelo n’avait rien oublié en dépit de ses efforts pour la plupart aussi vains que destructeurs, son esprit doté d’un solide instinct de survie avait su se protéger en repoussant le pire au fond de ses tiroirs les moins accessibles et en construisant quelques raccourcis pratiques pour le reste. Un chevalier d’argent, ça ne disparaissait pas sans raison et certainement pas dans un accident. Aussi, en l’absence de preuve de son décès, il n’y avait aucun raison de le considérer comme mort ; l’inconscient du Cancer, lui, avait en avait décidé autrement.
Le bras gauche du Capricorne s’enroula autour de la taille d’Angelo, pour le serrer brièvement contre lui. S’abandonnant une seconde à l’étreinte, les yeux fermés sur un soupir, l’Italien s’écarta pourtant dès que son compagnon le relâcha, pour aller s’appuyer dans l’encoignure de la fenêtre. Et croiser pour la première fois le regard de l’Espagnol. Celui-ci saisit la cigarette à moitié consumée entre les lèvres de l’autre homme pour en tirer une bouffée à son tour avant de l’écraser dans le cendrier derrière lui. Il reporta son attention sur le Cancer :
« Pour ce que j’en sais, il est enfermé dans les prisons de la falaise en attendant d’être interrogé. Saga a dit qu’il s’en chargerait lui-même. »
Angelo hocha la tête sans répondre et Shura comprit que s’il l’avait entendu, il ne l’avait probablement pas écouté. Le bleu de ses yeux, étonnamment lumineux eu égard aux ombres creusées juste en-dessous, cillait en permanence comme ne sachant pas où se poser, en proie à un trouble qui n’avait que faire de la moindre considération rationnelle.
« Je ne vais pas ravager ton temple, si c’est ça qui t’inquiète. »
Le ton posé du Cancer contrastait avec son attitude fébrile et lorsque Shura réussit à accrocher enfin son regard, il sut tout l’effort auquel l’autre homme consentait pour s’ancrer dans l’instant présent et ne pas céder à la facilité. Hurler. Détruire. Tuer : n’importe quoi pourvu que ce fût plus intense que sa propre douleur. L’Espagnol avait trop souvent expérimenté les dérivatifs de Masque de Mort pour ne pas les redouter encore aujourd’hui, même si sa propre raison levait les yeux au ciel à cette idée. Il se racla la gorge, pour rétorquer avec un pâle sourire en guise d’excuse :
« Tu n’en aurais pas l’occasion, crois-moi.
— Je serais presque tenté de vérifier. Presque. »
Parce qu’au contraire de Masque de Mort – ou tout du moins de ce qu’il en restait, quelque part dans un recoin sombre de son esprit – Angelo, lui, n’en avait pas envie. Ils allumèrent dans un même mouvement une nouvelle cigarette et toujours enveloppés par le silence, ils laissèrent la fumée se dissiper au-dehors, leurs corps séparés d’un bon mètre. Sous l’effet des souvenirs d’adolescence que cette situation lui remettait en mémoire, Shura se sentit ridicule d’éprouver à la fois de l’angoisse – me rejette-t-il ? – et de la frustration – je n’ai plus quinze ans, merde ! – et s’exhorta à son tour à se rappeler qui il était et où il était, histoire de remettre les choses à leur juste place. Ce qui le ramena aussitôt à ses interrogations et à ses inquiétudes pour son compagnon. Il prit un profonde inspiration :
« Est-ce que tu veux m’en parler ?
— Tu n’as pas envie de savoir.
— D’habitude, c’est moi que tu accuses de penser à ta place.
— Shura… – l’Italien le dévisageait en secouant lentement la tête et la tristesse dans son regard le heurta plus sûrement que les mots restés en suspens – … Ce n’est pas… Je ne prétends pas penser à ta place mais je sais qui tu es.
— Et ?
— Et c’est tout. »
Le Capricorne avait déjà ouvert la bouche pour protester devant cette réponse qui n’en était pas une de son point de vue quand contre toute attente, après avoir écrasé son mégot, Angelo attrapa son poignet pour l’attirer jusqu’à lui. Pas contre lui, mais juste assez près pour que chacun perçût la chaleur de l’autre.
« Tu te rappelles quand je t’ai dit que je voulais que tu effaces ça de moi ?[2]
— … Oui, je me rappelle.
— Tu sais… » De nouveau la fuite de son regard, la tension dans son corps puis ses doigts qui, malgré tout, se resserraient de nouveau sur le poignet de l’Espagnol, celui où le bracelet de la montre masquait à demi le tatouage du Sanctuaire. « … Quoi que tu puisses en penser, je crois que c’est possible. »
Angelo avait laissé tomber ses derniers mots dans un murmure à peine distinct avant de poursuivre aussitôt sur la même tonalité comme s’il craignait d’être interrompu :
« On n’a pas eu assez de temps. Pour en reparler. Et ça viendra parce que je te le dois – je t’ai assez pourri l’existence à cause de ces conneries – et aussi parce que dans le cas contraire je ne te mériterais pas…
— Qu’est-ce que tu racontes comme…
— … et je ne serais pas, je n’arriverais jamais à être… »
Shura hésita puis franchit l’espace entre eux pour poser sa main sur le côté du visage du Cancer et l’obliger avec une douce fermeté à le regarder bien en face.
« … Libre ? »
Les paupières d’Angelo s’abaissèrent un instant et un léger filet d’air coula entre ses lèvres entrouvertes : le soulagement. Celui d’être compris sans se voir obligé d’expliquer quand dans le même temps, il maintenait cadenassée la part de son être qu’il ne souhaitait pas exposer à son compagnon et encore moins à lui-même. Il était encore trop tôt.
Mouais. Sauf qu’un jour, il sera trop tard. Tu n’as pas encore compris la leçon, depuis le temps ?
Il soupira encore, plus profondément cette fois, comme ses épaules se relâchèrent et que les bras de Shura se nouaient autour de sa taille sans que cette fois, il ne cherchât à se dérober. Non, ils n’avaient pas eu le temps, ni l’envie non plus admit le Cancer en appuyant son front contre celui de son compagnon. Ils ne s’étaient pas retrouvés quelques jours par ci par là comme deux gamins en fugue au cours des deux dernières années pour gâcher ces rares moments par des récits sordides. Tout ce qu’ils voulaient, c’était s’aimer, et s’aimer encore comme ils ne l’avaient pas fait pendant vingt ans. En tout cas, c’était ce que lui, Angelo, voulait par-dessus tout. Envie, désir mais aussi besoin : il lui fallait savoir pour comprendre, accepter aussi et surtout. Il n’en avait pas parlé à Shura parce que lui-même n’était pas au clair avec des ressentis et des mots qui n’étaient pas nouveaux à proprement parler mais auxquels il s’était ingénié avec soin à ne jamais donner corps. Encore en cet instant, il s’en sentait incapable et la réapparition d’Aition de la Coupe n’arrangeait rien ; pire, elle le ramenait là d’où il n’aspirait qu’à s’échapper et il avait cru en le revoyant qu’il n’avait fait qu’imaginer une porte de sortie qui dans le fond n’existerait jamais.
Il avait oublié, un moment, qu’il n’était pas seul.
Les doigts du Cancer s’entrecroisèrent dans les mèches sombres et drues sur la nuque de Shura et les yeux toujours baissés, il répondit :
« Libre. Oui. Je ne sais pas si j’y arriverai mais j’ai envie d’essayer. De continuer à essayer en tout cas.
— Avec moi.
— Tant qu’à faire. »
Shura laissa échapper un rire bref auquel l’Italien répondit dans un même éclat avant de rajouter avec un sourire un peu tordu :
« Et si possible, loin d’ici. Le chalet en Suisse par exemple : niveau surprise, ce jour-là tu t’es surpassé.
— Je suis plutôt fier de ma trouvaille en effet.
— J’espère que tu as gardé l’adresse.
— … Pour plus tard, oui. »
Ça valait le coup d’essayer. Bon joueur le Cancer haussa les épaules quand Shura rajouta, résigné :
« Pour le moment, on doit être là où on a besoin de nous. Au Sanctuaire.
— Oui, enfin, c’est surtout de toi dont on a besoin. A part regarder les emmerdes nous foncer droit dessus à tout allure, je ne vois pas bien à quoi je vais servir.
— C’est précisément dans ce genre de contexte que tu trouves toute ton utilité… en général.
— Je ne suis pas sûr de savoir comment je dois le prendre ?
— Moi, je suis sûr du contraire. »
A défaut du coup de poing dans l’épaule auquel Shura s’attendait fort légitimement, il écopa d’une prise ferme autour du poignet avant de se retrouver remorqué par le Cancer en direction de la chambre :
« Ce n’est peut-être pas la Suisse mais il y a un lit, des volets et une serrure à la porte. Ca suffira pour cette fois. »
* * *
Du moment où la porte s’était refermée sur eux, Angelo s’était tu. Non qu’il n’avait plus rien à dire mais le corps de Shura contre le sien, sur le sien, son poids, sa force, son autorité, tout suffisait à combler son avidité désespérée d’être nettoyé. Lavé. Il fallait que la souillure fût extirpée de son être. Qu’elle n’eût jamais existé. Sans s’en rendre compte mais avec une constance remarquable, l’Italien s’offrait à son compagnon pour qu’à la douleur il substituât le plaisir, à l’humiliation, le respect.
Peu à peu, Angelo se dissolvait en même temps que ses souvenirs et sur cette nouvelle page – pas tout à fait neuve mais qu’il venait de tourner lui-même – se recomposait une image. La sienne, qu’il s’appropriait petit à petit, et non l’un de ces innombrables masques qu’il s’était imposé pour tenir à distance la honte et la cruauté. Il aurait été bien en peine de la décrire – ce n’était encore qu’un brouillon aux traits incertains – mais elle s’esquissait à chaque étreinte avec un peu plus de netteté. Il était impatient de la découvrir et dans le même temps redoutait ce moment où il devrait lui faire face. Cependant, il avait choisi sa route. Leur route. Et s’il y avait bien une chose dont il était absolument certain, c’était que ni l’un ni l’autre n’avait l’intention de faire machine arrière.
Shura le sentit se déliter autour de lui, s’abandonner à la jouissance, partir là où lui-même s’apprêtait à le rejoindre et d’où ils partageaient le souhait coupable et inavoué de parfois – souvent – ne pas vouloir revenir. Là où ils ne sauraient plus où commençait l’âme de l’un et finissait l’âme de l’autre. Angelo ne l’aurait jamais admis ; l’Espagnol, lui, reconnaissait s’être inquiété de cet absolu qui présidait à l’amour qu’ils faisaient et qui les isolaient hors du monde de manière à les rendre inatteignables par qui ou quoi que ce fût. Aujourd’hui, il acceptait cette folie. Car oui, c’en était une, de laisser ainsi leurs cosmos prendre le contrôle de leurs individualités : ils en avaient déjà expérimenté les effets et les dangers et sans Mü et Dôkho, ils en auraient payé les conséquences pour le moins définitives.
Shura cependant avait compris ce qui était à l’œuvre pour son compagnon et malgré les risques, il avait fait son choix : celui d’accompagner Angelo dans sa propre déconstruction. Comme depuis le tout premier jour. Le poing de la destinée enserra son cœur et sa gorge comme le plaisir le fauchait à son tour, décuplant ce dernier contre toute attente. La compréhension de ce qui devait être, son acceptation pleine et entière, son embrassement même sans plus la moindre réserve ôtaient tout leur pouvoir au doute et au questionnement, éteignaient toute velléité de révolte face à l’inéluctable : à quoi bon ? Autant consacrer leur force et leur énergie à ce qu’ils pouvaient maîtriser et contrôler, en l’occurrence cet avenir commun qu’ils s’étaient appropriés et qu’ils choisissaient de construire ensemble. Si Angelo devait se réunir à lui-même – et peu importait le temps que cela nécessiterait – Shura, lui, dénouait petit à petit les rets dans lesquels il avait volontairement emprisonné une existence qu’il pensait ne jamais devoir être la sienne, une vie étroitement enserrée entre des parenthèses suffisamment hautes pour qu’il ne pût l’entrevoir et ainsi plus facilement l’ignorer. Du moins, c’était ce qu’il avait cru. Cette part de lui-même, lui aussi se la réappropriait à chaque fois qu’il s’abandonnait au creux du Cancer, qu’il oubliait, qu’il s’oubliait. Simplement, il aurait payé cher pour que ce fût aussi facile pour Angelo que cela ne l’était pour lui.
Le corps de l’Italien avait retrouvé toute sa souplesse quand il se coula derrière lui pour l’enlacer. Un délassement qui ne durerait probablement pas, devina cependant Shura alors qu’il percevait son souffle un peu trop rapide. Le nez dans les cheveux en désordre de son partenaire, il se résolut à poser la question qu’il ne servait à rien de repousser :
« Qu’est-ce que tu vas faire avec ce type ?
— Terminer ce que j’ai commencé – Angelo bascula sur le dos, la tête tournée vers le Capricorne – C’est bien la réponse que tu attendais, non ? »
En effet. Mais ce n’était pas pour autant celle que Shura avait envie d’entendre.
Sanctuaire, Grèce, Août 2006, en fin de journée
Dûment nanti de l’ordre de traquer, de trouver et de ramener Okko – en vie autant que faire se peut mais on pourrait aussi faire sans – et le bouclier au Sanctuaire, Shiryu se vit prier de quitter le Sanctuaire sitôt l’entrevue terminée. Rachel n’avait pas précisément eu son mot à dire. Néanmoins, même dans le cas contraire, elle ne serait pas allée contre la décision de Saga. Il avait raison : il fallait agir vite et le Dragon était le mieux placé pour retrouver son ancien condisciple et, au vu des détails du combat qu’il leur avait narrés, tout à fait qualifié. Dixit Kanon qui n’avait pas masqué son admiration une fois le chevalier de bronze parti :
« Impressionnant, fit-il en décapsulant une bière dont il entrechoqua le goulot avec la bouteille de son frère. Je reconnais l’avoir sous-estimé.
— Dôkho s’était bien gardé de m’informer qu’il maîtrisait les Cent Dragons. Et de toute évidence, il n’est pas le seul, rajouta Saga, la tête penchée en direction de Rachel qui haussa les épaules :
— Quel intérêt ? Shiryu et les autres ont toujours respecté leur accord et si tu n’avais pas accédé à sa demande de reprendre en main le centre d’entraînement de Rozan, ce combat n’aurait jamais eu lieu. En attendant… – elle quitta le tabouret sur lequel elle s’était juchée aux cuisines où ils étaient descendus après leur entretien avec le Dragon, se rapprochant de la fenêtre pour regarder celui-ci dévaler les marches – ça ne me plaît pas. Avec le bouclier, Dôkho possède un avantage certain et par ailleurs, il a des… “amis” à ses trousses. Seul, Shiryu ne pourra pas se battre sur deux fronts, Saga : il va avoir besoin de renfort. »
Rachel avait pivoté vers son compagnon qui hocha la tête :
« Je vais y réfléchir.
— Ce qui signifie que tu as déjà pris une décision. »
Le Pope lui adressa un sourire avec assez de tendresse pour qu’elle lui concédât un soupir résigné :
« Préviens-nous à temps, au moins.
— En tout cas, la Coupe ne nous a pas menti, commenta Kanon.
— Si on considère que Okko fait bien partie de ces Enfants du Cosmos. Or, s’il s’agit bien d’eux qui sont à sa poursuite…
— Tu as entendu Shiryu comme moi – Rachel dévisageait son compagnon en secouant la tête – Okko est plutôt du genre à faire cavalier seul. Et il semblait très heureux d’avoir ce bouclier en sa possession. D’ici à ce qu’il les ait trompés… Je ne serais pas surprise, considérant l’individu.
— Il n’en reste pas moins qu’il est passé à travers les mailles de notre filet, soupira Kanon. Comment n’a-t-on pas pensé à lui ? On s’obstine à décortiquer les archives à la recherche des dieux seuls savent quels anonymes sans envergure ni intérêt pour ces gens-là et pendant ce temps, on oublie qu’il y a des hommes comme Okko dans la nature, qui correspondent exactement au profil décrit par Aition.
— En effet. Et à ce compte-là, il y en a d’autres, rappela Rachel avec une grimace qui n’échappa pas à Saga.
— Shaka s’en est porté garant.
—Nous n’avons aucune raison de remettre sa parole en doute, je le sais bien. Ceci étant dit… »
Sous les regards de son frère et de sa compagne remarquablement accordés en matière de circonspection, Saga esquissa un geste d’agacement qui faillit renverser sa bouteille posé sur le rebord de la table. La rattrapant au vol, il grommela :
« Il a visiblement décidé d’élire l’ashram de ce Bashkar comme résidence secondaire, donc il l’a à l’œil. Par ailleurs, jusqu’à preuve du contraire il n’y a aucune armure d’or planquée dans leur stock d’encens, aussi conséquent soit-il. Alors si vous voulez bien, on va se concentrer sur ce dont on est sûr.
— La Coupe a dit que les Enfants du Cosmos veulent utiliser les armures.
— Les utiliser suppose de les réparer, asséna Saga sourdement en réponse à son cadet. Or, je ne vois pas comment ils pourraient s’y prendre, Mü lui-même en étant incapable. Il faut du sang, du cosmos et, toujours d’après lui, tout un tas d’ingrédients devenus introuvables au fil des siècles.
— Sauf que Okko a pu “utiliser” le bouclier, même endommagé, objecta Rachel. Okko, qui a été l’élève de Dôkho lequel avait accordé son cosmos à ce qui restait de l’armure de son signe. Dôkho, un chevalier d’or qui ne se serait pas embarrassé de ces deux apprentis si l’un ou l’autre – ou les deux – n’avait pas eu le potentiel pour lui succéder.
— … Tu n’es pas sérieuse ?
— J’ai l’air de plaisanter là tout de suite ? »
Les jumeaux la considéraient avec un mélange de suspicion et d’incrédulité et elle ouvrit les bras tout en les dévisageant en alternance :
« Je ne sais pas, peut-être qu’ils se disent que si les débris d’armure qu’ils ont récupérés ont disposé d’assez d’énergie pour venir à nous jusqu’aux Portes en répondant à l’appel de nos cosmos, leur trouver des porteurs potentiels pourrait leur permettre de revenir à la vie ? Ou quelque chose d’approchant ?
— Tu penses que parmi eux, il y a des gens dotés du septième sens ? »
Kanon avait dressé un sourcil et Rachel croisa les bras, la tête penchée sur le côté avec un petit sourire amer :
« Pourquoi pas ? Connaissant mon frère, il n’était pas du genre à s’entourer de ratés et si ce que dit la Coupe est vrai, Dimitri a sélectionné avec soin ses “Enfants du Cosmos”. Ceux que le Sanctuaire n’a pas trouvés, ceux qu’ils a rejetés, Dimitri a pu les rallier à son “projet” et cet Alexei Roudnikov n’est sûrement pas le moins puissant d’entre eux.
— Il faut qu’on continue les recherches. Qu’on les trouve, tous ces Enfants du Cosmos, trancha Saga. Plus on en localisera, plus on aura de chance de récupérer ce qui nous appartient. Et par la même occasion, de les empêcher de nuire.
— C’est un peu tard pour ça, fit Kanon en achevant sa bouteille d’une gorgée avant de la reposer un peu trop brusquement. Des nouvelles d’Aioros et d’Astérion ? »
Les jumeaux se dévisagèrent tandis que les dents subitement serrées, Rachel se concentrait sur l’élan de souffrance qui avait choisi pile ce moment pour transpercer son bras gauche, du coude à l’épaule. Ses deux articulations venaient de se figer et elle n’avait d’autre choix que de faire bonne figure en attendant de retrouver sa mobilité. Jusqu’ici, celle-ci revenait toujours.
Jusqu’ici.
S’obligeant à détourner ses pensées de sa douleur et de ses angoisses, elle observa les deux hommes dont le soudain silence en exprimait plus que n’importe quelle explication. De toute évidence, chacun de leur côté était parvenu aux mêmes conclusions, celle qu’elle-même avait fini par tirer suite aux révélations du chevalier de la Coupe.
« Ils ont une piste, répondit Saga en détachant ses mots avec soin. Difficile à suivre d’après Aioros car la trace cosmique n’est pas homogène. Il ne se l’explique pas, par contre il est quasi certain que son porteur est doté du septième sens.
— Et tu comptais nous le dire quand ?
— Quand j’en aurais reçu la confirmation. »
Kanon fut le premier à esquisser un sourire, à mi-chemin entre la contrition – ne m’en veux pas mon frère – et la victoire – j’en étais sûr !
« En tout cas, c’est cohérent avec le discours de Dimitri, intervint Rachel qui se garda d’en rajouter une couche en décelant la soudaine crispation de Saga sous le sourire qu’il rendit à son cadet. Il nous a promis le chaos or ces braquages puent le cosmos à des kilomètres.
— Quel est son but ? Je veux dire, son véritable but ?
— Au-delà de sa vengeance pour avoir été rejeté par mon père ? – Rachel haussa les épaules – Si ce que dit la Coupe est vrai, créer une espèce de contre-pouvoir au Sanctuaire, avec ses propres règles ou plutôt son absence de règles.
— Il ne serait pas le premier, objecta Kanon. Le Sanctuaire a toujours su ramener ce genre de cinglés à la raison.
—En effet mais la dernière fois, ça ne s’est pas très bien terminé. »
Rachel baissa les yeux comme Kanon relevait les siens et répondait aussitôt avec une spontanéité inattendue qui gonfla le cœur de la Grecque :
« Saga, pardonne-moi. Et c’est vrai, tu as raison : pas question cette fois de perdre qui ce soit.
— … Ce n’est rien. »
C’était beaucoup au contraire et en dépit de sa main posée sur l’épaule de son cadet en guise d’apaisement, Rachel n’eut aucune peine à discerner l’éclat fugace du chagrin et de l’incompréhension dans le regard du Pope. Était-il donc le seul à songer encore chaque jour ou presque à leur mère partie trop tôt ?
« Grand Pope ? »
Un toussotement poli les tira tous les trois de leurs pensées moroses : à la porte se tenait Veresh, une liasse de papiers à la main :
« On a reçu les derniers plans qui nous manquaient, ainsi que la liste du personnel posté sur place en fonction des cycles de garde. L’Américain a complété avec ses notes personnelles.
— Parfait – Kanon sauta à bas de son tabouret et récupéra les documents tendus par Veresh – Milo est prêt de son côté, on part ce soir.
— Soyez prudents, ne put s’empêcher de lancer Rachel alors qu’il s’apprêtait à sortir. Je veux dire…
— Pas de dégât collatéral, compléta Saga. Autant que faire se peut, bien entendu.
— Bien entendu », répéta Kanon avant de disparaître avec un clin d’œil qui vit enfin son aîné se départir d’un sourire franc et complice.
« Ne lui en veut pas – Rachel passa son bras valide sous celui du Pope qui la prit contre lui pour l’étreindre – Tu sais bien comment il est.
— Et comment il a toujours été. Oui. Mais bon sang, on a passé l’âge de jouer à ce genre de bêtises entre nous ! Surtout que je sais aussi qu’au fond, il a détesté cette période autant que moi.
— C’est peut-être pour cette raison qu’il n’a pas envie d’y penser, contrairement à toi.
— Tu me traites de masochiste ? »
Saga lui avait saisi le menton entre les doigts pour la forcer à le regarder et une bouffée de tendresse la submergea en avisant son air offensé démenti par la petite lueur amusée dans ses yeux.
« Eh bien, puisque que tu en parles…
— Je vous déteste, tous les deux.
— Oui, nous aussi on t’aime. »
Sanctuaire, Grèce, Août 2006 dans la nuit
Les pierres roulaient sous ses semelles et leur dégringolade dans le vide depuis le rebord de la falaise sonnait comme l’enfer dans le silence de la nuit. Son manque de discrétion ne revêtait toutefois pas la moindre importance comme le lui confirma les yeux grands ouverts qui l’attendaient derrière les barreaux et dans lesquels se reflétait la lueur de la Lune haute et pleine dans un ciel sans nuages.
« Te voilà. »
Angelo ne répondit rien. La tête penchée sur le côté, les bras détendus, il toisait Aition de la Coupe qui reprit d’une voix usée :
« Tu vas me tuer mais avant je…
— Ta gueule. »
Bordel. Il l’avait reconnu tout de suite alors que dans les faits, sous les hématomes et les fractures qui le déformaient, son visage n’avait plus grand-chose à voir avec celui dont il se souvenait et il ne devait pas ce résultat qu’au seul passage du temps. Un peu plus de vingt années s’étaient écoulées mais l’autre en paraissait vingt supplémentaires. Par-delà les rides et les cheveux poivre et sel, quelque chose d’autre avait labouré la Coupe jusqu’à l’âme pour le transformer en champ de ruines. Son corps n’y avait pas plus résisté et reflétait sa déchéance. Quant à son regard, il n’était plus qu’un puits sans fond rempli à ras bord de toute la merde dont il s’était repu.
Angelo se détourna pour cracher sans pour autant le quitter des yeux. La fureur incoercible qui l’avait saisi tôt ce matin-là avait disparu pour laisser la place à une détermination glacée mue par la justice. Sa justice. Celle qu’il s’était déjà arrogé vingt ans plus tôt et qu’il s’apprêtait de nouveau à appliquer. La seule différence était qu’il n’était plus un adolescent brouillon dans ses pensées comme dans ses actes et que cette fois, il finirait proprement le travail. Pour le reste, tout, absolument tout était du pareil au même.
« Je suis désolé. »
Son index, qu’il avait armé, s’immobilisa à mi-chemin de son trajet vers le ciel pour se pointer sur l’homme que les barreaux maintenaient debout tant bien que mal.
« Je t’ai dit de : Fermer. Ta. Gueule.
— Je n’ai aucune excuse. Je ne veux aucun pardon, continua Aition sans tenir compte de l’avertissement contenu dans la voix du Cancer. Je veux simplement que tu saches que j’ai conscience de ma monstruosité et du mal que j’ai fait. Que je t’ai fait. »
Les derniers mots d’Aition s’étouffèrent dans sa gorge comme son corps se contorsionnait de manière impossible tout à coup. Les articulations tordues en tous sens et le cou étiré jusqu’au point de rupture, son corps s’arc-bouta, comme un aimant attiré par une force irrésistible en direction des barreaux contre lesquels il se plaqua. Ses yeux roulèrent dans ses orbites puis se révulsèrent. Il demeura là, les fers épais s’enfonçant lentement mais sûrement dans les tissus mous du corps qui les épousait, sans pour autant perdre conscience. Angelo du Cancer y veillait.
Le coin par lequel il avait saisi l’âme du Chevalier d’Argent tirait sur son index dans un réflexe de survie aussi raffermit-il sa prise, un cri étranglé retentissant brièvement dans la nuit. D’aucune l’entendraient peut-être ; aucun ne se risquerait cependant à venir s’enquérir de son origine, pas alors qu’une noirceur dorée repoussait la nuit pour mieux s’y substituer, en plus opaque, en plus dense et en plus obscure.
« Mieux vaut tard que jamais, hein, répliqua l’Italien, sardonique sans relâcher la tension sur sa prise. Sauf que dans un cas comme le tien, ça ne sert pas à grand-chose de prendre conscience de ce qui ne devrait pas être. Tu n’es pas d’accord ? »
Un gémissement lui répondit et dressant un sourcil, le Cancer atténua son emprise, juste assez pour permettre à un filet d’air de s’insinuer dans le corps de l’autre et lui donner la possibilité de répondre à une question pourtant toute rhétorique :
« Tue… Moi… »
Une moitié de sourire glacé releva un coin de la bouche d’Angelo et, lentement, il redressa son index :
« Je vois que tu l’es, c’est bien. Si ça peut te consoler – tu vois, chacun son tour – sache que si j’avais pensé que tu étais encore en vie, je t’aurais retrouvé et exécuté depuis longtemps. Est-ce que cette information te soulage ?… Oui ?… Non ?… Je ne t’entends pas bien. »
Du sang coulait le long des barreaux là où le corps s’était encastré avant que sous l’autorité du Cancer, il se mît à léviter pour basculer à l’horizontale et se plaquer cette fois contre le plafond en voûte de la cellule. Un rideau de gouttelettes écarlate dans le halo rougeoyant du cosmos d’Angelo retombait en pluie depuis la silhouette tordue d’Aition pour former une flaque de plus en plus large sur la pierre en dessous de lui.
« A priori, ce serait plutôt non, finit par conclure l’Italien. Au moins, ça nous fait un point commun. »
L’âme acheva de s’arracher de son enveloppe et Angelo bascula avec elle au Puits des Morts. Vingt ans plus tôt, il avait condamné celle d’Alessandro Baldassari à errer à jamais autour de la bouche des Enfers sans espoir d’y sombrer[3]. Elle était toujours là, quelque part, sans repos et sans répit, le maudissant sans aucun doute pour son acte impie. Sauf que maudit, Angelo estimait l’avoir été dès la naissance, alors un peu plus ou un peu moins… Sans hâte, il entreprit de suivre celle d’Aition de la Coupe qui à l’instar des millions de ses semblables, s’orientait déjà vers le Puits, toute prête à prendre sa place dans la file des monstres en tout genre. C’est qu’il y avait une hiérarchie parmi les morts et on ne se mélangeait pas.
Il prit quelques secondes pour considérer les options possibles. Lui infliger la même punition qu’à son maître ? Séduisant. Satisfaisant. Mérité. Ou laisser le flot naturel de la mort l’emporter vers un autre genre de sort dont même lui, le Chevalier du Cancer gardien du Puits, ne savait rien ? Il avait lu Dante, bien sûr, et en version originale s’il vous plait. Il ne croyait pas en grand-chose pour ne pas dire en rien si ce n’était en sa propre force, celle qui lui avait permis de survivre sans devenir fou ; mais s’il devait un jour croire en quelque chose, n’importe quoi, il aimerait que ce fût en ce que ce livre racontait. Histoire que tout ça, que tout ce qui l’environnait en cet instant et qu’il balaya d’un regard qui, au fond, ne s’était jamais vraiment habitué à ce qu’il voyait dans cet entre-deux lugubre, eût un sens.
Les mains dans les poches, il prit une profonde inspiration. Il ne lui restait plus beaucoup de temps pour prendre une décision. Non sans agacement, il repoussa les souvenirs qui l’avaient submergé le matin même sans prévenir et dont l’impuissance dont ils étaient imprégnés l’avait aveuglé de rage et de douleur. Il n’oublierait pas. Jamais. Quoi qu’il décidât, ce serait toujours là. Cela n’avait pas disparu avec Baldassari, cela ne disparaîtrait pas plus avec Aition de la Coupe. Il finit par s’immobiliser, les cohortes des défunts le contournant pour récupérer leur sillon dans la poussière grise. Puis haussa les épaules avant de s’évaporer.
Il se retrouva devant les cellules. D’un pas, il se rapprocha pour constater que le corps du Chevalier d’Argent avait cédé à la gravité et gisait à présent dans la mare de son propre sang qui miroitait sous la Lune. L’image lui en rappela une autre, celle des robes cérémonielles de Shion imbibées de rouge aux pieds de Saga qui tenait toujours son cœur dans sa main. Cette nuit-là, ils s’étaient mutuellement jaugés en silence avant qu’Angelo ne lui adressât un salut de la tête et redescendît le Mont Etoilé vers son temple, histoire de finir sa nuit dans son lit. Aujourd’hui, il était seul avec un autre cadavre, pas forcément du même genre mais pas si différent au fond. Et Saga, installé dans son bureau parce que comme à son habitude, il ne dormait pas, travaillait, le nez plongé dans ses dossiers sans pour autant ignorer ce qui venait de se passer.
« Tu ne nettoies pas ?
— Ces barreaux sont indestructibles et je n’ai pas la clé. Mais je peux réveiller Algol pour la lui demander si tu y tiens.
— Ce ne sera pas utile.
— Je savais qu’on se comprendrait.
— … Angelo ?
— … Laisse tomber. »
[1] “In a darkened room” – Album “Slave to the grind” – Skid Row (1991)