Sanctuaire, Grèce, Août 2006
Le maquis avait envahi le sentier au point de le dissimuler totalement par endroits ; Saga cependant n’hésitait pas malgré les branches basses qui fouettaient ses jambes. La pente s’accentua et il se retrouva bientôt à dévaler plus qu’autre chose l’étroite sente pierreuse creusée au flanc de la falaise à une bonne cinquantaine de mètres au-dessus de la Méditerranée, jusqu’à atteindre un replat plus large. Sur cette terrasse improvisée s’ouvraient les arches creusées à même le calcaire de quatre cellules pourvues de solides barreaux et d’une vue imprenable sur la mer.
Depuis combien de temps n’était-il pas venu jusqu’ici ? Il n’en avait pas de souvenir précis, seulement des images qui lui revenaient de loin en loin, témoignages d’une époque révolue que sa volonté de ne pas s’y appesantir avait rendus flous et comme sortis d’un rêve. Ou plutôt d’un cauchemar.
Bref. Il franchit les derniers pas qui le séparaient de la première geôle et son ombre tomba en travers des barreaux pour s’allonger sur le sol pierreux jusqu’à une banquette taillée dans la roche sur laquelle gisait, recroquevillé, Aition de la Coupe. Celui-ci se déplia dans un gémissement rauque et, péniblement, se redressa pour s’asseoir, le dos contre la paroi et face au Pope du Sanctuaire qui le dévisageait depuis l’extérieur.
Il ne l’a pas loupé. Malgré les soins que le Chevalier du Taureau lui avait fait prodiguer avant de le faire enfermer, le visage de l’homme était à ce point déformé par les coups qu’il demeurait méconnaissable et son corps ne devait pas être en meilleur état, si ce n’était pire. Connaissant Angelo, Saga ne nourrissait guère de doute quant aux multiples fractures de sa cage thoracique qui devaient faire de chaque respiration du chevalier d’Argent un véritable supplice.
Le Pope remit mentalement sur le haut de la pile sa demande d’explication relative à ce déchaînement de violence de la part du Cancer avant de s’adresser au prisonnier :
« Aition de la Coupe. Tu es présumé mort depuis plus de vingt-cinq ans. »
Un curieux bruit de gorge lui parvint en guise de commentaire, à mi-chemin entre un gloussement – il a encore la force de rire ? – et un râle de douleur et, d’un geste las, l’homme ramena son bras gauche inerte en travers de sa cuisse. Il releva les yeux vers le Pope et ce dernier nota les ravages du temps sur ses traits en dépit de ses tuméfactions. Mais pas seulement.
« Le Sanctuaire a pris de l’avance dans ce cas. » La voix, râpeuse, n’était plus qu’un souffle aussi usé que son propriétaire qui soutint sans broncher l’examen silencieux auquel il était soumis.
« Pourquoi es-tu revenu ?
— Pour me délivrer. »
Saga crut d’abord avoir mal entendu mais l’autre abaissa brièvement ses paupières comme pour confirmer le terme qu’il venait d’employer à dessein. Aldébaran lui avait confirmé qu’à aucun moment Aition n’avait essayé de se défendre face au Cancer et l’avait laissé le démolir sans réagir. Quand bien même il aurait tenté quoi que ce soit que ça n’aurait pas servi à grand-chose, songea Saga en se rappelant l’air vaguement horrifié – toutes proportions gardées – du Taureau lorsque celui-ci lui avait rapporté les faits qui venaient de se produire aux arènes.
« Je t’écoute. »
Un profond soupir envahit la petite cellule et le visage d’Aition disparut à moitié dans l’ombre comme sa tête basculait en arrière pour reposer contre la roche.
« Je suis malade, Grand Pope, et je vais mourir, très bientôt. Seulement, je suis trop lâche pour souffrir alors je suis revenu ici où je sais – j’ai toujours su qu’une mort plus rapide mais aussi largement méritée m’attendait. Il n’y a rien dans ma vie dont je puisse être fier. Absolument rien. C’est même tout le contraire. Le Sanctuaire m’a offert la chance de devenir un homme de Bien, une chance que j’ai gâchée, que j’ai salie par mes pensées et mes actes pendant toutes ces années. Je n’aspire ni au repentir, ni au pardon car je ne les mérite pas mais je n’ai pas oublié ce que cet endroit a fait pour moi, aussi indigne de lui et de vous tous j’ai pu être. Je n’ai pas le droit de laisser qui que ce soit le détruire. »
Saga ne cilla pas, le vert profond de ses yeux étrécis rivé sur son interlocuteur. Son poing, cependant, s’était serré le long de sa cuisse ; une inspiration brève se bloqua dans son torse et tous les sons qui l’environnaient – le sifflement du vent venu du large, le criaillement des mouettes, le grondement des vagues en contrebas – disparurent pour laisser toute la place aux paroles du Chevalier de la Coupe.
« J’ai été recruté par Dimitri Dothrakis il y a quinze ans. J’ai d’abord cru que le Sanctuaire m’avait retrouvé malgré tous mes efforts pour m’en faire oublier mais très vite, cet homme dont je n’avais jamais entendu parler, m’a “rassuré” – Saga aperçut un sourire sans joie distendre les chairs blessées, sourire qui disparut aussi vite qu’il était né – en me disant qu’il n’avait rien à voir avec le Sanctuaire, au contraire : pour lui, cet endroit n’avait aucune raison d’être car il empêchait les gens comme lui, et comme moi, d’exister et qu’il voulait, lui, nous permettre d’être libres. »
Un rire secoua le corps du Chevalier d’Argent qui se plia presque aussitôt en deux sous l’effet de la douleur et son hilarité se transforma en un borborygme qui le vit cracher du sang sur le sol devant lui.
« Depuis ma désertion, je me cachais. Entre autres raisons, pour échapper au Sanctuaire – je me doutais bien que Shion m’avait fait rechercher – or à l’époque, tu avais pris le pouvoir et j’ai su que tu traquais tous les chevaliers qui avaient le malheur de ne pas t’avoir prêté allégeance et que tu faisais exécuter ceux qui refusaient de plier le genou. J’avais peur. Peur d’être retrouvé. Peur qu’on sache ce que j’étais. Ce que je faisais. Et cet homme m’a alors proposé de le rejoindre, lui et d’autres hommes et femmes dotés de cosmos qui aspiraient à vivre hors des règles du Sanctuaire. Il m’a promis sa protection. Il m’a garanti que je n’aurais plus jamais à craindre qui ou quoi ce que soit si je demeurais à ses côtés. Et surtout, il m’a dit… il m’a dit que je pourrais vivre comme bon me semblait. Et faire tout ce que je voulais. »
Saga avait froncé les sourcils. A quels genres d’actes Aition ne cessait-il de faire allusion sans pour autant les lui exposer ? Il avait admis sa lâcheté ; la honte, également, semblait l’étouffer assez pour l’empêcher de mettre des mots sur ce qu’il considérait de toute évidence comme indicible. Bien malgré lui, le Pope fut saisi par un malaise poisseux qu’il était incapable de qualifier et d’un signe sec du menton, il enjoignit l’autre homme à poursuivre.
« Et c’est effectivement ce que j’ai fait, reprit Aition un ton plus bas. Pendant bien trop d’années dans beaucoup trop d’endroits sur cette Terre et ce, en toute impunité. Au début, il m’est arrivé de me demander si Dimitri Dothrakis savait à mon propos mais jamais assez longtemps pour apporter à cette question une réponse que je ne voulais pas connaître. Je me contentais de répondre à ses appels et de faire ce qu’il me demandait, c’est-à-dire pas grand-chose… au début. Il s’agissait surtout de me demander mon avis sur telle ou telle recrue potentielle.
— Ton avis ? »
Demeuré silencieux jusqu’ici, Saga avait haussé un sourcil auquel répondit Aition, sur le ton de l’évidence :
« Je suis le Chevalier de la Coupe. »
Ce dernier avait quitté le Sanctuaire à l’époque de Shion et à vrai dire, Saga ne l’avait même pas fait rechercher, les rapports adressés à l’ancien Pope et qu’il avait retrouvés faisant tous état de sa disparition corps et biens. Il le connaissait à peine par ailleurs, ne l’ayant pas souvent côtoyé pendant son enfance et son adolescence : le Chevalier d’Argent était la plupart du temps en mission, en soutien à ses camarades à travers le monde du fait de la spécificité associée à sa charge : la capacité de soigner les chevaliers du Sanctuaire et plus largement tout être humain doté d’un cosmos. La disparition de la Coupe étant déjà actée lors de sa “prise de fonction” – un rictus anima brièvement les traits de Saga – le nouveau Pope avait appris à s’en passer, sans que cela vint à lui manquer ; le Sanctuaire disposait de suffisamment de ressources diverses et variées pour pallier à cette lacune. Toutefois, quel était le rapport entre les capacités particulières inhérentes à la Coupe et les sollicitations de Dimitri Dothrakis à son égard ? Au moment où l’autre homme entreprenait enfin de lui répondre, les leçons inculquées dans l’enfance remontèrent à la surface de la mémoire du Pope et les mots d’Aition se superposèrent à ses souvenirs :
« Je peux voir l’avenir des gens. De n’importe qui. Il me suffit d’avoir accès à une étendue d’eau pure et à la fréquence de la personne – un objet lui appartenant, un vêtement, un bijou – pour lire son futur. Pas en détail bien sûr mais les grandes lignes. A la vérité, plus que de futur, il convient plutôt de parler de destin. Tu es d’ailleurs bien placé pour savoir, toi, Saga des Gémeaux et Grand Pope du Sanctuaire, que le destin et l’avenir sont deux choses qui peuvent s’avérer très différentes. »
Nulle ironie dans le ton, mais la placidité d’un constat auquel Saga consentit avec un instant de retard, d’un hochement imperceptible de la tête.
« Dimitri tenait à s’assurer de la fiabilité de celui ou celle qu’il envisageait d’accueillir à ses côtés. Si le destin que j’étais amené à déceler était trop incertain, alors il choisissait de s’abstenir ; à l’inverse, lorsqu’il ne laissait pas la place au doute, ou quasi, alors sa troupe s’enrichissait d’un nouvel Enfant. Nous étions les Enfants du Cosmos », rajouta Aition.
Dites-moi que je rêve. Par-delà sa consternation, Saga peinait à endiguer le flot des questions qui se bousculaient sous son crâne et dont il réalisait tout à coup qu’il n’était pas certain d’avoir le temps de toutes les clarifier. L’homme qui se tenait en face de lui ne lui avait pas menti : son cosmos s’affaiblissait peu à peu sans qu’il consentît le moindre effort pour lutter contre la dégénérescence qui le grignotait inexorablement.
« Et ensuite ? »
Il était impératif que que la Coupe allât au bout de son récit. L’identité des recrues de Dimitri, l’état d’esprit qu’il leur instillait, tout cela aussi était important mais le Pope devinait que les raisons qui avaient conduit le Chevalier d’Argent à revenir au Sanctuaire supplantaient pour l’heure ces considérations. Pour le reste, il faudrait compter avec la chance.
« Je croyais… j’ai voulu croire qu’il ne s’agirait que d’établir une sorte de contre-pouvoir passif, de créer un refuge pour ceux que le Sanctuaire avait rejetés ou qu’il n’avait pas eu le temps de repérer. Je m’étais persuadé que comme tous les autres Enfants du Cosmos, j’avais le droit de faire usage de mon cosmos à ma convenance sans rendre de compte à qui que ce soit et sans que cela prête à conséquence. Dans mon cas, rien n’était plus faux mais dans le cas des autres… oui, j’en étais persuadé. Jusqu’à ce que je me rende compte que Dimitri avait pour objectif en réalité de constituer une armée. Son armée. J’avais compris qu’il méprisait le Sanctuaire mais pas qu’il le haïssait. S’affranchir du Sanctuaire, c’est une chose ; le détruire, c’en est une autre. Je suppose qu’il savait que je n’adhèrerais pas à son projet car il ne m’a jamais sollicité, ni même ne me l’a exposé. C’est en discutant avec d’autres Enfants du Cosmos que j’ai pris conscience de ce qui était en train de se passer. Et puis il y a eu les Portes. A partir de ce moment-là, tout a changé. »
L’ombre qui recouvrait le haut du visage d’Aition recula comme il se détachait de l’appui de la paroi de calcaire derrière lui et s’avançait dans la lumière. Ses yeux se plissèrent et un instant, il leva une main tremblante pour occulter le rayon de soleil qui illuminait cruellement son visage supplicié. Puis il la laissa retomber, trop fatigué :
« Je me trouvais aux Philippines à ce moment-là, comme la plupart du temps. Cela faisait des mois que je n’avais plus été sollicité par Dimitri ni d’ailleurs par Alexei Roudnikov, son bras droit. »
Une quinte de toux rauque et caverneuse secoua avec brutalité la carcasse décharnée du prisonnier tandis que Saga ravalait son impatience non sans prendre mentalement note de ce prénom et de ce nom jamais croisés auparavant :
« Roudnikov, c’est l’homme qui m’avait retrouvé et conduit jusqu’à Dimitri : il ne m’aimait pas et si ça n’avait tenu qu’à lui, je n’aurais jamais rencontré son maître – le chevalier de la Coupe renifla avec ce qui aurait pu passer pour de l’amusement dans d’autres circonstances – il faut croire qu’il était plus avisé que Dimitri Dothrakis. Quoi qu’il en soit j’avais été laissé de côté, c’était évident mais cela ne me dérangeait pas, au contraire : j’aurais donné n’importe quoi pour que le monde oublie mon existence à défaut de pouvoir m’effacer moi-même. Néanmoins comme, j’imagine, tous les gens dotés d’un cosmos actif, j’ai ressenti l’explosion colossale de vos cosmos et deviné que quelque chose de grave venait de se produire. Alors j’ai voulu en savoir plus et j’ai contacté d’autres membres des Enfants du Cosmos. Il m’a fallu plusieurs semaines avant d’en trouver un qui en savait suffisamment pour m’expliquer l’apparition des Portes, ce que le Sanctuaire avait accompli et dans quelle position de faiblesse ces événements l’avaient plongé. J’ai senti de la jubilation dans sa voix, c’est à ce moment-là que j’ai compris que Dimitri allait mettre ses projets à exécution. Je n’ai pas eu besoin de beaucoup insister pour apprendre que le moment était venu car, enfin, les Enfants du Cosmos disposaient des moyens nécessaires pour abattre le Sanctuaire : ils avaient les reliques d’or. »
Le soleil qui plombait entre les omoplates du Pope devint froid tout à coup et il ne dut qu’à un self-control éprouvé par les années de ne pas arracher les barreaux et enfoncer ses doigts dans la gorge du Chevalier d’Argent :
« Où sont-elles ? Demanda-t-il d’une voix encore plus grave qu’à l’accoutumée.
— … Alors c’est vrai, souffla l’autre homme dont les yeux s’élargirent. J’avais encore un doute mais…
— Réponds ! »
La voix de commandement avait claqué comme un fouet et Aition eut un haut-le-corps qui lui tira un hoquet souffreteux.
« Je ne sais pas. Mon interlocuteur m’a dit qu’elles avaient été mises en lieu sûr par Roudnikov et que Dimitri avait de grands projets pour elles, qu’elles rendraient les Enfants du Cosmos invincibles.
— Ce Roudnikov, à quoi ressemble-t-il ? »
Au ton impérieux du Pope s’était rajouté un empressement qui devait beaucoup à l’agonie du Chevalier d’Argent. Il fallait qu’il sache ! Sous les yeux étrécis de Saga, Aition esquissa un geste presque imperceptible en direction de l’écuelle remplie d’eau posée à même le sol dans sa cellule et à laquelle il n’avait pas touché. L’apparition ne dura qu’un battement de cœur – l’homme n’avait plus assez de force pour invoquer son cosmos plus longtemps – mais suffisamment pour que Saga gravât dans sa mémoire les traits du visage ainsi matérialisé à la surface de l’eau.
« J’ai appris plus tard que Dimitri avait été assassiné par sa sœur. Depuis, plus rien. » Et la Coupe de hausser péniblement une épaule avant de se rappuyer contre la roche, plongeant cette fois tout entier dans l’ombre alors que le jour progressait vers le zénith.
Saga le considéra un moment en silence : lui disait-il toute la vérité ? Lorsqu’il affirmait ne pas savoir où se trouvaient les restes des armures d’or disparues, ne lui mentait-il pas ? Après tout, qu’est-ce qui lui garantissait que Aition de la Coupe n’était pas revenu sur ordre de cet Alexei Roudnikov, pour semer le doute et le désordre avant de mourir ? Parce que la vie de cet homme touchait à sa fin, c’était un fait, si ce n’était du fait de son état de délabrement, alors d’une exécution en bonne et due forme parce qu’il n’était pas question qu’il repartît du Sanctuaire sauf les pieds devant.
Un Gen Ro Mao Ken permettrait de dissiper ses doutes mais rien ne garantissait que l’homme y résistât et comme pour le lui confirmer, une nouvelle quinte de toux plia Aition en deux tandis que du sang gouttait de ses lèvres jusqu’au sol.
« Tu as dit que tu étais malade, demanda Saga à l’issue de sa réflexion. De quoi ?
— Cancer du poumon. Phase terminale.
— Tu es le Chevalier de la Coupe, comme tu l’as rappelé tout à l’heure : tu pourrais utiliser tes capacités pour te soigner ou au moins repousser l’échéance, n’est-ce pas ?
— C’est vrai mais je ne veux pas.
— Pourquoi ?
— Pour les mêmes raisons qui me ramènent aujourd’hui au Sanctuaire : je suis indigne de la charge qui m’a été conférée et ma vie n’a plus aucune valeur depuis bien longtemps.
— Tu aurais pu te suicider.
— Je te l’ai dit, je suis trop lâche. Mais pas encore assez pour ne pas affronter mon destin jusqu’au bout. »
La voix de Chevalier d’Argent s’était encore amenuisée et ne devait qu’à l’écho renvoyé par la cellule autour de lui d’être entendue par le Pope.
« Pour quelle raison exactement as-tu décidé de me révéler ces informations ?
— Parce que les Enfants du Cosmos font fausse route. Parce qu’utiliser son cosmos à sa guise sans aucun garde-fou est dangereux. Parce que la liberté absolue ne devrait pas exister. J’en ai usé et j’ai achevé de me perdre. J’ai commis des choses insupportables parce que j’étais libre de m’y livrer et que rien ne pouvait plus m’en empêcher. Ils m’ont laissé faire. Pire encore : en m’octroyant cette liberté, ils m’ont encouragé. Je me hais, Grand Pope, tu n’imagines pas à quel point je me hais. »
Non, définitivement, le Gen Ro Mao Ken était inutile. Saga avait en face de lui un homme qui n’en avait plus que le nom. Aition de la Coupe n’était plus rien. Il était même moins que rien. Et ce rien n’avait jamais eu quoi que ce fût à perdre, pas même sa vie. Le mépris de la Coupe pour lui-même le débordait à tel point qu’il éclaboussa le Pope qui se surprit à éprouver du dégoût rien qu’en le regardant.
« Lorsqu’on prête serment au Sanctuaire, on nous dit que de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, reprit sourdement Aition. C’est ce qui justifie la première de toutes les lois : tu n’utiliseras pas ton cosmos à des fins personnelles. Cette loi est juste, Grand Pope : ma responsabilité m’écrase, ma culpabilité m’étouffe et je refuse que d’autres êtres abjects dans mon genre puissent la transgresser, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais. Alors vous devez détruire les Enfants du Cosmos, avant qu’ils ne détruisent le Sanctuaire. »
Le silence retomba, rythmé par les sifflements qui avaient remplacé la respiration laborieuse du Chevalier de la Coupe. Peu à peu les sons de la nature reprirent leurs droits dans les pensées de Saga dont les épaules se détendirent alors qu’il s’ouvrait de nouveau à son environnement. Il s’approcha des barreaux pour en saisir un dans sa main, le cosmos inhérent à l’île vibrant jusqu’à l’intérieur des os de son avant-bras :
« Souhaites-tu que je t’achève ?
— Il n’est pas écrit dans ton destin que c’est à toi de le faire.
— … Je vois. »
Relâchant le barreau, Saga recula pour tourner les talons et entreprendre la remontée du sentier en direction du Domaine Sacré.
« Attends ! »
Il suspendit son pas. Puis pivota sur lui-même. Contre toute attente, Aition avait quitté sa banquette et agrippé la grille là où Saga venait de poser sa main. Chancelant, il se raccrochait à sa prise comme un désespéré, la tête penchée sur le côté. D’un coup d’œil Saga avisa ce qu’il observait avec autant d’intensité : le bol rempli d’eau laissé à sa disposition et posé à même le sol, près de ses pieds.
« Grand Pope, tu t’es approprié ta destinée par tes choix. Mais… – Aition releva la tête et Saga accrocha ses pupilles dilatées qui le traversèrent pour contempler un au-delà qui lui était inaccessible – arrivera un moment où tu devras laisser s’accomplir le destin qui transcende tous les autres.
— Tu te trompes : ce moment a déjà eu lieu et j’ai refusé son droit au destin. Les Portes ont été détruites.
— Au contraire – la voix de l’autre homme était devenu atone et linéaire et n’avait plus rien à voir avec celle, épuisée, que Saga écoutait depuis près d’une heure à présent – tu as reconnu Son existence et tu Lui es désormais indissolublement lié. »
Aition s’écroula alors lourdement derrière les barreaux, contre lesquels il s’avachit, à demi-conscient. Il est plus mort que vif, tu t’en rends compte au moins ? Oui, Saga s’en rendait compte et l’état de l’homme expliquait probablement ses propos incohérents.
Probablement.
« Chevalier de la Coupe…
— Ne m’appelle pas… comme ça, entendit le Pope malgré le vent qui s’était renforcé et s’efforçait d’emporter les murmures hachés d’Aition. Ne me donne plus… un titre… que j’ai déshonoré. »
Sanctuaire, Domaine Sacré, Grèce, août 2006 – le même jour
Sa dernière convocation officielle au Sanctuaire remontait à plus de quinze ans et il ne l’avait jamais honorée. Ce manquement au protocole lui avait valu, ainsi qu’à ses camarades chevaliers de Bronze, d’être pourchassés par Saga Antinaïkos afin de tuer dans l’œuf la rébellion qu’ils entendaient alors organiser pour bouter hors du Sanctuaire cet usurpateur assassin. A l’époque, ils n’avaient dû la vie sauve qu’à l’intervention de Rachel et de Dôkho et à la promesse des deux partis de s’ignorer royalement pour les années à venir ; la détestation du Pope à l’égard du Dragon – nourrie par le choix de Rachel à l’époque – avait longtemps perduré avant de se muer en une animosité latente au fil des années puis, enfin de laisser place à ce qui ressemblait de plus en plus à une espèce de respect prudent à partir du moment où l’Antinaïkos avait enfin récupéré la femme qu’il n’avait jamais cessé d’aimer. D’aucuns auraient grimacé devant ce qui de prime abord ressemblait furieusement au gain d’un trophée mais Shiryu ne s’y était jamais trompé : les destins de Rachel Dothrakis et de Saga Antinaïkos étaient indissolublement liés depuis leur naissance, tout comme leurs existences étaient vouées au Sanctuaire. Toute tentative de les en détourner, qu’elle fût consciente ou non, ne les ramenait que mieux à ce qui devait être.
Le Chevalier du Dragon ne concevait aucune amertume à l’égard de son ancienne compagne, conscient d’avoir bénéficié pendant quelques années d’une chance incongrue à ses côtés tandis qu’elle s’efforçait de transcender sa destinée. Elle y était parvenue, en quelque sorte, et ils avaient été heureux. Même le deuil insurmontable qui avait contresigné la mort de leur amour ne suffisait pas, pour lui, à ternir le bonheur qu’ils avaient partagé.
Aujourd’hui il était seul, Shunrei ne l’avait pas accompagné. Il n’avait même pas eu besoin de l’en convaincre ; elle s’en était dissuadée toute seule. Pour elle, la mort de son père adoptif soldait une bonne fois pour toutes ses comptes avec le Sanctuaire. Elle ne voulait plus en entendre parler.
La terre de la tombe de Dôkho était encore fraîche, constata-t-il alors qu’il faisait un détour par le cimetière pour y déposer les quelques fleurs achetées sur le marché de Rodorio avant de prendre la navette. Un moyen comme un autre de différer encore un peu son entrevue avec Saga dont l’ordre de se présenter au palais “le plus rapidement possible” l’avait quelque peu vexé, considérant que c’était lui qui avait pris l’initiative d’alerter le Maître du Sanctuaire alors que rien ne l’y obligeait. Et encore : il se doutait bien que Rachel avait mis les formes et enrobé un minimum l’ordre en question avant de le lui faire parvenir.
Alors qu’il poursuivait sa progression jusqu’à l’entrée des souterrains – dont le Pope lui avait exceptionnellement concédé l’usage pour l’occasion – Shiryu nota la lourdeur de l’atmosphère régnant sur le Domaine Sacré. Il y avait des absents. Beaucoup d’absents, nota-t-il, parmi les douze temples qui protégeaient le Palais. Une bonne moitié plus exactement. Quant à ceux qui étaient toujours là, leur cosmos était au mieux en berne, au pire empreint d’une hargne indéfinissable. Ils étaient en deuil, comprit-il avec un pincement douloureux au cœur. Il n’avait pas imaginé à quel point la mort de Dôkho pouvait affecter un cercle dont tout le monde s’accordait à dire depuis près de deux ans qu’il s’était resserré autour de leurs chefs et présentait une compacité qui en disait long sur la force des liens forgés dans l’épreuve.
Ce fut Rachel qui l’accueillit sur le parvis du Palais et ses bras se refermèrent sur elle avec force avant d’avoir prononcé le moindre mot. Elle lui avait semblé tenir le choc le jour de l’enterrement ; aujourd’hui, elle pliait sous un fardeau invisible mais dont le poids écrasant était en passe de la faire rompre malgré toute sa force, celle qu’elle s’efforçait d’afficher envers et contre tout. Lui qui connaissait son cosmos par cœur eut un haut-le-corps en percevant la consomption à l’œuvre dans les tréfonds de son être et qui grignotait atome après atome tout ce qui la constituait.
« Rachel, tu… !
— Tais-toi. Je t’en conjure – elle avait posé le bout de ses doigts sur les lèvres encore entrouvertes de son ancien compagnon – ne dis rien, à personne.
— Mais…
— Et masque tes pensées. Sinon, il les lira. »
Désarçonné, il hésita mais n’eut bientôt plus le choix lorsqu’elle lui prit la main pour l’entraîner à sa suite dans les ombres du Palais. Chaude et lourde, l’atmosphère couvait sous un ciel laiteux et une lumière sans relief s’accordait avec le silence morne des lieux tandis qu’ils enfilaient escaliers et couloirs jusqu’au bureau de Saga.
L’ancien bureau de Shion, ne put-il s’empêcher de remarquer, avec un arrière-goût amer dans la gorge.
Il répondit à la salutation du Pope sur le même ton que lui : poli et raisonnablement distant. Kanon était également présent debout à la droite de son jumeau et en voyant Rachel s’installer à sa gauche, Shiryu prit note de ce en quoi consistait désormais le gouvernement du Sanctuaire : un triumvirat exclusivement constitué par les familles fondatrices du lieu. Auparavant, la présence de Shion contribuait à équilibrer leurs poids respectifs ; ce n’était plus le cas. Cs trois-là avaient les pleins pouvoirs et personne pour les empêcher d’en faire usage comme bon leur semblerait.
« Assieds-toi, je t’en prie. »
Saga s’était levé en lui désignant le siège en face de son bureau. Un instant il caressa l’idée de ne pas obéir à l’injonction mais devant la mine soucieuse de Rachel, il abdiqua ses velléités de fierté. La raison pour laquelle il se trouvait là dépassait leurs anciennes inimitiés, il l’avait compris bien avant de recevoir la convocation signée de la main même du maître du Sanctuaire.
Tout en s’installant dans le fauteuil – somme toute confortable, contre toute attente – le Chevalier du Dragon avisa un désordre sur le bureau qui s’accordait mal avec la maniaquerie proverbiale de Saga Antinaïkos. Plusieurs journaux jonchaient l’épais plateau en bois d’olivier, certains encore dans l’attente d’être lus, d’autres ouverts, voire chiffonnés. Du coup de l’œil, il aperçut, sur le sommet de la pile, la une du New York Times qui titrait pleine page sur un braquage de banque qui avait mal tourné. Il n’eut cependant pas le loisir de creuser le sujet alors que, toujours debout, Saga avait posé ses phalanges repliées sur le bord de son bureau de part et d’autre du journal, son corps immense penché vers Shiryu comme sur le point de s’abattre sur lui de ton son poids.
« Je ne vais pas tourner autour du pot, annonça le Pope mais avant toute chose je te demande de promettre, ici, de garder pour toi tout ce que tu vas apprendre aujourd’hui. Il est extrêmement important que rien ne sorte du Domaine Sacré et si cela devait être le cas, alors je saurais à qui m’adresser. Est-ce bien clair ?
— Il est inutile de me menacer pour faire preuve de clarté, répliqua sèchement Shiryu. Et, oui, je promets. Sur mon honneur.
— Bien. »
Saga lui avait jeté un coup incisif et ce qu’il vit dut l’agréer ; il poursuivit :
« Notre survie à l’issue de notre affrontement contre les Portes, nous la devons à Rachel ici présente mais aussi à l’intervention des armures d’or, intervention qui est à l’origine de la destruction d’une partie du Sanctuaire. Elles – ou du moins ce qu’il en reste – ont protégé nos corps et toutes ont réintégré par elles-mêmes leurs urnes dans les grottes de l’île. Toutes, sauf trois : Verseau, Poissons et Balance ne sont jamais revenues et malgré les recherches entreprises, nous ne les avons pas retrouvées… jusqu’à ton appel.
— Tu es bien sûr qu’il s’agissait du bouclier de la Balance ? Demanda alors Kanon, les bras croisés.
— Aussi sûr que possible, répondit Shiryu avec fermeté.
— Pourtant tu ne l’as jamais vu, objecta encore le cadet des jumeaux. Seul Dôkho y a été confronté directement, et sans doute Mü. Un chevalier d’or pourrait, à la rigueur, réagir à sa présence. Mais un chevalier de bronze ?
— Le cosmos de mon maître, expliqua le Dragon en ignorant délibérément la suffisance contenue dans les mots de Kanon. Je l’aurais reconnu entre mille et c’est bien le sien que j’ai ressenti quand l’énergie du bouclier s’est déployée.
— Très bien. »
Saga avait ouvert la fenêtre et allumé une cigarette. Il se retourna vers le Dragon, ses hanches appuyées contre le rebord de l’ouverture :
« On t’écoute.
— J’ai déjà tout raconté à Rachel.
— Recommence. »
Le signe de tête un peu las de la Dothrakis l’incita à se plier à l’ordre du Pope. “Masque tes pensées” lui avait-elle conseillé ; toutefois, quelque chose lui disait qu’une partie d’entre elles au moins s’apprêtait à être disséquée sans la moindre aménité.