Nouvelle Ère – Émergence – Chapitre 7

Sanctuaire, Grèce, début Avril 2006

La sensation était désagréable mais pas douloureuse. Rachel n’avait pas mal ; son corps ne s’en consumait pas moins jusqu’à ses tréfonds. La chaleur irradiait depuis le centre de chacun de ses os, avec une intensité plus marquée dans son bras gauche, dont elle savait qu’elle ne tarderait plus à se généraliser.

La surface de sa peau demeurait sèche, sans trace de transpiration. Sur elle pesaient un amas de couvertures sans que lui vînt à l’esprit l’idée de s’en débarrasser. Elle-même n’avait pas chaud et c’était là sans aucun doute l’effet le plus curieux – et le plus dérangeant – du processus à l’œuvre.

Elle ne parvenait pas à se rendormir néanmoins ; avec un soupir, elle se redressa dans son lit, vérifiant d’une main distraite la température des draps à côté d’elle. Saga s’était absenté depuis un bon moment déjà.

Le châle en laine épaisse qu’elle lança sur ses épaules avant de quitter leurs appartements appartenait à Sofia Antinaïkos ; elle l’avait trouvé au milieu d’autres effets personnels de la mère des jumeaux, que son aîné avait rapatriés de la maison familiale. A dire vrai, Rachel avait été plutôt surprise de découvrir – ou plutôt de redécouvrir ce châle plié avec soin au fond d’un tiroir, côtoyant des photographies jaunies par le temps, une paire de lunettes de soleil et une brosse à cheveux. Elle n’avait pas posé de questions cependant et Saga s’était contenté d’une bénédiction muette assortie d’un sourire hésitant lorsqu’elle avait avait fait sien le carré d’étoffe.

La laine drapée autour de ses omoplates était réconfortante tandis qu’elle arpentait le long couloir froid. Elle-même se rappelait de Sofia, bien au chaud sous l’étole, assise devant la cheminée en compagnie des enfants dont elle aimait s’entourer au quotidien. La gentillesse et la douceur de cette femme, qui à bien des égards lui avait tenu lieu de mère quand la sienne s’abîmait dans ses tourments psychiques, lui étaient restées en mémoire et si elle s’étonnait aujourd’hui de la nostalgie de son compagnon – pourtant peu coutumier du fait – au sujet de cette époque, elle n’en était pas moins heureuse d’en bénéficier des effets. Saga n’était pas le seul à avoir conservé des images lumineuses de cette époque trop tôt enfuie.

Sa consomption intérieure était en passe de s’assourdir lorsqu’elle poussa du bout des doigts la porte entrouverte du bureau. Saga, installé derrière sa table de travail submergée de dossiers, son stylo-plume favori stoppé en plein élan, releva la tête vers Rachel :

« A cette heure-ci ? – le couple consulta d’un même coup d’œil l’horloge murale qui affichait trois heures du matin – Tu te sens bien ?

— Oui, mentit-elle avec un sourire. Je n’arrivais pas à me rendormir, voilà tout. Mais si je te dérange… »

Un haussement d’épaules lui tint lieu de réponse et ce fut avec un soupir d’aise qu’elle se lova dans le fauteuil sous la fenêtre, ses jambes nues sous sa chemise de nuit dûment repliées sous elle, comme il reportait son attention sur sa lecture interrompue :

« Qu’est-ce que c’est ?

— L’un des rapports d’Aldébaran, soupira Saga. Il se montre d’une régularité exemplaire, c’est moi qui n’ai pas le temps de suivre.

— Et bien entendu, tu ne délègues pas.

— … Dans les faits, c’est pourtant le cas : il a déjà fait le tri que j’étais censé faire.

— Mais tu vérifies. »

L’amusement dans le ton de sa compagne lui tira un grognement indistinct et il fit mine de s’abîmer dans sa lecture jusqu’à ce que :

« La validation finale des dossiers des candidats n’incombe qu’à moi seul – la plume crissa sur le papier, bientôt étouffée par la voix de basse du Pope – je ne peux pas prendre le risque de me tromper parce qu’une fois qu’ils sont sous la juridiction du Sanctuaire, j’en deviens le tuteur officiel avec tout ce que ça implique. Or vu notre nouvelle stratégie en ce qui concerne les apprentis et leur devenir…

— … Tu te retrouves responsable d’eux jusqu’à leur trépas, acheva Rachel en dodelinant comme le Pope levait les yeux au plafond. Bah, les avis d’Aldébaran ont toujours été judicieux : le risque d’erreur est minime.

— Je le sais bien mais il n’empêche : je préférais lorsqu’ils étaient deux pour gérer les recrutements. »

L’image d’Aiolia flotta quelques instants dans leurs pensées sans pour autant qu’ils cherchassent à le percevoir sur les niveaux du Surmonde. Ni l’un ni l’autre ne souhaitait le déranger inutilement dans la vie qu’il s’était choisie.

« Sollicite les chevaliers d’argent et de bronze pour lui prêter main-forte ? Suggéra Rachel.

— C’est déjà fait – Saga lui désigna deux piles de dossiers – les ordres de mission sont prêts, il me reste encore à désigner les plus compétents pour cette tâche.

— A qui as-tu pensé ? Algol ?

— Le principe est de donner envie à ces gamins de rejoindre le Sanctuaire, pas de les faire fuir en hurlant, répliqua Saga, sibyllin, comme la Grecque étouffait un éclat de rire. J’imagine qu’Algol a passé l’âge d’effrayer la galerie avec ses pétrifications surprise mais dans le doute… Non, son poste actuel de chef de la garde lui va comme un gant, j’aimerais autant qu’il continue. A dire vrai, j’ai songé, entre autres, à Jamian.

— Jamian ? – Rachel ouvrit de grands yeux – Pour donner envie, comme tu dis ?

— Pas lui. Ses corbeaux.

— C’est tordu.

— Mais efficace. Ce sont des enfants. »

Un dossier issu d’une troisième pile beaucoup moins haute que les deux premières atterrit entre les mains de la Grecque qui l’ouvrit avec curiosité :

« Les fiches des recrues potentielles, précisa-t-il, la joue posée contre son poing tout en observant sa compagne. Fruit du travail d’Aldébaran qui a compilé toutes les remontées des six derniers mois en plus de ses propres recherches.

— Je vois. Par tous les dieux : ce qu’ils ont l’air jeune… ! »

Les photos montraient toutes, sans exception, des enfants dont les âges apparents s’étiraient de six ans pour les plus jeunes à douze ou treize ans pour ceux qui avaient déjà un pied dans l’adolescence.

Les descriptifs de l’immense majorité d’entre eux faisaient état de leur statut d’orphelins – comme bien souvent – et des constats rapportés par le biais des inévitables contacts noués par le Sanctuaire dans les institutions qui avaient coutume d’accueillir ces enfants dépourvus de famille. Rien que de très classique : phénomènes inexpliqués, force peu commune, comportement inadapté… Autant d’indices qui justifiaient des vérifications préalables, lesquelles s’avéraient souvent non concluantes mais pas toujours.

« On perd vite l’habitude, pas vrai. »

Le timbre profond de Saga rompit le silence pensif qui s’était instauré et leurs regards s’accrochèrent :

« Cela nous a semblé interminable à l’époque, reprit-il, et aujourd’hui, c’est comme si ces dix années étaient passées en un éclair.

— Hum… Je n’irais pas jusque là mais, en effet, on oublie vite. »

Un peu trop vite, songea-t-elle en contemplant une dernière fois quelques uns des visages innocents épinglés sur les fiches avant de refermer le dossier dans un claquement sec et de le rendre au Pope.

Le silence retomba, Saga se replongeant dans sa lecture. Les yeux dans le vague, Rachel regardait sans les voir les documents amoncelés sur le bureau : leur avenir. Certains avaient émis des réserves quant à la nécessité de s’atteler déjà à former un successeur mais ainsi que Saga venait de le lui rappeler, un tel apprentissage ne se faisait pas en un jour. Et dans dix ans, dans quinze ans, où en seraient-ils, tous, de leur existence ? Une pointe acérée, imprégnée de peur et de désespoir, lui érafla le cœur mais elle en ignora résolument la menace, claquemurant ses pensées et son cosmos avant que son compagnon perçût quoi ce que ce fût.

« Tu aurais pu t’en occuper demain, finit-elle par objecter quand son compagnon étouffa un bâillement sans pour autant se détourner de sa tâche.

— Demain, je dois préparer mon déplacement en Asgard et Aldébaran envisage de repartir pendant mon absence.

— Tu ne veux toujours pas que je t’accompagne ? »

Le Pope releva les yeux vers elle, son regard à demi-dissimulé sous les mèches d’azur sombre qui retombaient sur son front et répondit calmement :

« En d’autres temps, une visite conjointe de notre part aurait constitué un signal fort mais en l’occurrence, les Asgardiens ont la mémoire bien trop longue et la rancune bien trop tenace pour que ce soit une bonne idée. »

Rachel laissa échapper un petit soupir irrité :

« Hilda a commis une erreur et ne peut s’en prendre qu’à elle-même pour les conséquences qui en ont découlé.

— C’est ton point de vue.

— Mon « point de vue » ? – La Grecque se redressa dans le fauteuil, ses poings fermés posés sur les accoudoirs – je te rappelle que non seulement elle a fait acte d’ingérence dans une affaire qui ne concernait que le Sanctuaire mais aussi et surtout qu’elle te l’a dissimulé pendant des années ! Je me demande, d’ailleurs, comment elle a bien pu s’y prendre. Le cosmos de mon frère n’a jamais été du genre discret. »

Saga soutint le regard empli de doute de sa compagne avant de soupirer à son tour puis de quitter son siège pour se rapprocher d’elle :

« Moi non plus je n’en ai aucune idée – les doigts du Pope effleurèrent la joue de Rachel qui abaissa brièvement les paupières pour en savourer la tendresse – mais ce qui est fait est fait. Le message que tu lui as transmis ne pouvait pas être plus clair et la leçon a dû porter ses fruits ; simplement, laisse-lui le temps de digérer son humiliation. La situation est déjà assez délicate comme ça…

— … pour ne pas jeter de l’huile sur le feu », acheva Rachel avec un léger haussement d’épaules en signe de compromission.

Saga avait besoin de s’assurer de la coopération pleine et entière d’Asgard, Rachel le savait. Bien que le Sanctuaire n’eût pas – en théorie – de comptes à rendre aux autorités mondiales en vertu de sa neutralité, dans les faits les choses n’étaient pas aussi simples et elles étaient pour le moins devenues compliquées. Les demandes de l’ONU étaient légitimes ; le Sanctuaire n’avait d’autre choix que de s’efforcer d’y répondre pour conserver et renforcer sa position.

Et notre indépendance.

A cette idée saugrenue, Rachel plissa le front, s’étonnant presque de ne pas entendre sous son crâne les protestations grincheuses d’Andreas Antinaïkos et de son propre père. Comme si ce statut propre au Sanctuaire et gravé dans le marbre multi-millénaire de sa propre histoire pouvait être remis en question !

Attrapant la main de son compagnon, elle déposa un baiser dans le creux de sa paume tiède et l’abandonna à regret pour le laisser retourner à ses occupations nocturnes. L’occurrence subite des instances internationales dans son esprit lui inspira toutefois une interrogation :

« Au fait, quoi de neuf du côté de cette histoire de journal volé ? La NSA est revenu vers toi ?

— Non, toujours pas. »

Saga avait répondu sur un ton neutre mais son petit sourire en coin vit Rachel lever un sourcil :

« Mais encore ?

— Disons que le carnet d’adresses de Dominique est toujours aussi bien fourni. »

A la mention de la jumelle de Jane Nelson, Rachel esquissa un sourire amusé à son tour :

« Laisse-moi deviner : elle connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un…

— C’est à peu près ça.

— Donc ils ne jouent pas le jeu.

— De toute évidence – Saga leva une main pour contrer l’objection qu’il devinait – mais il semblerait qu’ils n’aient pas menti lorsqu’ils m’ont laissé entendre qu’ils patinaient.

— Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ?

— Ils ont peut-être une piste. »

Le Pope aurait mis sa phrase à la deuxième personne du pluriel que sa signification n’en aurait pas été différente. Il devança toutefois sa compagne :

« Mais il est encore trop tôt pour en être sûr. J’en saurai plus bientôt. J’espère. »

Il ne lui dirait rien de plus car il n’avait rien de plus à en dire. Rachel hocha la tête, avec un sourire d’encouragement qu’il lui rendit. La capacité de Saga à jongler entre ses préoccupations n’était plus à prouver et si elle avait pu à l’occasion s’inquiéter, voire s’agacer de ce qu’il n’accordait pas assez d’attention à tel ou tel sujet, elle savait au fond que rien ne lui échappait. Plus depuis qu’il avait été reconnu et légitimé par ses pairs dans son rôle de Pope et surtout qu’il avait accepté qu’il en fût ainsi.

Elle ne lui parlerait pas de Dimitri cette nuit. Ni du disque dur. Ni de ses inquiétudes. Il savait. Cela devait lui suffire et au fond, elle avait très envie que ce fût le cas en cet instant où elle se détendait de nouveau pour se rencogner dans le fauteuil et fermer les yeux. Peut-être bien qu’elle se rendormirait ici après tout, la présence à la fois douce et puissante de l’homme qui partageait sa vie tout à côté d’elle, avec le sentiment, pour un temps du moins, que rien de fâcheux ne pourrait arriver.

Sa tête balançait déjà quand la porte du bureau s’écarta pour ouvrir le passage à Kanon, son fils endormi sur son épaule.

« Décidément… » Mais Saga souriait en avisant son jumeau et Rachel marmonna d’une voix ensommeillée :

« Je me demandais ce qui m’avait réveillée tout à l’heure. Maintenant que je le vois, ça me revient.

— Désolé », fit Kanon en pivotant sur lui-même avec précaution pour s’asseoir dans l’autre fauteuil sous la fenêtre. Dans ses bras, Andreas Junior ne bougea pas un cil.

« Tu n’as pas à l’être, intervint Saga d’une voix volontairement étouffée.

— D’ailleurs ça n’a pas duré longtemps, renchérit Rachel en se penchant légèrement sur le côté afin d’apercevoir le visage apaisé de l’enfant.

— Je commence quand même à me demander s’il ne me fait pas tourner volontairement en bourrique. »

La grande main de Kanon vint se poser sur l’arrière du crâne de son fils, l’enveloppant tout entier, comme son cosmos doré émergeait en liserés à peine perceptibles. Andreas laissa échapper un soupir aussi minuscule que lui mais dont la satisfaction était on ne peut plus évidente :

« Vous voyez ? Qu’est-ce que je vous disais… fit de nouveau Kanon l’air ennuyé. Plus les mois passent, et plus il devient avide de cosmos.

— Le digne fils de ses parents, commenta Saga.

— Évite ce genre de remarques devant Thétis s’il te plaît. »

Le cadet des jumeaux avait répliqué plus vite que Rachel qui avait déjà ouvert la bouche pour rappeler son compagnon à l’ordre et elle croisa le regard de Kanon, empli de la même inquiétude.

« Ça passera, fit Saga au bout de quelques instants.

— Tu te répètes.

— Pourtant tu sais aussi bien que moi que c’est vrai. »

Kanon ne répondit pas, mais sa fébrilité n’échappait pas au couple et sa question informulée se heurta à leur impuissance : combien de temps encore ?

Combien de temps avant qu’Andreas cessât de perturber les nuits des habitants du Palais ? Combien de temps avant qu’il parvînt à différencier ses besoins strictement vitaux des exigences de son propre cosmos ? Combien de temps avant que Thétis pût enfin embrasser pleinement son rôle de mère et refouler le sentiment d’inutilité qu’elle s’efforçait de masquer à ceux qui étaient impuissants à l’en délester ? Nul au sein du Zodiaque n’ignorait la détresse de la Suédoise mais Rachel, Saga et plus encore que quiconque, Kanon, la vivaient au quotidien sans entrevoir la plus petite amorce de soulagement à lui proposer.

En s’occupant d’Andreas la nuit, Kanon la soulageait d’un poids – celui de son incapacité à donner à son enfant ce qu’il réclamait – et dans le même temps la lestait d’une culpabilité irraisonnée et déraisonnable contre laquelle elle était chaque jour un peu plus incapable de lutter. Pour l’heure, et malgré les propos lucides de Saga, Kanon se débattait avec sa frustration aussi son aîné proposa-t-il :

« Tu n’as qu’à nous le laisser pour qu’on le ramène dans son lit, et rejoindre Thétis.

— C’est ça. A peine aurez-vous quitté sa chambre qu’il se réveillera et le cirque recommencera. Non, je crois que je vais finir ma nuit avec lui, ce sera plus simple.

Ou alors, je peux faire office de berceuse, si tu veux. »

Tous trois sursautèrent alors que la voix grêle, usée mais pleinement éveillée du chevalier de la Balance résonnait dans leurs esprits.

« Dôkho ! S’exclama mentalement Rachel comme son lien avec les jumeaux se matérialisait dans les premiers niveaux du Surmonde et que tout trois s’y retrouvaient aussitôt. Tu n’es pas censé dormir à cette heure-ci ?

Très bientôt, je dormirais bien assez longtemps, contra-t-il avec une infime pointe d’acidité, celle qui avait toujours eu coutume de tirer des rires à ses jeunes pairs lorsque ceux-ci s’ingéniaient par le passé à mettre leur différence d’âge en relief. Mais pour l’heure, je peux faire en sorte que ce bébé continue à dormir jusqu’au matin.

Mais ton cosmos…

— … ou ce qu’il en reste, ne me sert plus à grand-chose. »

Un instant de silence.

« Et je m’ennuie. »

Saga étouffa un gloussement tandis que Rachel cognait sa paume contre son front avec un air consterné et que Kanon glissait un coup d’œil soupçonneux à l’enfant toujours assoupi.

« Après tout, c’est tout de même de ma faute si son cosmos s’est éveillé si tôt. Si je n’avais pas manifesté le mien ce jour-là1 lorsqu’il s’est imposé comme mon successeur, il n’y aurait pas répondu et Thétis et toi, Kanon, auriez sans doute bénéficié d’un certain répit. Je suis vraiment navré de vous avoir imposé une telle épreuve.

Ne dis pas de bêtises, répondit Kanon. Andreas était encore dans le ventre de sa mère que sa puissance était déjà perceptible. Si ça n’avait pas été toi, ça aurait été quelqu’un d’autre.

Il n’empêche : s’il y a aujourd’hui une personne dans ce Sanctuaire qui soit précisément en phase cosmique avec Andreas, c’est bien moi.

Si tu y tiens… Soupira Rachel.

J’y tiens. Vous savez mes enfants, je peux encore vous être utile. »

La Grecque grommela dans une barbe toute rhétorique des imprécations inintelligibles mais dont les termes « Ben voyons » ou « et puis quoi encore » parvinrent malgré tout jusqu’aux jumeaux qui échangèrent un coup d’œil amusé jusqu’à ce que :

« C’est décidé dans ce cas, décréta Kanon en se levant. Je te confie Andreas jusqu’au matin.

Promis, il ne vous réveillera plus.

Il y a plutôt intérêt, oui ! »

Asgard, Norvège, début Avril 2006

Le véhicule tout terrain l’avait laissé au bout de la route – un chemin plutôt, constellé de bosses et de nids de poule entre lesquels le 4×4 n’avait eu de cesse de chasser à cause de la glace ramollie par le printemps – avant de faire demi-tour et de repartir vers le village le plus proche. Ou plus exactement, le dernier avant ce que le commun des mortels considérait comme un rivage désolé de l’extrême nord de la Norvège.

Devant le Pope, la lisière constituée par quelques sapins clairsemés marquait la frontière invisible le séparant d’Asgard. N’importe qui dénué de cosmos s’enfoncerait dans ce bosquet sans jamais réussir à le traverser. Soit quelque obstacle se dresserait, empêchant toute progression, soit un brouillard épais surviendrait sans prévenir, obligeant tout à un chacun à s’en retourner sur ses pas sous peine de se perdre dans la neige et dans le froid. A l’inverse, les êtres à l’aura éveillée étaient en capacité de franchir cette limite sans encombre pourvu qu’on les y autorisât. Un on qui avait été prévenu et qui a priori, l’attendait ainsi que Saga put le confirmer en analysant la structure particulière de l’espace entre les conifères aux branches saupoudrées d’une neige fraîche.

Et en effet. Il ne mit pas plus de deux minutes d’une allure tranquille pour ressortir du bois et mettre le pied sur les terres asgardiennes. De là, il leva les yeux et aperçut par-dessus les frondaisons d’une forêt autrement plus dense la découpe familière de la silhouette du palais, sombre et massive sur un ciel laiteux. Il était toujours aussi loin que dans ses souvenirs.

En tant qu’“invité” – il ne put retenir un sourire ironique à l’évocation de ce terme – il était de bon ton de respecter les us et coutumes des lieux, dont le déplacement à des vitesses inhabituelles ne faisait pas partie. Sauf en cas d’urgence ce qui, en l’espèce, n’avait pas lieu d’être invoqué. Bien au contraire. Il savait que personne, en Asgard, n’était pressé d’accueillir celui dont la venue était considérée comme un mal nécessaire.

Comme chaque année.

Il n’empêchait. L’idée des deux heures de marche le séparant du palais ne l’agréait que très modérément et il se doutait que serait tantôt mis à sa disposition le seul moyen de locomotion admis dans l’enclave, à savoir un cheval. Or, contrairement à son frère, il ne goûtait guère l’équitation.

Rien, cependant, ne l’obligeait à se plier aux règles locales ou à rendre des comptes à qui que ce fût. Il était le Grand Pope du Sanctuaire et suzerain de ce territoire, à l’instar de tous ceux qui l’avaient précédé depuis plus de deux mille ans. A ce titre, il était en mesure d’exercer ses pleins pouvoirs selon son bon vouloir sans que quiconque ne trouvât à y redire. Ainsi, les choses auraient pu être simples ; elles ne l’avaient, en réalité, jamais été.

« Moi, Saga Antinaïkos, Grand Pope du Sanctuaire, je sollicite l’autorisation d’ouvrir un portail dimensionnel. »

Sa pensée avait été projetée à l’attention de qui serait en mesure de la percevoir et de la comprendre. A savoir un membre de la famille régente ou n’importe quel guerrier divin. Il ne demeura pas moins surpris lorsqu’il reconnut la voix de celle qui lui répondit en retour :

« Autorisation accordée, chevalier des Gémeaux. »

Freyja. La douce et discrète Freyja. Qu’elle disposât des mêmes capacités que sa sœur aînée n’était pas étonnant en soi, mais il ne se rappelait pas qu’elle en eût jamais fait usage devant lui.

Ni qu’elle fût une adepte de la provocation gratuite.

Il choisit néanmoins de ne pas relever – pas tout de suite – et d’un geste désinvolte, fendit la trame de l’espace-temps devant lui. Il connaissait très précisément sa destination : la terrasse sommitale du palais apparut dans la brèche et il s’y matérialisa, moins d’un battement de cœur plus tard.

Le vent glacé s’enroula autour de lui, soulevant sa chevelure dont le bleu sombre fut comme un oriflamme au point le plus haut d’Asgard. Il ne quittait pas de ses yeux plissés par la bise les doubles battants de la porte épaisse donnant sur la terrasse. Combien de temps le ferait-elle patienter ?

Réponse : ce qu’il fallait pour alimenter son agacement à l’aune du froid qui lui descendait dans les os, sans pour autant se montrer grossière. Hilda apparut pile au moment où Saga s’apprêtait à passer outre les convenances et dans le même temps, exercer ses droits séculaires sur les lieux. D’un geste gracieux, elle lui désigna les portes grandes ouvertes :

« Si tu veux bien entrer. »

* * *

Après le froid, ce fut la chaleur qui entreprit d’engourdir ses membres, de manière bien plus agréable toutefois. Après les premiers picotements induits par le sang qui retrouvait son allant dans ses veines au contact d’une atmosphère plus tempérée, il s’était rapproché de l’âtre pour y tendre les mains et savourer la fournaise qui venait lécher son visage.

Derrière lui, les serviteurs s’affairaient à servir le café et le thé préparés sur ordre d’Hilda, laquelle s’était installée dans un fauteuil en vis-à-vis de celui réservé au Pope. Bientôt le silence s’installa dans le petit salon dont les murs en pierre étaient masqués derrière d’épaisses tentures aux motifs complexes mais chaleureux et dont Saga savait qu’il était attenant au bureau de la souveraine.

« As-tu fait bon voyage ?

— Oui, je te remercie. »

Le café exhalait une odeur réconfortante depuis la tasse en porcelaine autour de laquelle Saga avait enroulé ses doigts après s’être installé en face de son hôtesse. Hilda le recevait ainsi qu’elle aurait reçu n’importe qui d’autre : avec le sens aigu de l’hospitalité propre à ce peuple accoutumé à de rudes conditions de vie. Néanmoins, sa raideur et son absence de sourire en disaient long sur la considération particulière qu’elle portait à son invité du jour.

« Il me semble, commença Saga sur un ton neutre, que les félicitations sont de rigueur, une fois de plus.

— Cela n’a pas été sans mal mais… merci. Notre peuple a choisi la continuité malgré des temps de plus en plus difficiles et je lui en sais gré.

— Qui t’a posé problème ?

— Les Megrez, comme d’habitude. Plus que d’habitude, rajouta-t-elle non sans réluctance sous le regard attentif du Pope. Ils font beaucoup pour la communauté et je crains qu’un jour leur arrogance ne suffise plus à dissuader les Asgardiens de leur confier les pleins pouvoirs.

— D’ici là, les choses se seront peut-être améliorées. »

Le regard qu’Hilda jeta à Saga en guise de réponse était aussi noir qu’éloquent et le Pope eut un soupir mental. Faire preuve de sollicitude, même par pure politesse, n’était définitivement pas dans ses cordes. Remisant sa tasse vide sur le plateau posé sur la table basse entre eux, il appuya ses coudes sur ses genoux et leva les yeux vers son interlocutrice :

« Hilda, nous avons un problème. »

Il vit son poing se crisper sur la lourde étoffe de velours bordeaux galonnée de satin noir dans laquelle était confectionnée l’une des innombrables longues robes qu’elle appréciait de porter. Il ne l’avait jamais connue autrement que drapée dans des tenues aussi chaudes qu’élégantes, à l’instar d’ailleurs de la grande majorité des Asgardiens qu’ils fussent nobles ou roturiers. Malgré les difficultés quotidiennes et la priorité donnée de tout temps à la survie, ces gens refusaient de sacrifier quoi que ce fût à leur intégrité et à leur dignité. Un Asgardien ni ne baissait la tête, ni ne ployait l’échine et mettait un point d’honneur à porter haut les couleurs de sa famille en toutes circonstances, aussi modeste fût son extraction.

Saga comprenait ce point de vue. Il le comprenait d’autant mieux que sa façon de concevoir, et sa propre ascendance, et sa place dans l’ordre du monde n’était guère différente. Aussi prit-il le temps de choisir ses mots – des mots dont il savait dans le même temps qu’ils ne seraient, quel que fût le soin qu’il y apportât, jamais les bons :

« Il semblerait que la fréquence des catastrophes naturelles dans le monde soit en augmentation depuis environ deux ans. »

Aucune réaction. Le regard rivé au visage d’Hilda, le Pope la détailla en silence une fraction de seconde supplémentaire avant de poursuivre posément :

« Plusieurs épisodes de mousson hors saison ont été recensés en Asie du Sud-Est quand dans le même temps la sécheresse s’accentue dans certains pays équatoriaux. Quant aux ouragans, un peu partout dans le monde, ils sont de plus en plus violents et dévastateurs. Il y a encore quelques semaines, Aldébaran du Taureau s’est porté au secours d’un village aux Philippines, submergé par des coulées de boues. Bien entendu, je ne doute pas que tu sois au courant.

— Bien entendu, se contenta-t-elle de répliquer d’un ton sec.

— Hilda, ce constat est inquiétant. Ce sont déjà plusieurs milliers de victimes qui sont à déplorer, sans parler des déplacés que les ONG peinent de plus en plus à gérer. Et nous ne sommes qu’au début de l’année. Lorsque la saison des cyclones va débuter…

— Où veux-tu en venir, Saga ?

— Tu le sais très bien. »

Quelque part dans les couloirs du château, une horloge sonna la demie de six heures. Le même réflexe qui poussa Saga à jeter un coup d’œil à la fenêtre ouvrant sur une nuit retombée depuis longtemps, l’incita à vérifier sa montre. La notion du temps en Asgard lui échappait toujours un peu, à son grand dam : il n’aimait pas être assujetti de la sorte à des rythmes qu’il ne maîtrisait pas et qui devaient tout à la rotation particulière de la Terre à proximité du cercle polaire.

« Et toi, tu dépasses les bornes. »

En face de lui et malgré les inflexions contrôlées de sa voix, Hilda tremblait de rage mal contenue. Ses longs ongles enfoncés dans le tissu des accoudoirs, la clavicule saillante sous sa peau laiteuse et les épaules dressées, elle dardait sur le Pope un regard luisant de fureur et d’indignation :

« Tu oses m’accuser ? Nous accuser, moi et mon peuple ?

— Je n’ai rien dit de tel, Hilda – Saga avait levé une main en signe de conciliation – tout ce que je cherche, c’est une explication.

— A d’autres, riposta l’Asgardienne d’une voix vibrante. Ils t’ont demandé des comptes, c’est ça ? L’ONU ? Non, suis-je bête : qui peut bien en avoir quelque chose à faire de quelques milliers de morts au fin fond de l’Inde… Les Américains alors ? De quelle conséquence économique désastreuse se sont-ils plaints pour que tu rappliques ici ventre à terre, tout prêt à rechercher des responsabilités que tu pourras leur jeter en pâture ?

— Attention, Hilda. Je ne suis pas venu ici pour me battre.

— C’est une menace ?

— Non. Mais il ne tient qu’à toi que cela n’en devienne pas une. »

Saga ne s’était pas départi de son attitude détendue. Le dos toujours légèrement arrondi, ses doigts demeuraient lâchement noués entre ses genoux sans crispation apparente : rien dans sa posture ne laissait à penser qu’il pourrait, d’un instant à l’autre, s’en prendre à Hilda. Dans son regard, cependant, c’était une autre histoire.

Elle eut un haut le corps lorsqu’elle avisa, par-delà les mèches cobalt, l’éclat rougeoyant qui se répandait tel du napalm à la surface des iris qui avaient crocheté les siens .Exit le vert pur et profond qu’elle avait trop bien connu ; ce souvenir sombrait corps et biens submergé par l’écarlate sous laquelle le Pope la tenait. Les dents serrées, elle soutint aussi longtemps que possible le regard carmin avant de baisser les yeux. Un instant à peine : lorsqu’elle les releva, le sang avait disparu. Le doute la traversa tel un aiguillon chauffé à blanc : venait-il de manipuler son esprit ? De lui imposer une vision qui n’avait rien de réel ? Un frisson remonta le long de son échine jusqu’à lui hérisser la nuque : que l’homme fût dangereux, ce n’était pas une nouveauté. Mais elle réalisait qu’elle n’avait encore jamais eu l’occasion de découvrir jusqu’à quel point.

« Saga. »

Elle avait détaché une main de l’accoudoir pour la porter à sa gorge, nue de tout bijou. Seule une aigue-marine de la couleur de ses yeux et sertie autour de son annulaire jetait quelque éclat au gré de la danse des flammes dans la cheminée.

« Ce que nous accomplissons tous ici, sans la moindre exception, n’a jamais cessé de répondre à l’exigence du devoir qui nous est échu depuis des temps dont plus personne ne se rappelle et ce, au mieux de nos capacités. Tu sais de quelle manière cela fonctionne – le Pope opina – alors comment pourrions-nous faire plus ? »

La voix d’Hilda, qui avait retrouvé son calme et sa maîtrise, ne se brisa pas moins sur ses derniers mots. Pas de comédie là-dedans, rien d’autre qu’un peu de ce désespoir résigné auquel, en de rares occasions, Saga l’avait vue s’abandonner lorsqu’elle baissait sa garde.

« On ne peut pas lutter contre ce qu’on ne peut pas contrôler, reprit-elle avec lassitude. Ce qui était encore possible cinquante ans en arrière nous échappe totalement aujourd’hui, car on ne maîtrise plus rien. Asgard… Asgard a été créée par les dieux pour conserver à cette Terre l’équilibre qui lui était nécessaire à une époque où les hommes n’existaient pas encore. Et puis l’humanité est arrivée. Et c’est à elle qu’ils ont confié le soin de préserver son lieu de vie parce qu’elle en avait exprimé le besoin. Tes ancêtres, les miens : cette responsabilité nous est échue et toi comme moi faisons notre possible pour honorer la promesse que nos aïeux ont contractée. Sauf que ce n’est plus possible. Nous n’y arrivons plus, Saga. Je… – elle lissa le tissu de sa robe d’un geste distrait – C’est une destruction annoncée et je n’ai plus les moyens de la contrer.

— La planète n’en est pas à ses premiers bouleversements que je sache et jusqu’ici, vous avez toujours réussi à tenir la barre.

— Oui, jusqu’ici, comme tu dis. Mais, tu t’en rends compte comme moi, tous les jours : ce qui est – péniblement – contrôlé d’un côté, sombre de l’autre dans le chaos. Lorsque nous parvenons, au prix d’efforts que nous n’aurions jamais osé exiger de notre peuple ne serait-ce que vingt ou trente ans plus tôt, à remettre de l’ordre là où c’est nécessaire, quelque part quelqu’un fait en sorte que ces mêmes efforts soient réduits à néant. Et ce quelqu’un, c’est l’homme. Saga, ce n’est pourtant pas la première fois que nous avons cette conversation, je me trompe ?

— Non, c’est vrai. »

Le Pope avait répondu avec retard, alors que son esprit battait la campagne d’un passé proche, interpellé par les échos de débats similaires avec ceux qui étaient ses pairs, ses compagnons de vie, une part intégrante de lui-même. Le constat n’avait pas changé, admit-il in petto comme il acquiesçait d’un lent signe de tête. En empêchant les Portes de s’ouvrir, lui et les siens avaient concédé à l’humanité une nouvelle chance d’assurer sa survie par ses propres moyens. Au nom de quoi ? De l’espoir, paraît-il. Celui qui ne méritait pas d’être foulé aux pieds par des certitudes trop tranchées, induites par l’observation d’un quotidien forcément parcellaire. Celui selon lequel l’homme était encore capable de se sauver lui-même lorsque la nécessité s’en faisait sentir. Dans ce cas, il serait peut-être temps qu’il s’active, ne put-il s’empêcher de songer, sarcastique, avant de réaliser un peu tard que sa pensée lui avait échappé : en face de lui, Hilda se laissait aller contre le dossier de son fauteuil, son corps comme vaincu par un épuisement soudain.

« Combien êtes-vous ?

— D’après le dernier recensement, un peu moins de dix mille. »

Un chiffre qui avait drastiquement baissé, et bien loin de la dernière référence connue du Pope.

« Trop peu de naissances pour remplacer les décès, précisa Hilda sans entrain et, j’ai envie de dire, heureusement. Nous sommes si peu nombreux aujourd’hui que le risque de consanguinité devient de plus en plus problématique. Le cosmos, c’est une chose ; la capacité de l’utiliser comme il convient en est une autre. Et nous avons suffisamment de problèmes comme ça. »

L’espace d’un instant, Saga se surprit à regretter d’avoir cédé tantôt à la facilité et de ne pas avoir parcouru à pied la route menant au palais. S’il y avait consenti, il aurait eu l’occasion de juger par lui-même de l’état de la population asgardienne. Les comptes rendus des chevaliers envoyés là au moment de l’affrontement contre les Portes, avaient mis en évidence des campagnes désertées et un peuplement disparate dont l’essentiel était dorénavant concentré autour des principales seigneuries. Très peu d’enfants avaient été dénombrés et même si Saga s’était alors posé la question de savoir dans quelle mesure Hilda s’était arrangée pour les dissimuler aux membres du Sanctuaire, il avait néanmoins compris que la part de vérité dans ces observations était tout sauf négligeable.

« Quant aux plus âgés, je ne peux décemment plus les solliciter. Ils ont besoin de toute leur énergie pour vivre les années qu’il leur reste dans les meilleures conditions possibles, d’autant qu’ils ont déjà beaucoup fait.

— Je comprends. »

Hilda avait ouvert la bouche pour répondre, mais la referma. La lueur de défi qui avait brièvement illuminé son regard choisit elle aussi de se taire et elle finit par murmurer :

« Merci.

— Écoute, je sais que ça ne résoudra pas grand-chose à terme, mais je peux t’envoyer quelques chevaliers dotés de cosmos solides afin de te soulager, toi et les tiens. Au moins le temps de réguler ce qui peut encore l’être. Ils pourront prendre le relais des plus faibles et…

— Non. »

Le ton était ferme. Sans appel. Quasi brutal au point que Saga se redressât mais déjà l’Asgardienne reprenait avec un sourire d’excuse :

« Non, répéta-t-elle plus doucement. Je te remercie de ta proposition mais je préfère ne pas accepter.

— Pourquoi ? »

Le Pope avait ouvert les mains en signe d’incompréhension et le regard d’Hilda tomba sur elles, comme attiré par le chatoiement du saphir taillé en cabochon qui ornait l’anneau familial des Antinaïkos.

« Parce que nous sommes déjà trop dépendants du Sanctuaire et qu’une aide de votre part, en plus de celle que vous nous accordez chaque année, serait mal comprise et me serait reprochée.

— Même si c’est dans l’intérêt de tous ?

— Même. C’est une question de…

— Fierté ?

— On peut le voir ainsi, en effet. »

Le regard de la souveraine avait recouvré sa clarté habituelle, débarrassé des dernières lambeaux de la colère. Le gris-bleu de ses yeux soutenait l’attention de Saga qui finit par incliner la tête :

« Très bien. Comme tu voudras. Mais dans ce cas, qu’envisages-tu ?

— Je vais solliciter en priorité les sept Guerriers Divins ainsi que leurs familles respectives, indépendamment du tirage au sort. Cela déroge à nos règles qui limite leur participation à trois d’entre eux à chaque session afin de ne pas trop dégarnir nos défenses mais les dix-sept guerriers devraient malgré y pourvoir et en l’occurrence, je ne pense pas que quoi que ce soit nous menace, n’est-ce pas ?

— Non, en effet, concéda le Pope avec un sourire amusé.

— A nous tous, ma sœur et moi-même compris, nous devrions être capables de maintenir au moins le bon fonctionnement des courants océaniques en prévision de la saison des cyclones. Au moins pour cette année.

— Ce sera déjà ça.

— Saga… Tu as conscience, tout de même, que cette situation ne pourra pas perdurer encore bien longtemps, n’est-ce pas ? »

Une population en voie d’extinction, une fonction essentielle à la survie de l’humanité sur le point de disparaître et après… quoi ? Il n’avait pas de réponse à cette question même si dans le fond, ce n’était pas vraiment celle-là qu’Hilda lui posait.

Il prit le temps de la contempler alors qu’elle quittait son siège pour s’enquérir du dîner. Les années passaient sur elle sans laisser la trace de leur passage semblait-il, avec son corps toujours aussi mince et ses traits aussi purs, si ce n’était cette distance dans le regard qui n’existait pas quelques années plus tôt.

Quelques ? Trois ans ? Quatre à tout casser ?

D’accord. Et en tout cas, dans une autre vie.

* * *

Freyja et Hagen étaient déjà arrivés, installés au coin du feu à l’autre extrémité de l’immense salle de réception surplombée par l’escalier menant vers les étages. Sous les yeux attentifs – et disons-le tout net, franchement admiratifs – de son mari, la jeune femme chantonnait.

Son mince mais pur et harmonieux filet de voix parvint à Saga quand il poussa les portes et il s’immobilisa un instant, reconnaissant les notes familières d’un chant traditionnel scandinave2 qu’il avait déjà entendu au cours de ses séjours en Asgard. Un jour, Hilda avait entrepris de le lui traduire3 ; il esquissa un sourire torve en croisant le regard de Freyja qui acheva son refrain avant d’incliner la tête à son attention.

Ledit sourire acheva tout à fait de se transformer en grimace, tandis qu’il se prenait à douter de retrouver sous ce haut plafond et entre ces épais murs de grès rouge le confort du petit salon qu’il venait de quitter ; il n’avait jamais goûté l’austérité du palais d’Asgard, nonobstant le climat peu accueillant en sus. Néanmoins, les riches tapisseries de laine suspendues sur toute la longueur de la salle ainsi que les multiples points d’éclairage dispersés judicieusement afin de déboucher les ombres conféraient à la pièce aux dimensions pourtant respectables une intimité réconfortante. Même l’apparition de Siegfried et de son air revêche ne réussit pas à raviver la vigilance du Pope qu’il avait, pour l’heure, remisée dans un coin tranquille de son esprit. Quelque chose lui disait que le pire de son entrevue avec Asgard était derrière lui ; il pouvait bien se détendre un peu.

Il comprit aussi que le dîner se déroulerait en comité restreint lorsque les serviteurs survinrent pour le premier service sans qu’aucun autre Guerrier Divin n’eût fait son apparition. Siegfried, installé à la droite de Hagen, lui faisait face tandis que Freyja lui tenait lieu de convive la plus proche. Quant à Hilda, elle occupait le haut bout de la table ainsi que l’exigeait le protocole en vigueur dans l’enclave.

La conversation roula d’abord sur des sujets superficiels et insignifiants mêlant sollicitude courtoise à l’égard des membres du Sanctuaire – pour ceux qui étaient connus des Asgardiens – et nouvelles de la vie quotidienne d’Asgard qui n’avait de cesse de s’améliorer petit à petit en dépit de la “situation”, terme pudiquement employé par Freyja et dûment repris par les autres convives, sans provocation ostentatoire toutefois. Saga apprit ainsi que l’enclave était dorénavant autonome en énergie grâce à l’exploitation de ses ressources géothermiques profondes. Hormis quelques fermes parmi les plus reculées, la quasi-totalité des habitants était désormais desservie en électricité ce qui avait considérablement facilité la vie du plus grand nombre. Sans qu’aucun des Asgardiens présents n’eût besoin de le préciser, ils devaient cette avancée aux plus progressistes d’entre eux, à savoir les Megrez qui avaient argué des sacrifices déjà plus qu’insupportables demandés à la population pour justifier de cette entorse à un mode vie millénaire. Pas étonnant dans ces conditions que le scrutin se fût avéré aussi serré entre les Polaris et les Megrez, quand bien même ces derniers ne manquaient certainement pas de s’enrichir encore un peu plus sur le dos de leurs concitoyens.

Nul n’évoqua, non plus, l’intervention du Sanctuaire en Asgard quelques mois après les Portes. Ni le “nettoyage” qui en avait directement découlé. Sur le sujet, Saga avait déjà dit à l’époque tout ce qu’il avait à dire à Hilda qui avait encaissé la leçon sans mot dire et les dents serrées. L’homme auquel elle avait donné asile était un meurtrier d’enfants, point barre. Quant à la menace qu’il était susceptible de représenter pour le Sanctuaire, y compris en dépit de sa mort, le Pope n’avait pas jugé nécessaire d’en faire état à la souveraine et celle-ci n’avait rien demandé. Et ce, malgré la présence du chevalier du Sagittaire auprès de Rachel pour l’accomplissement de ce qui avait pourtant été présenté comme une vengeance toute personnelle. Du côté du Sanctuaire, certaines questions n’en demeuraient pas moins en suspens mais Saga s’était refusé à mettre le sujet à l’ordre du jour de son entrevue avec Hilda, pour cette fois tout du moins. En effet, les quelques oreilles asgardiennes acquises au Sanctuaire n’avaient rien rapporté à ce dernier qui pût laisser penser que la présence en Asgard de Dimitri Dothrakis au cours des dernières années y eût généré autre chose qu’une indifférence bienveillante à son égard. Ni sa disparition. Bien sûr, l’incendie déclenché par Rachel et Aioros avait été plutôt mal perçu – on ne brûle pas impunément l’une des ressources les plus précieuses d’Asgard, à savoir son bois – mais les récriminations n’étaient pas allées plus loin. Et les recherches discrètes, également menées par les oreilles en question, avait permis d’écarter a priori Asgard de la liste des candidats potentiels à la dissimulation d’armures d’or en ruine. Bref, l’enclave n’était pas une priorité aux yeux de Saga, n’en déplaise à sa compagne.

Hormis, évidemment, les devoirs qu’il se devait, en tant que Grand Pope du Sanctuaire, de remplir à l’égard des Asgardiens :

« Avant ma venue, Hilda m’a transmis vos prévisions pour l’année, commença-t-il après avoir vidé son verre de vin. Je suis sincèrement navré que vos récoltes n’aient pas été à la hauteur l’été dernier.

— Comme le précédent. Et celui d’il y a deux ans. »

Siegfried avait répondu avec brusquerie et le visage fermé. De toute évidence, l’énoncé de la vérité lui pesait et il fixait l’extrémité de sa fourchette tout en poursuivant :

« La pluie incessante à la fin du printemps a considérablement réduit nos rendements et nos réserves actuelles n’excèdent pas deux mois.

— La pêche va toutefois compenser une partie des pertes, temporisa Hagen. Avec l’argent, nous pourrons acquérir une partie de ce qui va manquer mais pas de tout, c’est vrai.

— Le Sanctuaire contribuera à hauteur de vos besoins, comme les années précédentes – Saga regarda du côté d’Hilda qui esquissa un sourire forcé – nous ferons un dernier point demain, avant que je reparte.

— Comme les années précédentes, oui, répéta Siegfried dans un marmonnement las, avant de fermer les yeux et de soupirer.

— Siegfried. »

Hilda avait tendu un bras en travers de la table pour poser sa main sur la sienne.

« Nous n’avons pas le choix, rappela-t-elle.

— De plus, cette situation est exceptionnelle. Qui sait ? Peut-être cette année sera-t-elle meilleure ? »

Freyja, demeurée silencieuse jusque là, eut elle aussi un sourire. Il ressemblait à celui de sa sœur mais en plus large et en plus lumineux et Saga se surprit à le lui rendre bien malgré lui.

« J’ai conscience de ce que représente pour vous cette dépendance financière, reprit-il à l’attention de Siegfried qui lui retourna un regard empli de doute. Vraiment. Et croyez bien que j’aimerais, moi aussi, qu’il en soit autrement, dans notre intérêt commun et afin que nos relations soient meilleures. »

Était-ce l’accent de vérité que Saga avait réussi à insuffler dans ses paroles ? Toujours fut-il que l’Asgardien assis en face de lui se détendit imperceptiblement. Le Pope était sincère ; il fallait croire que les autres convives l’avaient compris. Même Hilda lui adressa un remerciement muet pour la délicatesse dont il venait de faire preuve. Siegfried finit par hocher la tête et le coin de ses lèvres se retroussa. Légèrement. Sûrement un sourire à la Dubhe, conclut Saga, résigné à l’idée de ne jamais voir cet homme autrement que drapé dans cette espèce de hauteur que d’aucuns pourraient considérer comme de l’arrogance. Le Pope avait compris depuis longtemps qu’il n’en était rien et que Siegfried était sans doute l’homme le plus honorable et le plus humble qu’Asgard eût jamais connu. Peut-être trop d’ailleurs, pour son propre bien.

Le repas s’acheva mieux qu’il n’avait commencé, détendu voire même délesté des incertitudes sur l’avenir nourries par les Asgardiens. Le Sanctuaire avait beau ne jamais les avoir jamais rejetés – alors que le contraire tendait à se discuter – ils n’avaient jamais réussi à lui accorder une confiance pleine et entière d’aussi loin que Saga et les archives s’en rappelaient. Le Pope avait, par conséquent, agi à l’instar de ses prédécesseurs : fait contre mauvaise fortune bon cœur, et accepté cette défiance séculaire que nul n’était jamais arrivé à déconstruire.

Et, au fond, il ne s’en sortait pas si mal.

* * *

« Merci pour tout à l’heure. »

Hilda l’avait accompagné jusqu’à la suite préparée à son attention, au dernier étage du château. Il y trouverait tout le confort nécessaire, ainsi qu’un accès internet par satellite. A sa demande la souveraine avait sacrifié quelques années plus tôt ses modes de communication à l’ancienne pour se doter de cette nouvelle technologie qui lui permettait ainsi d’être contactée à tout moment lorsque les circonstances l’exigeaient. Depuis, les quelques Asgardiens qui avaient noué des liens avec l’extérieur se rendaient régulièrement au palais pour profiter de la connexion ainsi offerte et la souveraine avait fini par admettre à demi-mot que, oui, elle en appréciait les fonctionnalités.

« Siegfried est toujours très inquiet, parfois je me dis qu’il réussit l’exploit de l’être encore plus que moi ! Plaisanta Hilda en précédant Saga dans ses quartiers.

— Tu as de la chance d’avoir un homme tel que lui à tes côtés. Il est aussi fort que fiable, même si…

— Même si ?

—… Tu ne dois pas rire tous les jours en sa compagnie.

— Hm, Saga, je ne sais pas quel genre d’idée tu t’es mis en tête mais Siegfried n’a jamais été qu’un ami pour moi. Voire même un frère.

— Oh.

— Oui, Oh. Les lieux te conviennent-ils ?

— C’est parfait, merci. Il me semble toutefois qu’à ses yeux, tu es bien différente d’un sœur. »

Après avoir déposé son sac de voyage sur le canapé qui faisait face à la cheminée, Saga se retourna vers Hilda, les mains dans les poches.

« Je n’ai pas raison ?

— Tu dis ça parce qu’il te battait froid à l’époque ? Ironisa-t-elle.

— C’est possible, oui. Mais j’ai pu constater ce soir qu’il te regarde de la même façon qu’il t’a toujours regardé.

— Alors c’est dommage. Pour lui.

— Tu ne l’aimes pas.

— Non. Pas comme il le souhaiterait, en effet. »

Elle était toujours aussi belle, décidément. Face à son corps élancé dissimulant une force peu commune, l’élégance racée de ses traits et son port de tête qui à lui seul concentrait tout ce que son sang asgardien charriait en elle en terme d’assurance, de courage et de fierté, il était difficile pour les hommes de conserver leur sang-froid. Saga Antinaïkos, chevalier d’or des Gémeaux et Pope auto-proclamé du Sanctuaire n’avait pas fait exception.

Une bouffée de nostalgie embruma momentanément ses sens alors qu’il se revoyait dans ce même palais, son bras autour de la taille souple et nue de la souveraine en train de rire aux éclats. Combien de semaines avait-il passées ici à l’époque, délaissant ses obligations à la recherche d’un oubli impossible à trouver ? Cette parenthèse n’avait toutefois pas été déplaisante en ce qu’elle lui avait permis de mettre de côté, au moins pour un temps, les ombres qui n’avaient alors de cesse de l’attirer dans les tréfonds d’une dépression qui, cycliquement, se rappelait à son mauvais souvenir. Il avait même cru qu’une autre existence était possible, sans Kanon, sans Rachel, qu’il pourrait même – fou qu’il avait été ! – être heureux.

Aussi beau et tentateur qu’il fût néanmoins, un mensonge restait un mensonge. En s’illusionnant lui-même, il avait aussi trompé cette femme qui n’avait pas mérité le rôle de substitut dans lequel il l’avait enfermée à son insu.

Elle s’était rapprochée de lui, réalisa-t-il comme l’instant présent se surimposait aux souvenirs et que son regard accommodait de nouveau sur le beau visage levé vers lui.

« Souhaites-tu que je te tienne encore un peu compagnie ? Lui demanda-t-elle avec simplicité.

— Non. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. »

Il avait répondu sur le même ton et se prit à espérer que, même s’il l’avait probablement déçue, elle ne lui en tiendrait pas rigueur. Elle avait eu raison de le proposer. En d’autres temps, il aurait sûrement accepté.

Se penchant vers elle, il appuya ses lèvres sur son front, l’épaisse frange argentée lui chatouillant le nez.

« Tu mérites mieux, crois-moi. »

* * *

D’accord, il l’avait blessée. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas déchiffrer le dernier regard qu’elle lui avait lancé en quittant la suite, empli d’amertume et de ce qui ressemblait bien à de l’humiliation. D’abord, il avait remis en question en son engagement ; ensuite il avait repoussé ses avances ou comment meurtrir et la souveraine, et la femme. Score compte double, félicitations.

Malgré la désorientation qui compliquait sa lecture du temps, Saga savait qu’il n’était pas aussi tard que le laissait penser l’épaisseur de la nuit par-delà les fenêtres des ses appartements qu’il avait fini par quitter pour tenter de retrouver la bibliothèque, histoire d’y trouver de quoi se changer les idées. Les Asgardiens avaient coutume de dîner tôt et de s’abstenir de veiller inutilement à fins d’économies de bois et de cire. Bien sûr, cette nécessité d’antan relevait désormais plus de la tradition qu’autre chose, à présent que l’électricité avait remplacé les bougies et que la chaleur du sous-sol était mise à contribution pour chauffer la plupart des bâtiments en complément des flambées. Néanmoins, ils avaient conservé leurs habitudes, en l’occurrence bien peu raccord avec celles du Pope qui ne fermerait pas l’œil avant trois heures du matin, dans le meilleur des cas. Parfait, il aurait ainsi tout le temps de ressasser son manque de délicatesse et de réfléchir à un moyen de se rattraper. Il n’avait pas les moyens, en ce moment, de se mettre Asgard à dos en sus de tout le reste.

Appeler Rachel pourrait être une bonne idée. Quoique. Les deux femmes ne s’étaient jamais vraiment entendues – sûrement parce qu’elles se ressemblaient un peu trop, dixit une petite voix sarcastique qu’il fit taire avec agacement – et Rachel n’était pas au courant de son aventure avec Hilda. Non que cela risquait de poser un problème néanmoins il n’avait pas envie de s’en assurer, là, tout de suite.

Et plus tard ?

Non plus, non.

Son frère alors ? A vrai dire, il était bien incapable d’affirmer ou d’infirmer que son jumeau savait pour sa liaison passée avec Hilda. Il ne se rappelait pas lui en avoir parlé mais en quoi était-ce une garantie quand ils partageaient jusqu’au dernier atome de leurs êtres ? Toutefois, Kanon et la subtilité n’étaient pas les meilleurs amis du monde or Saga avait un urgent besoin de renforcer le peu dont la nature l’avait gratifié en la matière.

Bah, il finirait bien par trouver. Augmenter la contribution du Sanctuaire pour cette année par exemple. Ou bien relâcher la surveillance du Sanctuaire sur l’enclave. Dimitri était mort et reprocher à un Asgardien son sens de l’hospitalité revenait à piétiner son honneur. Rachel avait parlé d’erreur ; il s’agissait là du terme que Saga avait lui-même employé avec Hilda à ce sujet pour ne plus y revenir mais au fond cette erreur en était-elle vraiment une ?

Saga exhala un soupir ennuyé alors qu’il tournait à l’angle du couloir. Dans son souvenir, la bibliothèque se trouvait dans cette aile du bâtiment. Rien ne disait qu’ils seraient toujours en vie, tous autant qu’ils étaient, ses compagnons, Rachel, lui-même, si Dimitri n’avait pas envoyé ses hommes sur le site des Portes.

Non, à la vérité, trois heures du matin, c’était une prévision optimiste. Avec ce qui tournoyait sous son crâne, s’il réussissait à fermer l’œil ne serait-ce que quelques minutes avant le matin, il pourrait s’estimer chanceux.

Ce fut la musique qui suspendit son pas au beau milieu de sa quête nocturne. Cristallines, les notes s’élevaient dans le silence pour traverser une porte fermée un peu plus loin sous laquelle il apercevait un rai de lumière. Un instrument à cordes devina-t-il tandis qu’il se rapprochait, attiré par la mélodie. En émanait une nostalgie qui lui serra la gorge. S’il aimait la musique – toutes sortes de musiques – il était rare, voire exceptionnel qu’il en fût ému au-delà du raisonnable. Pourtant, l’harmonie ainsi délivrée dans la nuit, et toute simple au demeurant, remuait en lui des ressentis dont il avait oublié jusqu’à l’existence.

Une main posée contre le montant de la porte, il avait incliné la tête et fermé les yeux, tout entier absorbé dans la mélodie. Par la mélodie. C’était comme si son être était aspiré par les circonvolutions quasi hypnotiques des notes qui s’enroulaient sur elles-mêmes, subtilement différentes à chacune de leurs itérations pour donner lieu à des variations sans cesse plus rapprochées.

Un sentiment d’urgence, d’abord vague, soudain impérieux, l’extirpa de sa léthargie et relevant brusquement le front, il recula d’un pas pour s’arracher au piège au moment même où s’ouvrait la porte devant lui.

« Qui êtes-vous ? »

La question, ou plutôt l’injonction, avait fusé, mue par une voix furieuse et bien qu’encore sonné, Saga avait déjà récupéré assez de contenance et s’avançait de nouveau vers la porte en entrer dans sa lumière.

Un « Oh » prononcé d’une voix plate résuma la réaction de Mime lorsqu’il reconnut le Pope du Sanctuaire. Celui-ci avait plissé les yeux : le halo lumineux derrière la silhouette qui s’encadrait dans la porte rendait son identification difficile.

Toutefois :

« Mime de Benetnash, guerrier divin d’Eta, énonça-t-il sur le même ton. J’aurais dû m’en douter. »

Quel imbécile. Il s’était laissé avoir comme un apprenti !

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Cette fois, le ton était clairement agressif et Saga répondit sèchement :

« J’ai entendu de la musique. »

Le sourire mince qui s’esquissa lentement sur le visage de son vis-à-vis conféra à son erreur une saveur plus amère encore, que ne tempéra qu’à peine la soudaine certitude que le jeune Asgardien n’avait aucune idée de sa présence. Il n’avait fait que jouer de son instrument ; pas voulu s’en prendre à qui que ce fût.

« J’espère que vous avez apprécié, répliqua toutefois l’autre homme sans rien masquer de la provocation sous-jacente.

— C’était intéressant », admit Saga non sans mauvaise grâce avant de reprendre : « Pourquoi n’avez-vous pas participé au repas ? Puisque, a priori, vous logez ici et que vous faites partie de la garde de Hilda au même titre que Dubhe et Merak.

— Sûrement parce que je n’ai rien à vous dire. »

L’insolence était manifeste. Toutefois, Saga sut se rappeler à temps ce qui la motivait et le voile de sang qui recouvrait déjà ses pupilles disparut aussi vite qu’il était apparu. Benetnash. Le clan considéré comme l’instigateur principal de la rébellion de 1951(4), lorsque Asgard avait manifesté son souhait de s’affranchir de la tutelle du Sanctuaire. Un souhait tué dans l’œuf par la grâce de Dôkho mais aussi de son propre père qui, en dépit de son jeune âge à l’époque, avait su mettre à l’épreuve son arrogance naturelle face à des adversaires qui se trouvaient aussi bien pourvus que lui dans ce domaine. Un souhait qui avait valu au clan en question d’être châtié de la plus exemplaire des manières, en présence de Shion qui avait ordonné et fait exécuter la sentence par les Asgardiens eux-mêmes.

« Je vois.

— Vraiment ? »

Dans le regard orangé du guerrier divin, plus petit que lui de deux bonnes têtes, Saga déchiffrait de la haine pure. Cette vieille histoire, oui, Hilda lui en avait touché quelques mots à l’occasion pour lui dresser le tableau d’une famille aujourd’hui désargentée et dont tous les membres avaient fini par disparaître à l’exception du benjamin de la dernière génération en date. « Ils ont payé assez longtemps et assez cher », avait-elle argué avant de lui demander d’annuler l’autre volet du châtiment qui avait constitué en la spoliation des biens familiaux au profit de tous les autres clans.

Saga avait refusé. Non par égard pour la décision de son prédécesseur mais par principe. Et par précaution, aussi, oui. Parce que n’importe quel membre du Sanctuaire, Pope ou pas Pope, connaissait les tenants et les aboutissants de la longue et conflictuelle relation entre le Sanctuaire et Asgard et savait que cette dernière n’avait, en réalité, jamais accepté la domination grecque. Si cette « association » avait perduré pendant si longtemps, au-delà de la promesse soit disant divine qui en était à l’origine, c’était aussi parce que le Sanctuaire avait su imposer sa volonté à ce peuple farouche et entêté. Il ne s’en était pas fallu de beaucoup pour qu’un demi-siècle auparavant, Asgard regagnât son indépendance. Or, qui disait indépendance, disait perte de la maîtrise du Sanctuaire sur la sauvegarde de l’humanité telle qu’il s’était engagé à l’assurer quelques deux mille et quelques années plus tôt. Et ça, c’était inenvisageable.

Ceci étant :

« Vraiment, répliqua Saga avec dans le ton, un respect empreint de froideur mais que l’autre ne lui avait pas témoigné. Vous n’êtes certes pas coupable de la forfaiture de votre aïeul, néanmoins je considère, à l’instar de mon prédécesseur, qu’il est souhaitable pour le Sanctuaire comme pour Asgard de garder en mémoire que le respect de nos engagements mutuels passe par une saine et pérenne collaboration.

— Souffrez dans ce cas que je conserve par devers moi et ne partage pas avec vous le peu que notre « collaboration » a su ne pas détruire. Je vous souhaite un bon séjour en Asgard. »

Et la porte de claquer dans le silence du couloir, rendu à l’obscurité.


1Epilogue de Fragments

2« Ramund » – version proposée ici par Myrkur

3Traduction des paroles traditionnelles.

4Lire « Orgueil et Liberté » – préquelle à UDC, rédigée par Chrysos.

7 réflexions sur “Nouvelle Ère – Émergence – Chapitre 7

  1. A nouveau un très bon cru !

    La complicité entre Rachel et Saga est touchante.
    Au moins, les Portes, auront servies à une prise de conscience de la responsabilité du Sanctuaire non seulement dans l’entraînement des futurs chevaliers mais également du rôle moral du Pope envers ces apprentis (qualifiés ou pas).

    Kanon n’en est qu’au début avec Andréas Jr… Il a enfanté un « monstre », Dohko doit déjà se douter que son successeur ne vas pas privilégier l’équilibre et la tempérance de son signe !

    Saga à Asgard… outre le jeu diplomatique avec Hilda (très bien mené), j’avoue avoir attendu avec impatience sa rencontre avec Mime. Saga va-t-il déjà déceler le potentiel de Oskana et Pia ?
    Si Mime savait qu’il est le nouveau précepteur de la future haute hiérarchie du Sanctuaire, il s’étranglerait certainement avec les cordes de sa harpe.
    En tout cas, heureusement que Saga n’a pas emmené Angélo avec lui dans ses bagages, l’entrevue aurait été moins diplomatique (hi hi hi).

    Hâte de lire le prochain chapitre !

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    • Merci beaucoup ! Je suis très contente que ce chapitre 7 t’ait plu 😀

      Les Portes ont été utiles par plusieurs aspects et la prise de conscience du Sanctuaire à l’égard de ses apprentis en fait partie. Bon, c’est peut-être un peu tard, ceci dit XD

      Junior est effectivement un « monstre » dans son genre, un monstre de cosmos, mais aussi un monstre d’enfant en devenir, pas merci à papa et à tonton de ce point de vue -_- Comme on dit : « bon sang ne saurait mentir » ! (j’ai déjà dit que j’étais très cliente de la sagesse populaire ? :-p)

      Saga, parmi ses pairs, ne fait pas partie de ceux qui présentent une « sensibilité » particulière à autrui. Il peut détecter des cosmos, oui, mais il faut que ceux-ci soient éveillés et « en état de marche » si je puis m’exprimer ainsi. D’autres, parmi les chevaliers d’or, ont une sensibilité bien plus affûtée. De fait, ici, il ne peut pas détecter la présence d’Oksanna et de Pia, hormis de façon très distraite en mode « tiens, il y a deux gamines dans les parages » avant de passer à autre chose.

      Sinon, oui, j’avoue que la confrontation Saga/Mime a été assez délicieuse à raconter et tu as tout à fait raison : s’il savait, Mime s’en étranglerait volontiers XD

      Ah ah, un Angelo en Asgard… XDDD

      Merci pour ton enthousiasme et ta fidélité !

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  2. Ce chapitre confirme l’excellence du récit. C’est remarquablement bien écrit, comme toujours, mais les thèmes abordés sont aussi remarquables.

    Pour commencer, J’ai bien aimé le début avec Dohko qui se propose de veiller sur bébé Andréas. Cela confirme en quelque sort la passation de flambeau qu’il a initié malgré lui un peu plus tôt. C’est vraiment triste pour Thétis, en tous cas.

    La venue de Saga en Asgard, ensuite, réveille les vieilles histoires. Là c’est Siegfried qui est à plaindre. Comme disent les jeunes, il s’est bien fait friend-zoné. Les échanges entre Saga et Hilda étaient savoureux à souhait. On en apprend autant de leurs dialogues que des non-dits sur leur relation passée.

    Et la fin avec Mime était magistrale. C’est très malin de réexploiter ainsi les thèmes abordés dans Orgueil et liberté. A l’époque, je n’avais écrit cela que pour montrer que les Asgardiens étaient épris de liberté mais se tiraient souvent une belle dans le pied à cause de leur fierté séculaire. Tu prolonges cela magnifiquement en montrant toutes les conséquences qu’ont peu avoir cette tentative de scission à l’échelle du clan de Mime.

    J’ai vraiment hâte de lire la suite et de savoir si tu comptes prendre en compte SOG dans ton histoire.

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    • Merci infiniment pour ces compliments *s’incline* : j’essaie de faire en sorte de mettre en ligne des chapitres les plus aboutis possible, tant sur le fond que sur la forme… ce qui nous change beaucoup d’UDC dont une bonne partie, surtout le début, a quand même été écrit et posté à la hussarde XD C’est en forgeant qu’on devient forgeron, et j’ai énormément appris tout au long de ces presque 20 ans, notamment qu’il vaut mieux prendre le temps qu’il faut, plutôt que de se précipiter.

      Dôkho est sur la fin, il le sait et ils le savent. De fait, il ne sera pas le maître de Junior, il y a donc une certaine frustration chez lui à l’idée qu’il ne transmettra pas l’enseignement propre à la charge de la Balance. Toutefois, cette passation reste importante et le peu qu’il peut apporter à cet enfant vaut mieux que rien du tout. D’une certaine façon, il contribue ainsi à commencer à aligner l’enfant sur les harmoniques de son signe, et ce sera probablement important pour la suite.

      Thétis est face à un combat pour lequel elle n’a pas reçu d’entraînement et elle doit se débrouiller toute seule. Il y a là un autre genre de dépassement de soi (au sens littéral du terme) qu’elle doit affronter et ce ne sera pas facile.

      Oui, Siegy est totalement dans la friend-zone, le pauvre ! XDDD le pire, c’est que j’aime beaucoup ce personnage et j’ai de la peine pour lui parce que ça ne doit pas être facile au quotidien d’être aussi proche de la femme qu’il aime sans aucun espoir de retour. On peut facilement devenir aigri dans une telle situation mais Siegy a trop de noblesse et d’honneur en lui pour se laisser aller à la facilité. Je le trouve très digne face à Saga pour le coup, sachant ce qui s’est passé entre le Pope et Hilda.

      Ceux deux-là, d’ailleurs, se connaissent bien et ma foi, si le destin en avait décidé autrement, ils auraient constitué un couple solide et auraient peut-être réussi à réconcilier Asgard avec le Sanctuaire. Malheureusement, cela n’a pas été possible.

      « Orgueil et liberté » est l’une des pierres angulaires de Nouvelle Ere, tu n’imagines pas encore à quel point 😀 Je n’en dirai pas plus, tu découvriras les choses au fur et à mesure mais pour titiller ta curiosité, je pose une question : pourquoi seul le clan Benetnash semble avoir été châtié alors que c’est Albérich le Treizième – donc le clan Megrez – qui a été choisi comme champion à l’époque ? *ricane*

      Je te remercie donc cent fois d’avoir écrit cette side-story, elle m’a été infiniment utile !

      La suite arrivera sans doute en décembre (entre les deux, il y a le NaNoWriMo) et quant à savoir si j’ai pris SoG en compte… surprise !

      Encore une fois merci pour ta fidélité et ton intérêt pour cette histoire, cela me touche énormément !

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  3. De rien pour la side. Le principe des fanfics (et des fanfics de fanfics du coup) c’est d’écrire sur les choses que l’on aiment. C’est donc à moi de te remercier encore une fois pour cette belle aventure.

    En ce qui concerne ton oeuvre, tu es dure avec toi-même. C’était aussi excellent il y a (presque) vingt ans que maintenant.

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  4. Tu m’étonnes que Saga ne veuille pas que Rachel l’accompagne à Asgard… C’est déjà assez compliqué sans rajouter de l’huile sur le feu, hein.

    La situation d’Hilda est vraiment assez peu enviable, je trouve. Elle dirige un Asgard en pleine déréliction, de plus en plus incapable d’assumer sa charge vis à vis de l’humanité. Ceci sans guère de soutien extérieur (vu que je doute que le Sanctuaire puisse être considéré comme un vrai soutien même s’il y a aide financière…) et en faisant face à l’opposition à l’intérieur. Et elle est aussi seule en tant que femme qu’en tant que souveraine, donnant un peu l’impression de ne pouvoir compter que sur Freya et Siegfried (qui est vraiment dans une posture difficile, le pauvre. On dirait Jorah dans Game of Thrones). Il faut vraiment être solide pour tenir le coup dans ces conditions. Je la trouve de ce fait assez admirable!

    J’ai beaucoup aimé la confrontation de Saga avec Mime. Il n’a peur de rien, celui-là! Ce n’est pas ce à quoi je me serais attendue de ce personnage dont j’avais une vision plus « douce », c’est intéressant.

    Je crois que tu fais le NaNo, alors j’espère que ça se passe bien!
    A bientôt,
    Lily

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    • Hello m’dame !

      Saga doit prendre les décisions qui s’imposent et avec les années, a progressé sur la voie du compromis et de la diplomatie. Bon, ce n’est pas encore tout à fait ça, mais enfin… Donc Rachel comprend bien sa position même si ça l’agace. Son côté revanchard s’accorde mal avec le fait de devoir composer avec une personne qu’elle associe à son malheur personnel (même si dans les faits, Hilda n’est pour rien dans tout ça).

      Hilda est dans une position très compliquée, en effet. Elle est responsable de son peuple et à cet égard lui doit protection et assistance. Sauf qu’elle n’y parvient quasiment plus. En outre, les responsabilités impliquent bien souvent une grande solitude : à la fin, il n’y a qu’une seule personne qui doit décider et endosser les conséquences des dites décisions. Tout cela lui pèse terriblement car elle aime son peuple, elle aime sa terre et son impuissance la ronge sans qu’elle puisse la partager avec quiconque, y compris ses proches parce qu’alors, elle les plongerait dans l’angoisse ce qu’elle ne souhaite pas. Donc elle fait contre mauvaise fortune bon cœur, mais ce n’est pas facile tous les jours.

      Le Sanctuaire est toujours venu en appui d’Asgard. Le fait est que pour ce qui concerne l’action principale dont Asgard a la charge – le contrôle du climat donc – le Sanctuaire ne peut rien faire directement. Seul un cosmos asgardien peut contribuer à cette tâche et tu découvriras un peu plus tard en quoi il est différent du cosmos des membres du Sanctuaire. Donc Saga apporte son aide manière indirecte, en soutenant Asgard financièrement puisque leurs ressources s’amenuisent et qu’ils ne peuvent plus se suffire à eux-mêmes, ceci afin de leur permettre d’accomplir leur devoir séculaire. C’est toujours ça. C’est au moins ça.

      Tiens, je n’avais pas fait le parallèle mais, oui, Siegy est un peu dans la même position qu’un Jorah, c’est vrai. J’aime vraiment beaucoup Siegy, ça fait du bien d’écrire sur un personnage qui respire la noblesse et l’honneur de bout en bout. Il est parfait cet homme-là ! Mais malheureusement, la perfection faite homme ne suffit pas toujours, en tout cas pour Hilda. Je le trouve d’autant plus digne de considération dans sa fidélité à sa souveraine et Saga ne s’y trompe pas.

      Je ne sais pas pourquoi le personnage de Mime a évolué dans cette direction dans mon imaginaire, mais je l’associe à un sentiment de frustration qui est resté à son sujet dans mes souvenirs du visionnage d’Asgard (ce qui remonte à un certain nombre d’années. Voire un nombre certain, ahem…). Il m’avait semblé disposer d’un certain caractère sous sa douceur apparente, même si dans le fond, il le doit à un passif plutôt douloureux. C’est d’ailleurs ce ressenti que j’ai utilisé dans l’UDC!verse pour le développer dans la direction donnée. Je suis contente que tu trouves cette approche intéressante 🙂

      Le Nano se passe bien, j’ai passé l’objectif il y a déjà 4 jours (je suis une vieille briscarde du Nano donc j’ai quelques automatismes réglés comme du papier à musique XD) donc maintenant, je scribouille à un rythme beaucoup (beaucoup !) plus cool.

      Merci beaucoup pour ton retour sur ce chapitre, je suis très heureuse qu’il t’ait plu ! Bon WE et à bientôt 😉

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