Nouvelle Ere – Emergence – Chapitre 11

Fort Meade, Maryland, Etats-Unis d’Amérique, avril 2006

national-security-agency-nsa_5153941Il n’était pas du matin. Il ne l’avait jamais été mais le monde du travail s’en cognait joyeusement aussi fût-ce avec son habituel soupir exténué que Stanley Wiggins appuya sur le bouton du distributeur, la tête basse, un dossier pendu au bout de son bras ballant.

De ce café-là, ou de celui que d’autres plus réveillés que lui préparaient chaque matin dans la salle de pause de son étage, il ne savait pas lequel était le plus infâme. Les quatre dernières années passées à la NSA ne lui avaient toujours pas permis de les départager mais s’il avait du choisir, disons que celui de la machine était plus supportable. Sûrement parce qu’il n’était pas obligé de faire la causette à qui que ce fût à partir du moment où sa tasse était remplie.

« Salut Stan ! »

Et. Merde.

« Salut, heu… »

Le prénom ne lui venait pas : tant pis, l’autre avait déjà poursuivi sa route. Tant mieux. Se détournant du distributeur, Wiggins s’achemina vers l’autre aile du bâtiment à une allure mesurée. Il avait une moquette et un costume à préserver. Enfin, costume… Si tant était qu’on pût qualifier ainsi l’ensemble veste-pantalon qu’il s’était résolu à acquérir pour quelques dizaines de dollars lors de sa nomination et dont le tissu était d’une qualité telle qu’il demeurait froissé en toutes circonstances et quels que fussent ses efforts. Il aurait pu en acheter un autre de meilleure facture, son compte en banque le lui permettait largement ; il avait cependant passé trop de temps en jean et en tee-shirt avant d’accéder aux hautes sphères pour se résoudre à un achat qu’il considérait encore aujourd’hui comme inutile. Il ne serait pas plus efficace qu’il ne l’était déjà, sanglé dans un costume Hugo Boss.

Une marque allemande. Hérétique.

Perdu dans ses pensées, il faillit rater la bonne porte et reculant de quelques pas pour se positionner devant, il tomba sur son reflet dans la cloison vitrée adjacente. Et soupira de nouveau avant de passer une main résignée à son inutilité dans les mèches de cheveux châtain qui retombaient, raides et ternes, le long de son crâne et ses joues, et couvraient avec peine son front trop blanc et trop haut à son goût. Un style tout aussi peu réglementaire que le reste, songea-t-il et qui lui rappelait une fois de plus à quel point il devait tout à ses capacités intellectuelles et rien au reste. Maigre consolation, mais consolation tout de même et ce fut d’un pas décidé qu’il pénétra dans la salle d’interrogatoire.

* * *

La forêt s’étendait bien plus loin qu’il ne l’aurait imaginé. Assis sur une chaise inconfortable depuis le début de la matinée, Thomas J. Orwell contemplait le paysage par-delà l’unique fenêtre de la pièce. Celle-ci n’était pas beaucoup plus meublée que l’endroit où il avait passé les dernières quarante-huit heures, probablement dans les sous-sols d’une annexe du Pentagone. Pour le vérifier, il aurait fallu qu’il pût voir où on l’avait emmené depuis l’aéroport, un exercice pour le moins délicat lorsqu’on avait les yeux bandés.

La porte s’ouvrit sur un homme qu’il n’avait jamais rencontré, mais dont il connaissait le visage pour l’avoir vu en photo : Stanley Wiggins, le directeur adjoint de la NSA.

« Bonjour, fit simplement l’homme en refermant derrière lui, avant de poser un mince dossier sur la table dont les pieds étaient scellés dans le sol. Comment allez-vous, Caporal Orwell ?

— Bien, Monsieur.

— On ne vous pas trop maltraité ? »

Orwell lui jeta un regard que l’autre lui retourna, impavide. Alors qu’il s’apprêtait à passer une troisième nuit sur l’étroite couchette qui équipait la pièce où il avait été enfermé – non : consigné lui avait dit l’officier – à son retour aux États-Unis, deux hommes en costume anonyme l’en avaient extrait, non sans lui avoir de nouveau enfilé une cagoule et passé outre la surveillance exercée par un soldat en poste devant sa porte dont les protestations étaient restées lettre morte ainsi qu’il avait pu l’entendre en passant devant lui. Et depuis…

« Non, Monsieur.

— Avez-vous déjà été interrogé ?

— Non, Monsieur. »

Il n’avait vu personne pendant toute la durée de son séjour dans la “salle de repos” ainsi qu’il était d’usage de désigner les cellules où les militaires étaient gardés au secret dans le cadre d’enquêtes internes et officieuses, ignorées de tous si celui qui en était à l’initiative en exprimait le souhait. Dans tous les cas, la stratégie était bien rodée : maintenir le personnel concerné dans le silence et l’attente, assez longtemps pour ébranler son mental et instiller le doute en lui. Peu importait la nature de ce dernier, bien souvent d’ailleurs sans le moindre rapport avec l’enquête en cours, du moment qu’il permettait de briser les premières résistances et par voie de conséquence, de faciliter les “échanges”.

Orwell, toutefois, s’était vu épargner ce traitement et il ne savait pas pourquoi.

« Qu’est-ce que je fais ici, Monsieur ?

— Vous savez où nous sommes ?

— Au siège de la NSA, Monsieur.

— Caporal Orwell, le général Corman est mort, vous étiez au courant ?

— Oui, Monsieur. Sa veuve m’a écrit pour m’en informer. C’est une grande perte pour la nation, Monsieur.

— Et vous a-t-elle dit comment il est mort ?

— Une crise cardiaque. Pendant une partie de pêche. »

Orwell avait répondu spontanément, sans la moindre hésitation et sans ciller. L’oreillette discrètement logée dans l’oreille de Wiggins demeura silencieuse. Tout était normal.

« Caporal… » Il s’installa en face du jeune militaire, les pieds en acier de la chaise crissant sur le carreau alors qu’il se rapprochait de la table. « Le général tenait-il un journal ?

— Oui, Monsieur. Il y consignait chacune de ses journées.

— Y aviez-vous accès ? »

Une légère tension venait d’être détectée dans l’œil du soldat. Les capteurs disséminés dans la pièce jouaient leur rôle à la perfection et l’analyste comportemental installé quelques étages plus bas venait de l’alerter.

Wiggins subit l’examen silencieux d’Orwell sans broncher. Le soldat hésitait à répondre et ne s’en cachait pas. Il était prudent. Et il avait raison.

« Hier soir, j’ai envoyé deux hommes vous récupérer au Pentagone, où vous n’auriez pas dû vous trouver. Car c’est ici que vous deviez être conduit dès votre arrivée.

— Monsieur ? »

De la confiance. C’était de la confiance qu’il devait donner à cet homme s’il voulait qu’il lui parlât.

« Le journal que tenait le général Corman a disparu lors d’un cambriolage dans son appartement de Washington. Qui a eu lieu le jour de sa mort dont nous avons, de fait, des raisons de croire qu’elle n’est pas naturelle. Aussi, tout ce que pourriez savoir au sujet de ce journal nous serait extrêmement précieux, rajouta-t-il après avoir laissé le temps à Orwell de s’imprégner de ses révélations. Nous nous devons de prendre en considération le risque que des informations dangereuses pour la nation soient inscrites dans ce journal – il leva une main apaisante en réponse au haut-le-corps du caporal – mais aussi d’identifier le meurtrier du votre ancien supérieur par tous les moyens possibles. »

D’abord, le caporal resta silencieux, son regard absent rivé sur le dossier anonyme posé sur la table. A l’intérieur, Wiggins avait glissé des photos de Corman prises à la morgue. Mais quelque chose lui disait que les montrer était inutile.

« Monsieur… »

Orwell était sorti de son apparente rêverie pour jeter un coup d’œil circulaire dans la pièce. Wiggins comprit :

« Je n’ai qu’à actionner cet interrupteur, que vous voyez là-bas – il désigna du doigt un petit boîtier blanc et anonyme encastré sous celui commandant le plafonnier – et les micros présents dans cette pièce seront coupés. Est-ce que c’est ce que vous souhaitez ? »

L’autre eut un hochement de tête. Wiggins se leva avec un clignement d’œil en direction de la caméra la plus proche qui eut raison des protestations dans son oreillette.

« Pourquoi me suis-je retrouvé au Pentagone, dans ce cas ?

— Je ne pourrais répondre à cette question que lorsque je saurais ce qu’il y a dans le journal du général Corman. Il est possible que les deux sujets soient liés.

— Est-ce que vous avez une piste ? Je veux dire, soupçonnez-vous quelqu’un ?… Monsieur ?

— C’est la police militaire qui enquête sur la mort du général. La NSA s’occupe du cambriolage, même si nous échangeons certaines de nos informations. Après tout, nous appartenons au même ministère.

— Certaines ? »

Ce garçon était décidément loin d’être un idiot et Wiggins ravala un sourire. Il avait décortiqué le dossier d’Orwell : probité et loyauté constituaient les maîtres mots à la fois de sa carrière et de l’arrêt brutal imprimé à cette dernière. Parce qu’il avait choisi de demeurer fidèle au général Corman au mépris du respect de la chaîne de commandement, il l’avait payé d’un aller qui se voulait simple direction l’Afghanistan sans espoir d’avancement au cours des prochaines années si ce n’était à titre posthume. Aussi, s’il y avait une personne en qui il pouvait avoir confiance pour résoudre le mystère Corman, c’était bien le caporal Orwell.

« Le Sanctuaire a été interrogé à ce sujet. »

Le soldat eut un frémissement et Wiggins devina son indignation avant même qu’il ne l’exprimât :

« C’est impossible, ils ne feraient jamais une chose pareille ! Ils respectaient le général Corman, ils… »

Orwell secoua la tête, l’air soudain égaré et Wiggins réalisa soudain à quel point il était jeune. La barbe qui lui avait poussé aux joues et au menton depuis trois jours était trop blonde et trop clairsemée pour lui conférer les années qui lui manquaient pour affronter un autre genre d’adversaires que ceux qu’on l’avait envoyé combattre un an plus tôt.

« Je vous crois. »

Devant le regard à la fois interrogatif et reconnaissant que le militaire leva vers lui, les épaules de Wiggins s’affaissèrent sous l’effet d’un poids qu’il découvrait mais dont il était incapable de définir la nature. Il lui fallut consentir un effort pour se redresser et se reconcentrer sur l’objet de l’entretien :

« Ceci étant, caporal, Vous connaissiez bien le général Corman. Si j’en crois votre dossier, vous l’avez accompagné depuis la fin de votre formation jusqu’à son… départ en retraite. Y avait-il, selon vous, une raison particulière qui pourrait justifier qu’on lui en veuille, à titre personnel ? Ou qu’on veuille s’approprier son journal ?

— Je ne sais pas, Monsieur – Orwell avait planté son regard brun et honnête dans celui de son vis-à-vis – le général a désobéi, c’est vrai, mais il a été sanctionné en retour par la cour martiale. Quant à son journal, je ne l’ai jamais lu. C’est vrai, Monsieur. Comme je vous l’ai dit, il y consignait ses journées et le laissait sur son bureau lorsqu’il ne rangeait pas dans le tiroir qu’il fermait à clé. Il me faisait confiance, Monsieur.

— Mais toutes les journées en question, vous les passiez à ses côtés, n’est-ce pas ?

— Oui… Monsieur. »

En sus de son intelligence et malgré sa bonne volonté indiscutable, Orwell restait méfiant. Les micros avaient été coupés – Wiggins ne lui avait pas menti – néanmoins, il demeurait sur ses gardes tout en incitant Wiggins à établir ses propres déductions.

En face de lui, le caporal attendait. L’attendait. Wiggins se racla la gorge :

« Que ce soit concernant la mort du général ou le cambriolage, nous n’avons, à ce jour, pas l’ombre d’une piste. Avec les moyens scientifiques et techniques dont nous disposons, une telle absence d’indice, même infime, est absolument impossible. Vous comprenez ?

Un hochement de tête. Silencieux.

« Or, si le Sanctuaire n’est pour rien dans ces événements, alors qui, dans ce cas ? »

Orwell prit une profonde inspiration. Eu une dernière hésitation. Puis :

« Il y a eu des hommes. Un, en particulier. Leur chef.

— Des hommes ? Quand ? Où ?

— Le jour du solstice d’été, le jour de l’ouverture des Portes. Ils étaient là, avec nous, dans la base. Ils… »

La porte de la salle s’ouvrit brutalement et rebondit contre le mur dans un claquement sonore.

« Directeur Guerrero ? S’exclama Wiggins, stupéfait.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— J’interroge un témoin dans l’affaire Corman.

— Ce n’est pas de ça dont je vous parle. »

L’homme qui venait d’entrer et qui à présent refermait la porte derrière lui, était d’une corpulence modeste, bien plus petit que Wiggins dont il ne dépassait pas l’épaule, sans signe distinctif particulier. Brun, rasé de près, ni trop chauve ni pas assez, entre deux âges approximatifs. Son uniforme militaire aurait pu être aussi passe-partout que son propriétaire, si ce n’était les insignes arborés à ses épaules et les discrètes bandes de couleur épinglées sur son torse.

Le lieutenant général Mickael Molina Guerrero s’approcha d’un pas alerte de son directeur adjoint, son regard dérivant brièvement en direction d’Orwell avant de revenir se river sur Wiggins :

« Vous avez soustrait cet homme à l’état-major.

— C’est le contraire. Comme je l’ai dit, c’est un témoin dans le cadre du vol du journal et en tant que tel, c’est à la NSA de procéder à son interrogatoire.

— Alors qu’il était en Afghanistan au moment des événements ?

— Il s’agit de l’enseigne du général Corman. »

Ce disant, Wiggins comprit dans le même temps qu’il n’apprenait rien à son supérieur. Celui-ci se mordait les lèvres à intervalles réguliers, visiblement en proie à la réflexion puis :

« Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il pourrait nous être utile ?

— Le général Grisham le pense en tout cas. »

Bon dieu. Heureusement que ces fichus micros étaient coupés. Guerrero considéra un instant Orwell par-dessus son épaule avant d’empoigner le coude de son adjoint qu’il entraîna de l’autre côté de la pièce.

« Il vient de m’appeler, souffla-t-il. Il était furieux. Il demande à ce qu’Orwell soit ramené au Pentagone afin d’être renvoyé sur le terrain des opérations après débriefing.

— Directeur, nous n’en avons pas terminé, répliqua Wiggins un ton tout aussi bas mais pressant. En toute franchise, nos chances de remettre la main sur ce journal sont quasi nulles trois mois après sa disparition mais s’il existe la moindre piste à explorer, nous ne pouvons pas l’ignorer. Les enjeux sont trop importants. »

De nouveau, le directeur Guerrero hésitait. Toujours debout, il dévisageait son adjoint d’un air pensif. La respiration de Wiggins se bloqua. Que Grisham et lui-même ne s’appréciassent pas était de notoriété publique ; mais qu’il en fût de même entre le directeur de la NSA et le chef d’état-major n’était su que de quelques initiés tant les deux hommes s’ingéniaient à ne pas faire étalage de leur animosité. La NSA avait besoin de l’armée, son autorité de tutelle, comme l’armée avait besoin de la NSA. Le poids de cette dernière s’était accru depuis le début du vingt-et-unième siècle et la démocratisation galopante des moyens de communication numériques ; leur maîtrise, restée longtemps chasse gardée des services secrets et de l’armée, échappait chaque jour un peu plus aux autorités et la NSA s’ingéniait à maintenir un train d’avance technologique qui lui permettait d’en assurer le contrôle. Jusqu’à quand, c’était une autre histoire qui pour l’heure n’était pas à l’ordre du jour. Pas encore.

De fait, l’armée – Grisham – n’avait pas le loisir de maintenir la NSA à l’écart. Il n’en avait, à la vérité, pas même le droit. Or, cela avait pourtant été le cas un an et demi plus tôt ; Guerrero ne l’avait pas digéré.

« De combien de temps avez-vous encore besoin, Wiggins ? Finit par demander le directeur.

— Deux jours.

— C’est trop.

— Je vous en prie.

— Des arguments, Wiggins. J’ai besoin d’arguments. »

Orwell, silencieux et immobile, ne quittait pas les deux hommes des yeux. Il avait pâli quand le directeur de la NSA avait évoqué son retour au Pentagone et depuis, demeurait suspendu aux lèvres de son adjoint. Ce dernier ouvrit les mains, conscient du pari qu’il s’apprêtait à consentir :

« La police militaire.

— Eh bien, quoi ?

— Elle n’avance pas plus que nous. Et s’ils n’ont pas encore pensé au caporal Orwell, ça ne va plus tarder . S’ils apprennent qu’on l’a eu, qu’on l’a interrogé et qu’on l’a renvoyé sans les en avoir informés, on va se retrouver avec une enquête interne sur le dos. Le général Grisham n’appréciera pas, Directeur. »

Ce dernier eut un reniflement que Wiggins aurait qualifié d’amusé s’il l’avait osé.

« Vingt-quatre heures. Pas une de plus.

— Merci.

— Et vous continuez à vous occuper de ça personnellement. Soyez également attentif au choix de vos assistants. »

Guerrero ne reparla pas de la police militaire ; il n’y en avait nul besoin. Quant à Orwell, il serait dûment briefé afin de ne pas laisser entendre à la police en question qu’il pût s’agir d’autre chose que d’une banale affaire crapuleuse.

« Wiggins ? »

Le directeur, qui avait déjà entrouvert la porte pour ressortir, se retourna pour considérer son adjoint :

« Faites attention à Grisham : le sous-estimer serait une erreur, souvenez-vous en. »

New-York, États-Unis d’Amérique, Avril 2006

« Ce n’est pas compliqué : tu y vas, tu lui fais un grand sourire et tu l’invites à déjeuner. »

Pas compliqué en effet, pour n’importe qui d’autre ayant déjà essuyé des rebuffades en la matière et qui saurait quelle attitude, quel ton et quels mots adopter pour en éviter une nouvelle. Aioros n’avait jamais écopé d’un refus et pour cause : il n’avait jamais invité qui que ce fût.

Il avait remercié son cadet du conseil, lui avait souri et s’était carapaté dans la chambre d’ami de l’appartement qui était devenue la sienne par la force de sa quasi omniprésence auprès d’Aiolia. C’était plus simple pour se prendre la tête entre les mains et repasser son scénario un énième fois, lequel évoluait au gré de la journée, de la météo et de son humeur. En un mot comme en cent, ce n’était pas gagné.

Aujourd’hui, il avait comme à chaque fois accompagné son frère à sa séance de kinésithérapie mais tandis qu’Aiolia lisait paisiblement le journal du jour, installé dans la salle d’attente, lui tournait en rond dans ladite salle sous les yeux, étonnés pour les uns, distraits pour les autres, des autres patients qui attendaient leurs praticiens respectifs.

« J’aurais mieux fait de ne rien te dire, commenta le Lion en grec, sans lever le nez du quotidien.

— Pourquoi ?

— Parce que maintenant, tu es stressé et tu vas tout faire capoter. En fait, tu sais quoi ? Tu ferais mieux de te taire. »

Cette fois, son cadet le dévisageait par en-dessous et Aioros s’immobilisa avant de se rasseoir l’air penaud, en prenant soin de récupérer le livre qu’il avait posé sur sa chaise en entrant.

« Oui, c’est peut-être mieux, concéda-t-il à mi-voix.

— Mais si tu ne dis rien, il ne va rien se passer.

— … Tu le fais exprès ?

— … Un peu. »

Et Aiolia d’éclater de rire au nez de son aîné déconfit.

« Ça a toujours été facile pour toi, finit par ronchonner ce dernier. Tu n’avais pas… ça – il désigna la moitié ravagée de son visage – en guise de carte de visite.

— C’est vrai mais depuis je me suis rattrapé : un véritable annuaire !

— Je ne voulais pas…

— Je sais – Aiolia lui adressa un clin d’œil rassurant – et je sais aussi ce que tu veux dire même si je ne suis pas d’accord avec toi. »

Aioros se redressa, en proie à un étonnement devenu familier. Il avait encore un peu de mal avec le ton affirmé sur lequel son petit frère avait pris l’habitude de s’adresser à lui. Nulle agressivité ou arrogance de sa part, bien sûr : ce n’était pas le genre d’Aiolia. Néanmoins, celui-ci manifestait de la sorte une forme d’affranchissement de son aîné qui, s’il était naturel, avait pris son temps pour se manifester au point qu’Aioros avait fini par considérer comme acquise l’espèce de dévotion fraternelle qu’il lui témoignait en toutes circonstances. Il allait devoir s’y habituer.

Se rappuyant contre le dossier de sa chaise, il esquissa un sourire de contentement. Après des mois d’inquiétude au sujet de l’état physique d’Aiolia et de sa capacité à recouvrer non seulement ses capacités mais aussi et surtout la joie de vivre qui l’avait toujours caractérisé, il se devait de savourer le résultat. Le Lion, profitant de longues semaines d’immobilisation, avait eu tout le temps de réfléchir pour aboutir à la conclusion que désormais, ses priorités devaient s’articuler autour de son avenir personnel. Le Sanctuaire, oui, son aîné le Sagittaire, d’accord, mais Jane, sa vie et leurs projets communs d’abord.

Aioros n’en était pas plus surpris que ça ; il avait encore en tête la violente dispute qui les avait opposés quand Jane avait été blessée par l’un des gardiens des Portes. Ce qu’Aiolia lui avait asséné ce jour-là n’était pas sorti de nulle part mais ce qui était à l’époque une réaction irrationnelle mue par ses émotions s’était transformé en une réflexion apaisée qu’il ne serait pas venu à l’esprit du Sagittaire de discuter.

« Je suis curieux de connaître ton point de vue, fit Aioros sans se départir de son sourire.

— Tu n’as pas essayé. Jamais. Tu es resté cloîtré au Sanctuaire pendant toutes ces années alors que personne ne t’y obligeait. Tu as choisi de vivre comme ça, coupé du monde avec pour seul entourage celui qui t’a défiguré et ceux qui l’ont laissé faire. »

Qu’est-ce qu’on dit, déjà ?

Ah, oui : la curiosité est un vilain défaut.

Le Sagittaire dévisagea son frère, blessé. Il ne s’était pas attendu à une telle réponse dont il percevait que la teneur n’était en rien une nouveauté pour le Lion. Depuis combien de temps celui-ci nourrissait-il un avis aussi tranché à l’égard de son aîné ?

Aiolia s’était toutefois exprimé d’une voix calme et il fallut quelques secondes supplémentaires à son frère pour comprendre que la violence des propos n’était pas imputable à celui qui les avait prononcés mais aux faits exposés.

Desserrant le poing qu’il avait fermé sur la couverture de son livre, Aioros prit une profonde inspiration :

« Ce n’était pas aussi simple.

— De quoi ? Acheter un billet d’avion et partir ? Saga ne t’en aurait pas empêché, rajouta Aiolia en haussant les épaules. Je crois même que ça l’aurait soulagé, de ne plus t’avoir sous les yeux. »

Et pas que lui, d’ailleurs.

Le cadet, cependant, ne prononça pas ces mots qu’ils partagèrent dans l’intervalle d’une pensée commune et Aioros baissa les yeux sur la pointe de ses chaussures.

« Pourquoi es-tu resté ? »

Une femme en blouse blanche entra dans la salle d’attente avec une liste entre les mains. Ils la considérèrent : non, ce n’était pas Myriam. Pas encore.

« Je ne sais pas vraiment, admit Aioros. Enfin disons que… Rachel n’était plus là. Kanon n’était plus là.

— Non. Ne me dis pas ça !

— Il était seul, tenta de se défendre le Sagittaire avec une conviction toute relative. Si moi aussi j’étais parti, alors…

— Il a voulu te tuer, bon sang ! »

L’aîné bénit le grec qu’ils employaient pour échanger. La probabilité qu’un compatriote fût présent dans la pièce n’était certes pas nulle dans une ville aussi cosmopolite que New-York, mais pour l’heure, chacun restait le nez plongé dans ses occupations ou ses rêveries.

« Il aurait pu me tuer mais il ne l’a pas fait, nuance, rappela Aioros. Et tu sais très bien que je me serais défendu.

— C’est pourtant ce à quoi il s’est employé à petit feu, répliqua son cadet du tac au tac. Et tu l’as laissé faire. »

Le point de vue du Lion se défendait, reconnut Aioros. Il était même prêt à parier que plusieurs de leurs compagnons le partageaient, sans qu’aucun n’eût jamais osé lui en faire part. Et Saga, lui, qu’en pensait-il ? Bien qu’ils se fussent rapprochés depuis les Portes jusqu’à – presque – retrouver la complicité d’antan, ils s’étaient gardé d’évoquer ces sombres années que d’une certaine manière, ils avaient partagées pour le pire.

« Quoi qu’il en soit, aujourd’hui je suis là, avec toi, finit par conclure le Sagittaire avec un sourire, ignorant volontairement le petit soupir résigné de son cadet dont il avait conscience qu’il le laissait sur sa faim. Et tu m’affirmes que je plais à une fille. Je propose donc que nous nous concentrions sur le présent, toi et moi, enfin surtout moi avec l’aide de tes précieux conseils.

— Que tu n’écoutes pas.

— Mais si, bien sûr que je t’écoute !

— Tu attends quoi dans ce cas ?

— Le bon moment.

— Donc on en reparle dans dix ans.

— Je n’ai pas dit ça.

— C’est tout comme. Sauf que Myriam, elle ne t’attendra pas. Tout le monde n’a pas la patience légendaire d’Aioros, chevalier d’or du Sagittaire, figure-toi.

— Ce n’est pas ton cas, ça, c’est certain. »

Et Aioros de croiser les bras, le menton levé en guise de réprobation. La patience est une vertu, s’était-il tué à répéter pendant des années à son feu follet de petit frère.

Oups.

« J’ai entendu, signala le Lion qui avait imité la posture de son aîné et scrutait son profil.

— On ne peut plus penser tranquille.

— C’est même de pire en pire. »

Ils se jaugèrent quelques secondes, avant d’échanger leur bon vieux sourire complice.

« Je vais essayer, concéda Aioros.

— Aujourd’hui ?

— Aujourd’hui.

— Parfait. Je te regarde. »

Aioros, qui était de trois quarts dos par rapport à la porte, se dévissa d’un bloc sur sa chaise : Myriam venait de faire son entrée.

Une réflexion sur “Nouvelle Ere – Emergence – Chapitre 11

  1. Bonjour!

    J’ai mis du temps à lire ce chapitre mais j’y ai pris beaucoup de plaisir! J’ai particulièrement aimé la première partie, le petit côté roman d’espionnage me plaît bien:-) J’admire vraiment ta capacité à développer des personnages secondaires comme Wiggins, tu parviens à leur donner une consistance en quelques lignes. Ça apporte beaucoup à ces scènes dans lesquels les héros n’apparaissent pas et qui pourraient, sinon, être un peu reléguées au second plan (pas de l’intrigue, parce qu’elles y sont nécessaires, mais de l’intérêt des lecteurs).

    J’encourage mentalement Aioros, c’est clairement pas facile de faire le premier pas dans sa situation… Mais sur ce coup là, Aiolia a raison, il est plus que temps qu’il s’émancipe du Sanctuaire et de son passé. Même si ça doit passer par un râteau! Qu’il ne se prendra pas, je te fais confiance…

    Bonne suite!
    Lily

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