Nouvelle Ere – Emergence – Chapitre 14

Sanctuaire, Grèce, Mai 2006

La pluie était fine, froide et persistante. Tout le contraire de ce à quoi il s’était attendu en guise de comité d’accueil et depuis le ponton, Mü leva vers le ciel plombé un regard chargé de rancune. Il venait de quitter le vent et le froid des hauts plateaux tibétains après des mois de retraite, n’avait-il donc pas mérité de profiter du soleil de la mer Égée ?

Avec un soupir, il ne jeta qu’un coup d’œil à ses deux sacs de voyage avant de les expédier d’un geste de l’index et du majeur en direction de son temple ; l’un aurait pu supporter l’humidité sans souci mais ce n’était pas le cas de l’autre, tout du moins de son contenu.

Pour ce que ça change, de toute façon.

Une claque mentale plus tard, il entreprit d’attaquer vaillamment l’étroit sentier cheminant à flanc de falaise en direction de l’entrée du Domaine Sacré et de son temple par la même occasion.

En dépit de la capuche de sa parka – bien trop chaude pour la saison et sous de telles latitudes, mais il n’avait rien d’autre sous la main pour se protéger – l’eau ruisselait sur son visage, fouettée par le vent qui descendait du Mont Étoilé pour se heurter au surplomb rocheux et s’enrouler sur la plage en contrebas. Il aurait pu s’octroyer à lui-même le même traitement que celui réservé tantôt à ses sacs mais ce faisant, il se serait privé d’un sursis bien trop précieux. Parce qu’il n’était pas prêt.

Par “chance”, il n’entrevit aucune silhouette familière lorsqu’il posa enfin le pied sur la vaste esplanade. Les conditions météorologiques incitaient probablement chacun à demeurer à l’abri dans ses appartements. Nul doute néanmoins que sa présence fût déjà connue de tous – tout du moins de ceux qui étaient présents – et il ne se passerait guère longtemps avant que l’un ou l’autre s’en vînt toquer à sa porte pour le saluer. Dans l’intervalle, il saurait – du moins l’espérait-il – se composer une meilleure figure que celle qu’il redoutait déjà de croiser dans le miroir.

Bien malgré lui, il effleura toutefois les cosmos qui palpitaient en sourdine dans le Domaine Sacré. A la solidité toute proche d’Aldébaran répondait la puissance des jumeaux dont l’empire s’exerçait sur l’ensemble du Domaine. Plus haut, l’absence de Shaka lui érafla le cœur mais sa déception fut aussitôt réchauffée par la vivacité du Scorpion accompagnée de la tranquillité du Verseau. La vigilance de Rachel n’était pas en reste, de même que la sollicitude inconsciente de Thétis. En percevant la douce présence de la Suédoise, Mü inspira profondément, à la fois soulagé et honteux : tout au long de son absence, il avait lâchement compté sur elle pour adoucir ce qu’il ne s’était pas senti capable d’affronter ; à présent il n’avait plus le choix. Après une ultime hésitation, ses pensées fébriles se projetèrent en direction du septième temple : Dôkho était vivant. Bien entendu, il l’aurait su à l’instant même si le vieux Chevalier d’Or de la Balance les avait quittés mais la crainte irraisonnée qui s’était emparée de lui le jour où était parti pour Jamir ne l’avait jamais laissé en paix.

Le cosmos du Chinois n’était plus qu’une flammèche au cœur du Zodiaque, une lueur qui n’était toutefois pas décidée à se consumer paisiblement. Elle dansotait, vive et joyeuse en dépit de la faiblesse de l’énergie qui l’animait. Le cœur du Bélier se gonfla de gratitude, sans savoir à qui elle s’adressait. Peu importait. L’essentiel était encore là.

Il ouvrit la porte de ses appartements privés pour demeurer figé sur le seuil, un sourire s’épanouissant peu à peu en travers de son visage. La pénombre grise et triste de l’extérieur ne dépassait pas les frontières de ses fenêtres, repoussée par les rideaux fermés et les chaudes lumières allumées dans les coins. Son univers était tel qu’il l’avait laissé, toutefois agrémenté d’un bouquet de roses orangée joliment mises en valeur dans un vase au centre de la table, d’une pile de livres posée sur son guéridon favori, d’un plateau arrangé à son attention, surmonté d’une tasse et d’une réserve de thé et enfin d’une délicieuse odeur de ragoût de légumes dont seul Loukas avait le secret et dont il entrevoyait le plat couvert d’une feuille d’aluminium qui l’attendait au-dessus du four. Il n’avait pas besoin de savoir à qui en particulier il devait un tel accueil, comme son cosmos se manifestait pour les remercier tous. Il devina leurs sourires en réponse.

Il finit par refermer la porte et s’y adossa, les yeux fermés. Les battements de son cœur s’accordaient au diapason de ceux de ses pairs et de celui du Sanctuaire lui-même. Jamir était son chez-lui d’Atlante ; cette île, son chez-lui d’être humain et au fond il se trouvait heureux d’une telle chance, aussi douloureuse fût-elle.

Tout entier dédié à cet instant de bien-être auquel il avait décidé de s’abandonner, il ne les perçut pas tout de suite. A moins qu’il ne voulût pas ? Toujours fût-il qu’elles surent transpercer de leurs lamentations insistantes les protections mentales dont il considérait pourtant s’être solidement entouré. Ses yeux se rouvrirent grand comme s’élevait dans son esprit leur chant lancinant qui se répandit jusqu’à en occuper bientôt les moindres recoins et l’empêcher de penser.

Les poings du Bélier se serrèrent contre le vantail en bois, qu’il heurta volontairement de l’arrière du crâne dans une tentative de s’arracher à l’emprise hypnotique des armures. Le succès de sa tentative fut tout relatif : si la vibration du choc dans son crâne réussit à l’ancrer de nouveau dans le présent, son corps, lui, cédait aux harmoniques des reliques et par voie de conséquence, son cosmos.

Et merde.

Mü n’avait pas l’habitude de jurer même s’il devait bien reconnaître que la fréquentation assidue de certains de ses compagnons ne l’influençait pas forcément en bien de ce point de vue depuis quelques temps. Et en l’occurrence, qui l’entendrait, franchement ? S’appuyant des deux poings contre la porte, il s’obligea à se redresser et tenter de reprendre possession de son corps. Son cosmos s’ébroua brièvement pour se libérer de leur emprise. Les armures n’en furent pas réduites au silence pour autant mais devant la manifestation de l’autorité de l’Atlante – je peux au moins faire ça – ce chant qui leur servait à communiquer s’amenuisa jusqu’au chuchotement. Il allait devoir s’en contenter car à présent qu’il se trouvait au Sanctuaire, elles ne le lâcheraient plus d’une semelle.

Pénétrant plus avant dans ses appartements, il saisit les anses de ses sacs pour les emmener jusque dans sa chambre. Il s’immobilisa devant l’entrée sombre du petit couloir qui menait à une autre porte, restée fermée et dont il était le seul à détenir la clé. Il lui restait toujours sa pièce, ce précieux refuge d’où il avait la possibilité de disparaître du monde. La dernière fois qu’il l’avait utilisée, c’était pour sauver deux de ses amis les plus chers. Elle pourrait bien le sauver de lui-même désormais.

Avec résolution cependant, il tourna le dos à l’ombre tentatrice. Il ne l’utiliserait qu’en ultime recours.

Quand, vraiment, il n’en pourrait plus.

Palais du Sanctuaire, Grèce, Mai 2006

« Shaka n’est pas venu avec toi ? »

Leurs bras se désenlacèrent mais Mü conserva les mains de Thétis dans les siennes :

« Non, il… – le Bélier prit une inspiration courte mais profonde – il était déjà retourné en Inde lorsque j’ai quitté Jamir. Mais il ne va plus tarder. » Rajouta-t-il avec un sourire qui se voulait rassurant lorsqu’il surprit l’éclat fugitif de la déception dans le regard de la Suédoise.

Il avait croisé Kanon un peu plus tôt, en sortant du bureau de Saga. Mü avait réservé au Pope sa première visite et bien qu’il s’efforçât de considérer qu’elle relevait de sa propre initiative, il savait au fond que c’était là ce que Saga voulait bien le laisser croire. Toutefois, l’Atlante avait depuis longtemps passé l’âge de se rebiffer contre les petites manipulations de Saga et l’un comme l’autre avaient fini par les considérer comme les règles d’un jeu auquel ils appréciaient de se livrer en toute connaissance de cause.

Sans surprise, Mü n’avait rien annoncé d’autre au Pope que ce qu’il avait déjà consigné dans le dernier compte-rendu qu’il lui avait adressé et de toute évidence, Saga ne s’était pas attendu à une quelconque surprise. Le Grec eut la délicatesse de ne pas en rajouter ce dont Mü lui sut gré, mais il ne poussa pas non plus la sollicitude jusqu’au souhait hypocrite qu’il trouvât bientôt ce qu’il était censé chercher avec acharnement. De cela aussi, le Bélier lui fut reconnaissant ; ils se connaissaient trop bien tous les deux pour s’épargner ce genre de salamalecs. Et puis, Saga lui avait paru de plutôt bonne humeur, ce qui lui fut confirmé en avisant un sourire identique sur les traits de Kanon qui l’avait salué avec chaleur.

S’ils revenaient tous au Sanctuaire, c’était pour le mariage du cadet des jumeaux et de Thétis, et aucune autre raison ne pouvait – ne devait rivaliser avec celle-ci. Les épaules de l’Atlante s’étaient alors allégées, et le poids qu’elles supportaient avait achever de disparaître quand Rachel s’était à son tour portée au-devant de lui, tout aussi souriante que les jumeaux. Il ne s’était pas attendu à la trouver autant amaigrie mais le feu qui rayonnait en elle démentait sa faiblesse apparente, de même que la fermeté de sa voix. N’était-elle pas après tout la seule de sa famille à avoir survécu après avoir vaincu les Portes ? Mü n’avait pas osé demander à analyser en profondeur les effets de l’affrontement final sur l’organisme de la Grecque bien qu’il en mourût d’envie ; il attendait qu’elle le lui proposât mais pour l’heure, cette dernière n’en avait pas manifesté l’intention. Un jour peut-être. Quoi qu’il en fût, il était soulagé de la voir aussi alerte et tôt ou tard, son corps et son cosmos achèveraient de reconstituer ce qu’ils avaient sacrifié ce jour-là.

A présent qu’il se tenait auprès de Thétis et qu’ils s’acheminaient tous les deux vers les appartements que Kanon et elle occupaient au Palais, Mü se surprenait à éprouver une inquiétude confuse à laquelle il ne s’était pas attendu au sujet de la jeune femme. Non qu’elle ne fût pas égale à elle-même avec ses grands yeux bleus aussi clairs et doux que son sourire, l’omniprésence de sa chaleur et de sa gentillesse et son authentique bonheur de voir le Bélier revenu au Sanctuaire. Pourtant, quelque chose l’interpellait qu’il était d’autant plus en peine de caractériser qu’il ne pouvait plus accéder à son cosmos. Il chassa bien vite cette frustration de peur qu’elle la surprît : la souffrance qu’elle en retirait au quotidien ne méritait pas qu’il la comparât à ce qui n’était pour lui qu’un désagrément passager.

« Il est là », fit Thétis en ouvrant une porte sur la chambre d’enfant d’Andreas Antinaïkos Junior. Deux femmes levèrent les yeux, une jeune fille rondelette à l’air timide ainsi qu’une autre, bien plus familière.

« Ilona ! » S’exclama Mü en reconnaissant l’Ukrainienne d’une quarantaine d’années qui régentait l’infirmerie du Sanctuaire et dont les dons médicaux lui valaient le respect plein et entier des deux médecins en titre de l’île.

« Chevalier du Bélier, répondit l’interpellée avec une légère courbette, plus pour la forme qu’autre chose.

— Ilona est en train de former Melora, expliqua Thétis, qui va rejoindre le village dans quelques temps pour s’occuper des petits. Elle n’ira pas plus loin dans son apprentissage au Sanctuaire, rajouta la Suédoise à voix basse à la seule attention de Mü mais elle présente de bonnes compétences en terme d’empathie, sans compter qu’elle adore les enfants.

— C’est une bonne chose qu’on puisse la garder, abonda l’Atlante avant de s’accroupir devant Andreas. Et toi, alors, tu me reconnais ? »

Le bébé, qui jouait avec les boucles de la couverture sur laquelle il était assis, le dos étonnamment droit, s’interrompit tout net pour dévisager Mü. Puis, se dégageant des bras qui le tenaient, il entreprit de se mettre à quatre pattes pour s’avancer tout droit vers le nouvel arrivant.

« Mais… ! »

Ilona éclata de rire, les mains sur les hanches et, tournant un regard interloqué vers Thétis, Mü demanda alors que la tête de l’enfant cognait son genou :

« Il a quoi, sept mois ? Ça se déplace aussi vite à cet âge-là ? »

Pour toute réponse, il écopa d’un sourire de Thétis. Un sourire un peu trop pâle à son goût et son front se plissa alors qu’elle répondait :

« En théorie, non. Mais tous les bébés ne sont pas comme Andreas. »

Melora se redressa avec un temps de retard sur un geste d’Ilona et les deux femmes quittèrent la chambre. Thétis, pourtant, ne leur avait rien demandé. Le regard de Mü alla de la Suédoise vers la porte et inversement pour cette fois ne plus risquer de se méprendre : le sourire de Thétis avait fini de se fissurer.

Il n’eut toutefois pas le loisir de l’interroger tout de suite alors qu’elle se penchait vers son fils pour le soulever et le prendre dans ses bras. L’enfant rit alors qu’elle tournait sur elle-même, lui adressant quelques mots dans sa langue maternelle. Des mots que Mü ne comprenait pas mais qui le touchèrent inexplicablement. Très vite cependant l’hilarité du bébé cessa ; de ses grands yeux écarquillés, il contemplait sa mère qui soutenait son regard en silence. Puis sa tête pivota vers Mü qui se relevait aux côtés de Thétis. Ce fut alors qu’il se mit à gigoter, comme pour se libérer de l’étreinte de la Suédoise.

« De toute évidence, c’est toi qu’il veut. »

Thétis ne souriait plus du tout alors que le bébé passait de son giron à celui de l’Atlante contre l’épaule duquel il se cala confortablement, levant vers lui les mêmes yeux attentifs que ceux tantôt dédiés à sa mère et qu’un rire recommençait à lui dégringoler des lèvres.

Mü n’y connaissait pour ainsi dire rien ou pas grand-chose mais il lui parut de prime abord qu’Andreas était bien portant et de taille tout à fait respectable pour un bébé de cet âge. Il remarqua toutefois une brillance excessive dans ses yeux qu’il aurait pu mettre sur le compte d’une fièvre quelconque si le petit corps avait été chaud, ce qui n’était pas le cas. Par ailleurs, malgré sa tranquillité apparente, tous ses membres étaient contractés et il donnait l’impression d’être aussi ramassé qu’un ressort sur le point de bondir.

Les doigts du bébé s’étaient emmêlés dans les mèches pourtant raccourcies sur sa nuque et tiraient dessus sans vergogne, comme pour attirer encore un peu plus l’attention de leur propriétaire.

« Hé ! Protesta l’Atlante avec douceur tout en souriant à l’enfant qui lui retourna son sourire. Tu m’as l’air bien exigeant, toi. »

Un bébé somme toute normal, conclut Mü, amusé devant les mimiques d’Andreas qui à force de contorsions avait réussi à se loger dans ses bras avec une aisance consommée, son visage poupin respirant une confiance pleine et entière à son égard. Un bébé pas très Antinaïkos ceci dit, ne put-il s’empêcher de rajouter ironiquement in petto, bien à l’abri derrière ses remparts mentaux : accorder sa foi de la sorte à un étranger n’était pas très raccord avec les traditions familiales.

« Il est en pleine forme, commenta Mü en tendant le bébé à sa mère et il te ressemble beaucoup même si j’imagine que tu as déjà entendu ça cent fois. »

Contre toute attente, Andreas s’agrippa de plus belle au Bélier et tourna la tête de l’autre côté. Les bras de Thétis retombèrent aussi vite qu’ils s’étaient levés. Mü la vit reculer d’un pas et se détourner pour arranger distraitement un coussin dans le fauteuil installé près du couffin.

« Thétis ? »

D’abord un silence. Puis :

« Son cosmos. Il est éveillé. En permanence.

— Comment ? Mais enfin, c’est impossible ! »

La tête de Mü se recula pour mieux observer le visage de l’enfant qui babillait et triturait à présent son écharpe.

« Le constat n’est pas de moi, comme tu peux t’en douter. Mais les faits sont là. »

L’amertume dans la voix de la Suédoise se dissout sous l’évidence qui frappa le Bélier tout à coup : cette lumière dans les yeux verts de l’enfant, cette fréquence sourde mais bien présente dont il prenait conscience, il les connaissait et dans le même temps, émanaient d’elles une fraîcheur et une nouveauté qui le déstabilisaient. Il ne s’en rendit pas compte tout de suite mais l’enfant n’était rien moins qu’en train d’accorder son propre cosmos au sien. D’abord ahuri, Mü demeura sans réaction avant de réaliser enfin le phénomène et d’y mettre aussitôt le holà. Le petit visage se figea, avant de se chiffonner sous l’effet de la contrariété. Un instant Mü redouta qu’il se mit à pleurer mais contre toute attente, Andreas ne le quittait toujours pas des yeux, son corps soudain raidi entre ses bras.

« Il fait ça avec tout le monde, commenta Thétis qui avait croisé les bras, non pas devant elle, mais autour d’elle. Avec son père et son oncle bien sûr, mais aussi avec tous ceux qui disposent d’un cosmos, éveillé ou pas d’ailleurs. »

Du menton, elle désigna l’endroit où Melora se tenait tantôt :

« Il ne cesse pas de la solliciter parce qu’il sent qu’elle a un cosmos, même si elle n’a jamais réussi à s’en servir.

— Je n’arrive pas à y croire… » Souffla Mü, à la fois fasciné et passablement inquiet alors qu’Andreas revenait à l’assaut.

Ce n’était qu’un bébé. Par définition, il était strictement incapable d’agir de la sorte de façon consciente ; ce qui était à l’œuvre en cet instant relevait d’un réflexe inné, aussi basique que celui de respirer. L’effet n’en était pas moins impressionnant mais l’Atlante comprenait qu’il était important – vital de ramener ce comportement à ce qu’il était, à savoir une action involontaire et irréfléchie.

« Est-ce que tu peux faire quelque chose ?

— Pardon ? »

La question était abrupte et par-dessus les fins cheveux blonds de l’enfant, Mü dévisagea Thétis, pour comprendre enfin ce qu’il percevait depuis le début sans réussir à l’identifier clairement.

« Thétis… Murmura-t-il avec compassion. Ce n’est pas de ta faute. »

Il la vit déglutir. Serrer le poing. Fermer les yeux. Sa poitrine se souleva, une fois, deux, alors qu’elle inspirait, coupée momentanément de son environnement immédiat. Mü demeura silencieux le temps qu’elle reprît ses esprits et ce fut légèrement apaisée qu’elle tourna ses yeux azur vers lui.

« Je le sais. Ilona m’a expliqué. Kanon et Saga et Rachel m’ont expliqué. Tout le monde… – de nouveau ses narines se pincèrent sous l’effet de la bouffée d’air qu’elle emprisonna avant de la relâcher avec lenteur – … Bref. Les choses auraient pu être différentes mais elles ne le sont pas. Sauf que ce n’est qu’un bébé, Mü. »

Les yeux de Thétis, demeurés fixés sur son fils, pivotèrent vers l’Atlante qui fut frappé par le ressenti sans fard de la bulle de silence qu’elle renfermait tout au creux d’elle-même. Tout ce qu’elle ne disait pas était là, roulé en boule au centre de son être, masqué avec soin afin que personne n’y eût accès. Mü, lui, décelait cette absence voulue de mots parce que son empathie qu’il ne distillait qu’avec parcimonie le lui permettait mais aussi et surtout parce que lui-même hébergeait le même genre de silences.

« Son énergie, il doit la consacrer à ses besoins vitaux : manger, dormir, et grandir. Son corps, ses capacités physiques ne lui permettent pas de supporter l’éveil permanent d’un cosmos. D’autant plus un cosmos comme le sien. »

Celui d’un chevalier d’or. Le Bélier considéra Andreas qui s’endormait contre lui, le souvenir de la mise en résonance entre le nouveau-né qu’il était alors et Dôkho encore vif dans sa mémoire.

« Maîtriser, ou contenir le septième sens, c’est possible, je suis bien placée pour le savoir. Mais on n’apprend pas à méditer à un bébé. Alors j’espérais que, peut-être, Shaka, ou toi, vous pourriez… Vous sauriez.

— Je ne parlerai pas pour Shaka mais en ce qui me concerne, je crains de ne pas pouvoir t’offrir de solution miracle. Andreas se régulera de lui-même avec le temps… Mais ce n’est pas ce que tu as envie d’entendre.

— Dis plutôt que je l’ai déjà beaucoup trop entendu. »

La résignation avait remplacé l’amertume exprimée plus tôt et devant la détresse qui voila brièvement le regard de la Suédoise, Mü reporta son attention sur l’enfant :

« Je peux lui offrir un répit, admit-il, mais ça ne durera pas longtemps.

— Peu importe. Même quelques jours, ce serait… »

Elle se mordit les lèvres.

Le cosmos de l’Atlante illumina la petite chambre, son halo chaleureux baignant l’enfant et la mère à qui il le rendit. Cette fois, Andreas ne protesta pas, tout entier fasciné par l’or dont il était environné et qu’il percevait de toute évidence sans la moindre difficulté. Mü toutefois ne le laissa pas prendre l’initiative et ce fut lui qui imposa la mise en résonance. Hilare, l’enfant poussa un cri de ravissement qui s’étrangla dans sa gorge quand il comprit, ou plutôt quand son cosmos encore informe comprit qu’il était piégé.

Sans hâte mais avec fermeté, Mü réduisit progressivement l’intensité de sa cosmo-énergie jusqu’à la ramener à l’état de repos sous le regard perplexe et un peu perdu du bébé.

« Je l’ai aligné sur le premier axe, expliqua-t-il à Thétis qui hocha la tête. Pour moi, c’est sans aucune conséquence mais lui n’a plus la possibilité désormais de s’accorder avec le premier cosmos à sa portée. Il va détester cette situation, rajouta-t-il avec un petit sourire contrit, et il faut espérer qu’il va rapidement s’habituer à cette frustration et passer à d’autres centres d’intérêt avant que l’effet s’estompe. Ceci étant, nous ne pouvons être sûrs de rien. Si jamais, demande-moi de nouveau.

— … Merci. »

Un tout petit mot mais un immense soulagement pour Thétis, comprit l’Atlante avec un pincement au cœur en la voyant de nouveau arborer ce sourire qui réchauffait les âmes les plus endurcies. Ce qu’il avait pu contrôler aujourd’hui ne serait pas aussi manipulable d’ici quelques années et l’impossibilité pour sa mère de faire appel à son propre cosmos n’allait pas lui rendre la tâche facile. A chaque jour suffisait sa peine cela dit, et il lui adressa en retour un sourire qui se voulait optimiste avant de s’acheminer vers la porte.

Il jeta un dernier regard à la mère et l’enfant qui ne le quittait pas des yeux. Mü réalisa alors qu’Andreas n’avait pas regardé sa mère une seule fois depuis que le Bélier l’avait pris dans ses bras.

Sanctuaire, Grèce, Mai 2006

Il tint le coup jusqu’à la fin de cette première journée. Un petit exploit en soi mais dont il ne retira qu’un peu plus de morosité au lieu de la fierté dont il aurait pu légitimement se réclamer. Mais alors qu’il poussait déjà la porte de la pièce dont il avait rêvé tout éveillé des heures durant, il s’immobilisa sur le seuil obscur, se résignant à ouvrir grand son esprit à celles qui n’avaient de cesse de le solliciter encore et encore et encore.

Là. Ça vous va, comme ça ?

Ce n’était pas la première fois qu’il s’adressait à elles de la sorte, mais jusqu’ici, il l’avait toujours fait dans le secret de son cœur. Aujourd’hui, peu lui importait que quelqu’un le surprît ; ceux qui étaient en mesure d’intercepter ce genre de pensées savaient de quoi il retournait. Et n’étaient pas moins impuissants que lui.

Non. Ça ne leur allait pas. La mélodie s’était subtilement modifiée et son rythme accéléré pour témoigner de leur exigence. C’était lui qu’elles voulaient, pas l’absence de réponses qu’il leur opposait.

Il songea de nouveau à son entrevue avec Saga un peu plus tôt. Avec le recul, Mü considérait que malgré les efforts du Pope, ce dernier n’avait pas tout à fait réussi à faire en sorte que l’Atlante ne perçût pas sa profonde inutilité. Si ce n’était ses mots, alors ses regards empreints de doute puis d’un fatalisme dont le Bélier aurait préféré qu’il fût un peu plus en rapport avec les circonstances et un peu moins avec son ignorance. Son indigence. Voilà avec quelle sorte d’image de lui-même il avait lentement redescendu les marches, à laquelle s’était superposée son inquiétude pour Thétis et la certitude un peu morne que son action concernant Andreas ferait long feu. Rien que de très réjouissant en somme, au point qu’il s’était interdit de s’arrêter chez l’un ou l’autre de ses camarades qui aurait pu, l’espace d’une heure peut-être, lui changer les idées. Dans le même temps, personne n’avait essayé de l’intercepter non plus. Fallait-il en déduire qu’en sus de lui-même, il était aussi devenu un repoussoir pour autrui ?

Tu es injuste.

Sûrement.

Et pathétique.

Sans doute.

Et quand bien même ? N’avait-il pas le droit de se lamenter sur son sort, puisque de toute manière, il ne pouvait rien faire d’autre ? Il avait épuisé toutes les hypothèses. Écumé toutes les archives. Et…

Tu as trouvé des choses.

En effet. Des choses auxquelles il ne comprenait rien. Du tout. A peine un traître mot sur cinq et encore. Dans les bons jours. Qui étaient rares. Génial. Il secoua la tête alors que dans le même temps, les armures se faisaient plus insistantes encore.

D’accord, j’ai compris.

J’arrive.

* * *

Chaque socle vide lardait son cœur d’une entaille supplémentaire, mais il ne pouvait s’empêcher de les contempler. Etait-il donc le seul qui souffrît à ce point de leur absence ? Qui en eût conscience, au moins ? A part lui, personne ne paraissait entendre la complainte de celles qui se trouvaient incomplètes pour la première fois depuis plus de deux mille cinq cents ans. Encore que : qu’en savait-il ? Il s’agissait là d’une énième supposition de sa part qui ne reposait sur rien de tangible. Chassant cette interrogation parasite il se rapprocha, ses semelles souples imprimant en silence ses pas sur le sol nouvellement bétonné.

Mü n’arrivait pas à décider s’il regrettait, ou non, l’ancienne salle. En soi, le regret en question était vain puisque cette dernière avait été détruite. Néanmoins, de son point de vue, la modernité de ce nouveau lieu – plus vaste, plus sain et mieux éclairé – jurait avec ce qu’il abritait. Anachronique, certes, mais pas seulement. Il manquait ici quelque chose – il était bien en peine de dire quoi – présent dans la salle précédente : de cela par contre, il était certain.

Elles n’étaient plus que murmures assourdis et de fait, particulièrement reposants. Pour la première fois depuis la veille, l’Atlante respirait enfin avec aisance. Redressant la tête, il s’éleva d’un bond jusqu’à la première urne qui luisait doucement d’un cosmos familier. Il avait eu l’occasion de la côtoyer plus longtemps que ses pairs qui n’avaient jamais été en contact avec les reliques de leur signe que le jour de leur adoubement. Et d’un certain solstice d’été. Avec les restes de l’armure du Bélier, Mü avait oblitéré à jamais son existence, plus sûrement encore que s’il en avait gravé le récit à même son épiderme. Quant à savoir si ces artefacts avaient conservé en la matière une mémoire aussi acérée que la sienne, mystère.

Allons, il convenait de faire face à présent. Les septième, onzième et douzième socles ne supportaient aucune urne. Toutes trois reposaient à même le sol devant leurs supports respectifs, ternes et sans vie. Elles n’étaient pas vides pour autant : les pièces d’armures réduites à l’état de débris trop petits pour être identifiés demeuraient remisées dans le cube en or massif mais l’absence de celles demeurées intactes, ou presque, avait réduit le cosmos de l’ensemble au silence. Mü avait compris au moins cela ; dans le cas contraire, les retrouver n’aurait pas présenté la moindre difficulté. Et dans le même temps, aussi paradoxal celui pût-il paraître, l’Atlante détenait également la certitude que ce qui manquait était quelque part. Il le sentait, au plus profond de lui-même, sans pour autant être en mesure de l’expliquer.

Il l’avait dit à Saga tout à l’heure. Sauf qu’il lui avait déjà expliqué la même chose quasi deux années plus tôt. Et entre les deux…

Elles le questionnaient, à l’instar du Pope. Elles l’entouraient d’une sollicitude un peu inquiète – du moins l’interprétait-il ainsi – et d’une fébrilité impatiente. Allait-il leur ramener leurs compagnes ? Quand ? Pouvait-il le faire au moins ? Sinon, pouvaient-elles l’y aider ?

En fin de compte c’était cette dernière interrogation, qu’il interprétait par ailleurs de la sorte à l’aune de son degré de compréhension d’une prescience sans réelle substance et impossible à expliciter à autrui, qui le voyait vriller chaque fois un peu plus sous le poids d’une culpabilité devenue écrasante.

Prenant une profonde inspiration, il leur partagea, non sans maladresse et au prix de nombreux tâtonnements, son impuissance à répondre à leurs attentes. Élevant son cosmos de quelques degrés, autorisant celui-ci à entrer en résonance avec les leurs, à la fois si semblables et si différents du sien, il les autorisa à lire en lui ce que lui-même était incapable de leur traduire en totalité.

Il perçut leur déception. Leur peine, aussi, alors que manquaient au creux de leur chant les notes propres aux armures disparues. Leur incompréhension, enfin, à son égard.

Les deux mains posées sur l’urne du Bélier pour s’imprégner de sa chaleur douce, il se résignait à ne pas être à leur hauteur. Elles ne l’accusaient pas, pourtant. Simplement, elles ne comprenaient pas. Qu’il n’était pas celui qu’elles croyaient. Qu’il ne l’avait jamais été.

Il aurait été infiniment plus facile de ne pas prendre en considération ce qu’il interprétait au travers du prisme de sa propre humanité. La manifestation de leur existence, la teneur de leur chant, constituaient tout autant de concepts trop aisément anthropomorphisés sur lesquels plaquer des repères et des usages devenus réflexes au fil des années : une chimère en somme, qui ne trompait que lui-même. Après tout, ses pairs n’élaboraient pas la même interprétation que lui des réactions des armures – ils n’en élaboraient, d’ailleurs, aucune – alors que leurs cosmos étaient similaires au sien et donc en capacité d’entrer en contact avec elles. Ce qu’ils n’entendaient pas, au nom de quoi, lui, pourrait-il s’en targuer ? Et pire encore, le comprendre ?

Pourtant… Il se mordit les lèvres alors que ce qu’elles lui disaient prenait la forme sous son crâne d’un langage qu’il savait ne pas connaître mais dont il saisissait le sens dans le même instant. Rien de tout cela n’était le fruit de son imagination, ou la projection d’un esprit avide de contacts, fussent-ils non humains. Non : tout était absolument et résolument réel. Et parce qu’il savait pourquoi, il n’était plus sûr, soudain, de pouvoir le supporter plus longtemps.

6 réflexions sur “Nouvelle Ere – Emergence – Chapitre 14

    • Ilona a les pieds sur terre, elle ancre Thétis dans une réalité dépourvue de cosmos mais tout ce qu’il y a de plus quotidienne et c’est important ^^

      Mü et Thétis ont chacun leur fardeau mais ils peuvent s’entraider, nul doute que Thétis saura être là quand lui en aura besoin ♥

      Merci beaucoup ! ♥

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  1. Chapitre de la déprime… Mu en a gros et Thétis est à l’avenant. Même les armures en miettes ont le spleen. Dommage que tu ne te lances pas dans du multiverse.

    Si le DM de la série normale pouvait apparaître comme par magie devant son armure en lambeaux d’UDC, il pourrait au moins savourer sa tristesse par vengeance pour l’avoir abandonné au pire moment.

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    • Et attends, c’est pas fini XD De tout façon, on se doutait bien, hein, que les choses ne seraient pas faciles-faciles pour par mal de monde à l’issue d’UDC, heureusement que le mariage arrive, ça va changer les idées de tout ce petit monde.

      Ah, ne me tente pas, déjà que cet univers est lui-même une déclinaison multiverse du canon et que dans ma tête, cohabite différents fils narratifs, alors si je me lance là-dedans, je suis foutue XD A noter que ta proposition est elle-même une déviation de SoG, moi j’dis ça, j’dis rien, hein XD

      Merci beaucoup pour ta lecture ♥

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  2. Quelle mélancolie, ce chapitre…
    Mu et Thétis ressentent tous les deux un profond sentiment d’échec et d’inutilité, pour des raisons totalement différentes mais c’était intéressant de les mettre en parallèle. Ce doit être terrible pour Thétis, qui se sent déjà exclue de l’unité formée par les autres chevaliers d’or, de se voir ainsi inconsciemment rejetée par son propre fils. Et l’incapacité de Mu à trouver des réponses quant aux armures manquantes, qui rejoint son incapacité à trouver des réponses quant aux Atlantes, doit encore augmenter son syndrome de l’imposteur. J’espère qu’ils parviendront à trouver des solutions, ou du moins, des consolations…

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    • A l’issue d’UDC, la situation n’était pas rose pour pas mal de monde finalement et qu’on retrouve dans NE les personnages plus ou moins au même stade qu’à la fin d’UDC est assez logique.
      La solution trouvée par et pour Thétis afin de composer avec un cosmos devenu toxique a le mérite d’exister mais elle n’est pas pour autant une panacée. Andreas Jr catalyse les désavantages de ladite solution (de là à dire que l’arrivée d’Andreas n’était peut-être pas une si bonne idée que ça, il y a un pas à franchir qui peut prêter à discussion).
      Quant à Mü, le fait d’avoir survécu aux Portes et d’avoir su, sans trop savoir comment, « convoquer » les armures afin qu’elles leur sauvent les miches à tous, n’a rien changé à sa situation : il reste le dernier de son peuple avec la certitude de ne pas en être le meilleur des représentants. Donc, non, c’est pas joyeux tout ça…

      Je t’avoue que je ne m’étais pas rendue compte que j’avais mis en en parallèle deux situations qui résonnent à ce point ! Tu as tout à fait raison dans ta perception de ce chapitre, la situation de l’un se reflète dans celle de l’autre. C’est bien, finalement, que Mü puisse aider Thétis je crois, cela apaise son sentiment d’inutilité, et pour Thétis, c’est un soulagement, un peu de paix au milieu d’un océan d’incertitude et de culpabilité.

      Maintenant, quand tu passes en revue les autres, tu peux te dire que la suite ne sera pas non plus un modèle de joie et de bonne humeur XD

      Un grand merci à toi pour ta lecture et le temps consacré au partage de ton ressenti !

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